Société | 14 octobre 2018

Daesh: Dans le cerveau du monstre

De Emmanuel Razavi
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Kamal Redouani est grand reporter. Il vient de publier « Dans le cerveau du monstre », un livre enquête sur Daesh, qui accompagne un documentaire du même nom diffusé récemment sur France 5. Document exceptionnel, cet ouvrage révèle la vie sous l'Etat islamique, dévoilant les rouages administratifs d'une organisation terroriste qui n'est pas sans rappeler ceux de la SS. Entretien avec l'auteur. Par Emmanuel Razavi.

Vous laissez entendre que la Turquie sert de base arrière à Daesh ? Est-elle ou a –t-elle été clairement complice de l'organisation ?

Dès 2011 la Turquie a fermé les yeux sur le passage sur son territoire des combattants venus de plusieurs pays, notamment de la Libye, pour soutenir la révolution syrienne. Elle a permis le passage d'armes et elle a ouvert les portes de ses hôpitaux aux blessés. A la naissance de l'EI, elle a continué à soutenir une partie de l'armée libre syrienne et plusieurs franges de combattants plus ou moins radicaux. Sur le terrain, l'EI a utilisé sans se dévoiler l'aide octroyée par la Turquie aux combattants de l'armée libre syrienne. Plusieurs membres de l'ALS ont rejoint l'EI et ils se sont servis de leurs contacts et des filiales clandestines pour exploiter la frontière entre la Syrie et la Turquie. La naissance officielle de Daech est venue perturber la stratégie d'Erdoğan qui consistait à utiliser les fractions rebelles contre ses véritables ennemis, les kurdes. L'entrée en jeu de la communauté internationale, de la Russie, a compliqué la donne. La Turquie a poursuivi son aide aux factions rebelles mais elle s'est appliquée à choisir avec plus de précision les groupes qu'elle voulait soutenir. Cette stratégie n'est pas sans faille. Des groupes rebelles qui ont bénéficié de l'aide turque n'ont pas hésité, au gré de leurs propres intérêts, à changer de camp, emportant avec eux les armes, les médicaments... chez l'EI. Aujourd'hui, la donne n'a pas changé. La Turquie continue de laisser passer des combattants sur son territoire, mais elle a mis en place un système de filtre pour empêcher au mieux les membres de l'EI de profiter de son aide.

Le terme de « base arrière » de l'EI n'est pas galvaudé. En Syrie, les membres de l'EI sont avant tout des syriens qui ont bénéficié, comme des centaines de milliers de réfugiés, de l'aide turque. Plusieurs d'entre eux venaient passer des vacances en Turquie ou mettre à l'abri leurs familles... La défaite de l'EI en a poussé des centaines à trouver refuge dans le pays le plus proche : la Turquie. Noyés dans la masse des réfugiés, ils ont réussi à passer la frontière. Sans oublier que des dizaines de passeurs travaillent tout le long de la frontière entre la Syrie et la Turquie et que pour quelques billets verts, ils permettent aux hommes recherchés de traverser la frontière malgré la présence de l'armée turque.

Peut-on comparer les hordes de Daesh à la SS? Car certaines des images de votre film rappellent celles de la SS se livrant à des exécutions de masse.

Les SS, comme Daech, voulaient imposer la terreur pour rendre la population docile, et c'est vrai que certaines images rappellent les exécutions nazies. A Syrte, en Libye, Daech a mis en place un système totalitaire. Les centaines de documents en ma possession le prouvent. Tout était pensé par avance. La spoliation des biens par exemple, démarre par une simple demande à la population de se présenter avec leurs actes de propriété pour les légaliser du sceau de Daech, sans quoi les propriétaires allaient perdre tous leurs biens. Bien sûr, les habitants se sont résignés à le faire. Le but de Daech était de répertorier toute la richesse de la ville. Il leur était facile par la suite de cibler les plus nantis. Ils les ont fait fuir ou assassiner pour les spolier de leurs biens. Par la suite, ils se sont attaqués aux richesses personnelles (l'or et l'argent des familles). Les exécutions de masse en public servaient surtout à terroriser la population pour que personne n'ose s'opposer à leur pouvoir. Ils étaient bien moins nombreux que les habitants mais la terreur a fonctionné. La population, effrayée, est devenue docile.

A l'instar de Lafarge, des entreprises européennes ont-elles collaboré ou collaborent-elles encore avec Daesh ?

Il n'y a aucun doute que des entreprises européennes ont collaboré avec Daech. Dans le centre de communications de Daech à Syrte, j'ai découvert des échanges de mails, des bons de livraison émanant de sociétés d'import-export basées en Europe. Les produits alimentaires de la ville de Syrte arrivaient de l'étranger par bateaux. Dans les zones de guerre, le commerce ne s'arrête jamais. En Syrie, alors que Raqqa n'était pas encore tombée, des dizaines de semi-remorques traversaient chaque jour la frontière turque et les lignes de front pour rejoindre les zones tenues par Daech.

Comment Daesh survit elle aujourd'hui financièrement ?

Ce sont des millions de dollars qui ont été récoltés par Daech. La plupart de cet argent s'est évaporé avec la perte du territoire. L'émir de Deir Ez-Zor, rencontré clandestinement en Turquie, m'a confirmé que plusieurs membres de Daech avaient fui avec des milliers de dollars. Et effectivement, en Libye, des combattants de Misrata ont mis la main sur des dizaines de milliers de dollars. Sur le cadavre d'un simple djihadiste, un jeune combattant a trouvé 20 000 dollars. Pour le responsable des renseignements libyens, tous ces dollars retrouvés ne sont qu'une partie infime de la richesse de Daech. Pour lui, l'argent a quitté le territoire de Syrte bien avant sa chute. Il est investi et blanchi pour servir dans le futur à d'autres djihadistes.

Quelle est sa stratégie en 2018 ?

L'EI était politiquement divisé en deux. Il y avait ceux qui voulaient instaurer un état islamique sur un territoire. Ils voulaient réunir les sunnites sous un même drapeau. Et il y avait ceux qui voulaient continuer à l'instar d'Al Qaeda à commettre des attentats à l'étranger. Les attentats à Paris, Bruxelles... prouvent que cette dernière frange a eu le dessus. Leur but était de faire oublier le nom de Ben Laden et d'obliger les occidentaux à dépenser une partie de leur budget dans la sécurité. Aujourd'hui, avec la chute de l'EI, ces deux courants de l'EI n'ont plus le choix. Ils sont obligés de faire profil bas, soigner leurs blessures, et se réorganiser dans la clandestinité. Mais ce qu'il faut savoir, c'est que bien avant la défaite de l'EI, les dirigeants ont exfiltré des responsables capables de faire renaître leur organisation. Ils ont compris que leur survie dépendait de la survie de leur savoir djihadiste. Ils ont donc demandé à des « lieutenants » de l'EI de quitter les combats pour se mettre à l'abri et préparer une nouvelle génération de djihadistes. A la différence des nazis qui ont fui et qui ont tout fait pour se faire oublier, les djihadistes ont organisé leur succession avant de mourir. La guerre n'est pas finie !

09/10/2018 - Toute reproduction interdite


Un Libyen contrôle un bâtiment utilisé par les combattants de l'Etat islamique après sa capture par les forces libyennes alliées au gouvernement soutenu par l'ONU, à Syrte, en Libye 22 août 2016
De Emmanuel Razavi

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