Surprenant phénomène : la Covid-19 a donné un sacré coup de fouet aux consultations de médecine et chirurgie esthétiques. Grâce aux économies réalisées et au masque derrière lequel ils ont appris à se cacher, les Français n’hésitent plus à se refaire un visage. Si les ratés de la chirurgie dite esthétique sont parfois évidents, les arnaques liées à la médecine du même nom sont plus sournoises.

Enquête de Frédéric Andréa

« J’étais venue pour une épilation permanente au laser. On m’a dit qu’il n’y avait aucune douleur, et que ça ne laissait aucune marque. Or, j’ai vraiment souffert et j’ai eu l’épiderme brulé à plusieurs endroits ! J’ai toujours des petites marques, trois ans après. » Pour Valérie1, cette séance chez un « grand » spécialiste parisien de la médecine esthétique reste gravée à tout jamais … comme un très mauvais souvenir. Mais cette déçue de la médecine esthétique est bien loin d’être la seule.

Marie a connu l’enfer. Quelques mois avant le premier confinement, elle consulte le Docteur B. M à Paris. Celui-ci lui suggère un « Lifting X » pour retendre la peau de son visage. Ce lifting se réalise à l’aide d’injections mais sans intervention chirurgicale. Elle ne peut oublier son premier rendez-vous : « Je suis d’abord reçue et « convaincue » fermement par une commerciale, qui me dit que le lifting peut être réalisé tout de suite, que les résultats se voient petit à petit, au fil des mois… Emballée par la technique et les résultats promis, je ne prends pas le temps de réfléchir et fais un chèque de 6.400 euros »

Ce que Marie ignore et que le Cabinet oubliera bien volontiers de lui préciser, c’est que pour ce type de prestation, la loi impose un délai de réflexion obligatoire.

Elle n’est pas au bout de ses surprises : d’autres étrangetés attirent son attention. Pendant la séance de lifting, le fameux docteur BM est flanqué d’un autre médecin. « Sur le moment, je ne comprends pas trop pourquoi. »

Par la suite et à plusieurs reprises dans l’année, Marie retournera à l’institut pour que B.M analyse l’évolution. Il en profite pour réaliser quelques séances de laser HIFU (Ultrasons Focalisés de Haute Intensité) en complément. « J’ai beau y croire, mais avec le temps je suis obligée de constater que rien ne se passe : mon visage ne subit aucune modification. En décembre 2019, je dois l’admettre : j’ai été victime d’une arnaque ». Marie tente de recontacter B.M. En vain. Sans le savoir, elle entre en contact avec un médecin homonyme : « Ce n’est pas la première fois, m’explique-t-il, qu’on le confond avec ce fameux B.M. J’en déduis que je ne suis pas la seule victime. Plus grave, ce médecin m’apprend que celui qui se présentait comme médecin n’est pas inscrit à l’Ordre et qu’il n’a plus le droit d’exercer. »

Marie comprend tout de suite la supercherie : c’est pour échapper à d’éventuels ennuis que le faux docteur B.M s’était adjoint, lors des premières injections, la présence d’un vrai médecin. Ce dernier en a le titre, mais en agissant ainsi, il s’est rendu complice d’une arnaque grave : l’exercice illégal de la médecine. Un délit punissable de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende.

Concurrence déloyale

Les règles sont pourtant claires. À partir du moment où l’on intervient sous le derme, la présence d’un médecin ou au moins une action sous son contrôle est obligatoire. Or, dans certains cas, quelle que soit la technique utilisée, laser ou injections, ce ne sont pas forcément des médecins qui font les traitements. C’est exactement ce qui s’est passé pour Linda, venue consulter ce grand ponte parisien. Une « star » de la profession déjà condamné pour publicité mensongère. Non inscrit à l’ordre des médecins, il dirige un réseau puissant et florissant d’une quinzaine d’établissements en France.

« Lors de la première consultation » raconte Linda, « j’ai été reçue par le Dr S. lui-même. Il s’est montré très gentil et m’a mis en confiance en me parlant de toutes les célébrités sur lesquelles il était intervenu, et en sous-entendant que c’est lui qui allait s’occuper de moi. Or, le jour de l’intervention, j’ai été surprise de ne pas le voir. Ce sont des très jeunes assistantes qui se sont chargées de la pose de fils tenseurs que ce monsieur m’avait conseillée ».

Laser pas si anodin

Ce que beaucoup de candidats à l’épilation ignorent, c’est que l’usage du laser doit être impérativement effectué par un médecin, ou tout du moins sous sa responsabilité. Or, plus qu’à son habitude, il arrive que cette opération - qui rappelons-le est loin d’être anodine - soit pratiquée par des esthéticiennes, des assistantes ou des infirmières. 2

Il s’agit là bien évidemment pour certains propriétaires de centres dits de médecine esthétique de faire des économies de personnel – une infirmière ou une assistante coûte beaucoup moins cher qu’un médecin – et par conséquent d’engranger un bénéfice plus important. Au détriment parfois de la santé, mais surtout de la concurrence qui joue, elle, la légalité et la transparence.

Le problème, c’est que le contrôle des cabinets d’esthétique ne rentre pas dans le champ de compétence des autorités de santé comme l’ARS. Ce sont les DDPP (Direction départementale de la protection des populations) qui en sont chargées. Les autorités régionales de santé interviennent lorsque des plaintes sont déposées pour l’exercice illégal de la médecine, notamment en cas d’effractions cutanées. C’est le cas avec le microneedling, un traitement à base de micro-aiguilles ou d’injections d’acide hyaluronique. Des pratiques qui présentent des risques importants, notamment des risques infectieux et des risques dans les suites cicatricielles.

Médecins prête-noms

D’autres pratiques douteuses semblent se développer dans ce monde très opaque de la médecine esthétique. Des comportements pour le moins contraires à la déontologie de base du milieu médical. Des établissements, dont certains sont regroupés sous une même franchise, utiliseraient des médecins comme prête-noms. Les exemples éloquents ne manquent pas. Avec, parmi d’autres, le cas du Dr A, médecin spécialisé en chirurgie vasculaire. Il a domicilié sa résidence professionnelle à Paris dans le 10eme arrondissement. Une adresse qui est celle d’un centre de soins (appelons le Y). Il s’agit en fait une société commerciale, pratiquant le laser, mais sans lien avec une quelconque activité médicale.

Quand un client se présente à l’entrée du centre de soins Y, il ne peut manquer la plaque du Dr A. et à l’impression de se trouver dans un cabinet médical classique. Mais il ne s’agit que d’un leurre. Le Dr A. prête son titre et son nom, sa caution « médicale » à une société purement commerciale. En contrepartie d’un « petit billet », le Dr A. peut même autoriser l’utilisation de ses propres ordonnances parfois présignées.

Un signalement a été fait à l’Ordre National des Médecins. Pour l’instant, c’est le statu quo. Par téléphone, par mail et en direct au siège, nous avons contacté l’Ordre, mais aucun contact n’a pu être établi. Une opacité qui en dit long sur ce secteur de la médecine qui n’est absolument pas une spécialité reconnue.

1 Tous les prénoms des témoins ont été modifiés.

2 Selon un arrêt de la cour de cassation « toute épilation au moyen d’un appareil laser ne peut être pratiquée que par un docteur en médecine ou sous sa responsabilité, et que se rendent complices d’exercice illégal de la médecine le médecin qui, sans encadrement ni formation, fait pratiquer à des esthéticiennes ou secrétaires médicales de l’épilation laser »

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13/10/2021 - Toute reproduction interdite



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