Criminalisation des contestataires, harcèlement policier, menaces physiques et emprisonnements : le gouvernement de Miguel Diaz Canel a retrouvé les vieux réflexes dictatoriaux du régime castriste pour empêcher toute expression d'une opposition politique à Cuba.

Reportage à La Havane de Francis Mateo

Sur le porte-cintres, les chemises et pantalons servent aussi de paravent pour séparer le matelas posé à terre du reste de la pièce exiguë, où l'essentiel de l'espace est occupé par un gros ventilateur et une table débordant de classeurs, de livres et de feuilles éparses. La petite fenêtre grillagée laisse entrer en même temps une lumière tamisée et cette odeur typique du quartier de Centro Habana, aux effluves mélangées de goudron et de pétrole frelaté des moteurs trafiqués. Avec ce bruit de fond des voitures pétaradantes, des conversations bruyantes et des cris d'enfants jouant au ballon, sur la place d'en bas. Dehors, La Havane garde sa joyeuse cacophonie, comme si la ville avait une identité propre, indifférente aux tourments de ses habitants. Depuis six mois, l'univers de Angel Santiesteban se réduit à cet espace, du lit à la table, qui lui sert tout à la fois de chambre et de bureau, avec cependant un accès direct à une petite cour à l'abri des regards, où il peut se promener et méditer sur son sort. Parfois, au fil de ses réflexions, l'écrivain et scénariste (1) se dit qu'il ne s'en tire pas si mal, pour l'instant. Au moins cet isolement forcé lui permet-il de travailler librement à son dernier scénario. Car il vit reclus pour échapper à la police. Son délit (qui peut atteindre à Cuba la gravité d'un crime) : avoir défilé le 11 juillet dernier, comme des milliers d'autres manifestants dans une douzaine de villes du pays, afin de réclamer la démocratie. « Je n'ai été confronté à aucune violence ce jour-là et je n'ai moi-même crié que des slogans pour la liberté », se souvient Angel Santiesteban : « Il n'y a d'ailleurs eu que très peu d'incidents le 11 juillet, même si la tension était parfois perceptible... Cela ressemblait plutôt à de l'exaltation : pouvoir enfin sortir dans la rue pour exprimer une aspiration à un changement, après soixante ans de dictature ».​

​L'étincelle qui met le feu à cette explosion de colère se produit le matin même du dimanche 11 juillet, dans la petite ville de San Antonio de los Baños ; la population, excédée par quatre jours de coupures d'électricité à répétition, commence à se regrouper en un cortège pour crier son exaspération. WhatsApp et Facebook font aussitôt l'effet d'une traînée de poudre pour propager ce mouvement spontané d'un bout à l'autre de l'île, de Santiago à La Havane, en passant par Baracoa, Trinidad, Cienfuegos... Et avant même que les autorités cubaines aient le temps de s'en apercevoir, le 11 juillet devient un « mouvement » : la plus grande protestation contre le régime castriste depuis la révolution de 1959 !

Criminalisation de l'opposition

Ce dimanche 11 juillet 2021, Angel Santiesteban n'en croit pas ses yeux de voir cette foule descendant la promenade du Prado en direction du Malecon frappé par les vagues. Sur le grand boulevard du bord de mer de La Havane, les carrosseries colorées des vieilles Buick et Chevrolet des années 50 - qui servent aujourd'hui de taxis - sont ralenties par les groupes de manifestants, toujours plus nombreux face à des policiers médusés. « Un jour de fête », se dit l'écrivain en rentrant chez lui à moto le lendemain, encore étonné par l'ampleur du mouvement et l'apathie des forces de l'ordre, prises par surprise. Angel Santiesteban ressent encore cette euphorie en tournant à l'angle de sa rue pour rejoindre son appartement dans le quartier du Vedado, où il aperçoit une patrouille de police. Une deuxième est garée devant sa porte, gyrophare allumé. « J'ai tout de suite compris qu'ils venaient m'embarquer ». La visière de son casque lui permet de passer sans se faire remarquer immédiatement. Mais dans le rétroviseur de sa moto, il reconnaît le « chivato » de son bloc d'immeubles, la « balance » du parti chargée de surveiller et dénoncer ses voisins, qui le pointe du doigt. Avant que les policiers ne comprennent, sa moto a dépassé la troisième patrouille mobilisée à l'autre bout de la rue, et fonce déjà vers ce refuge qui lui sert encore aujourd'hui de cachette. Ce jour-là, 800 personnes sont emprisonnées sans préavis dans toute l'île, pour le même motif : avoir manifesté. Avec des chefs d'accusations disproportionnés (comme « incitation au crime ») qui peuvent coûter jusqu'à plus de dix ans de prison. 600 manifestants sont toujours sous les verrous en attente de jugement. Mais la plupart de ceux qui ont été relâchés restent sous une étroite surveillance et sous la menace d'un procès, en plus des lourdes amendes infligées. La réaction du gouvernement de Miguel Diaz Canel (2) est dure et massive. Y compris contre les journalistes qui osent rapporter l'ampleur des manifestations (3). Parmi eux, Iliana Hernández Cardosa, assignée à résidence depuis près de quatre ans dans sa maison du quartier de Cojimar, sous le contrôle permanent d'une caméra de surveillance : « Voilà comment ils combattent l'opposition, à travers la peur et les intimidations orchestrées par le gouvernement ! ». Au lendemain des évènements du 11 juillet, Miguel Diaz Canel a en effet retrouvé les vieux réflexes du régime castriste. Comme aux heures les plus sombres des années 70. Tous les manifestants interpellés ont été contraints de signer une reconnaissance de « trouble à l’ordre public », comme une épée de Damoclès aux mains de la sécurité de l'État (police politique). Oscar, dont le fils a pacifiquement participé à la manifestation de La Havane, ne parvient plus à refouler un sentiment de s'être fait piéger : « J'ai convaincu mon fils de signer cette lettre d'accusation en pensant qu'ils le laisseraient libre, et il est toujours en prison aujourd'hui ». Comme accroché aux grilles de son jardin, le dos voûté, fatigué par le poids illusions perdues, Oscar semble se mimétiser aux lourdes branches courbées de son manguier : « Je suis né le 25 décembre 1958, sept jours avant la chute de Batista et deux semaines avant l'arrivée triomphale de Fidel Castro à la Havane ! J'ai élevé mes enfants avec l'idée qu'un Noir comme moi serait encore condamné à vendre des mangues dans la rue pour survivre si Fidel ne nous avait pas libérés, en leur expliquant tout ce que la Révolution et le communisme ont apporté de bon au peuple cubain : l'éducation, l'indépendance... Tout ce que nous avons défendu malgré l'embargo imposé par les Etats-Unis. Mais aujourd'hui, je ne vois aucun avenir ici ». D'ailleurs aujourd'hui, pour survivre, Oscar vend parfois les mangues de son jardin. Alors que son fils attend désormais de sortir de prison pour rejoindre les membres de sa famille exilés à Miami, chez le grand voisin, le meilleur ennemi, ce pays qui a élu un Noir à la présidence.

Peur sur La Havane

Les jeunes Cubains rêvent de partir aux États-Unis ou en Europe. Exceptionnellement, c'est l’État qui les y incite... Une autre stratégie pour se débarrasser à bon compte de voix dissidentes. C'est ainsi que Yunior Garcia, porte-voix de la plateforme contestataire Archipielago, s'est retrouvé à Madrid deux jours après une tentative de manifestation de masse à la Havane, le 15 novembre dernier. Un projet avorté par les forces de sécurité de l'État (désormais à l'affût) avec des visites menaçantes aux domiciles des opposants, un harcèlement orchestré par des groupes de militants communistes expressément mandatés, et des interdictions de mettre un pied dehors le 15 novembre sous peine de licenciement, voire d'emprisonnement contre les contestataires et leurs familles. « Les semaines qui ont précédé cette journée ont été très tendues », confirme Angel Santiesteban : « Depuis les évènements de juillet, tout le monde savait que ces menaces de répression étaient bien réelles ». Jusqu'au dernier moment, Yunior Garcia soutient pourtant qu'il va défiler dans la Vieille Havane, même s'il doit être seul devant le Capitole et la statue du père de la nation José Marti, au parc Central. Mais le 15 novembre 2021, au sortir d'un long confinement sanitaire, dans une ville paralysée à la fois par la peur et la fatigue des queues épuisantes devant des magasins presque vides, les seuls manifestants du parc Central sont les « brigades » de jeunes fanatiques du régime (dont certains munis de battes de baseball), harangués par les discours révolutionnaires et vindicatifs du président Diaz Canel. Au même moment, Yunior Garcia et sa compagne préparent leurs valises en prévision de leur départ vers l'Espagne, avec en poche l'indispensable visa touristique, et donc la bénédiction de l'administration cubaine. « Peut-être que je n'étais pas préparé pour cela », s'est excusé Yunior Garcia en arrivant à Madrid, abandonnant le mouvement Archipielago et l'ensemble des opposants cubains à leur stupeur.

« Une opposition aux pieds nus »

« Malgré les menaces, il y avait beaucoup d'espoir pour ce qui pouvait se passer le 15 novembre, et finalement, cela a fait l'effet d'un coup de poing ; encore aujourd'hui, le peuple en a le souffle coupé, tout le monde reste sous le choc », se désole Angel Santiesteban : « Je crois que Yunior a eu peur, et qu'il faut tout simplement respecter cette peur, mais quels que soient les dessous de cette triste affaire, ce dénouement laisse une opposition encore plus divisée, fragilisée ». Des opposants qui ne peuvent guère compter sur un soutien politique international. Notamment en Europe, avec d'un côté une droite qui a longtemps soutenu l'embargo américain imposé depuis 1962 (servant paradoxalement de prétexte au régime castriste pour justifier le naufrage économique, tout en autorisant les États-Unis à exercer un diktat sur le reste du monde... y compris en Europe), et d'autre part une gauche pour le moins indulgente envers le gouvernement cubain, aveuglée par des dogmes idéologiques, quitte à prendre parti pour une dictature (dont certains n'osent encore dire le nom) contre le peuple.

« Nous sommes une opposition aux pieds nus », résume tristement Angel Santiesteban, qui se définit comme un écrivain contestataire, presque malgré lui, « parce que dans ce pays, penser différemment et le dire à haute voix, c'est déjà faire de la politique et être mis au ban de la société ». Le contexte d'isolement lié à la pandémie a laissé davantage les coudées franches à un régime qui ne s'embarrasse guère, en temps normal, des protestations d'associations internationales de droits de l'Homme et de liberté d'expression (4). Mais si l'opposition politique à Cuba est divisée et inaudible, elle n'en reste pas moins déterminée à faire entendre sa voix. À l'instar d'Iliana Hernández Cardosa, qui diffuse chaque jour ses informations sur le canal Facebook de CiberCuba. Elle y rapporte son quotidien : harcèlement policier, attaques ad hominem dans les médias officiels, menaces... Elle y fait le récit de cet autre côté de la « carte postale » de Cuba : les disputes dans les files d'attentes devant des vitrines vides, les coupures d'électricité, la difficulté à trouver un transport pour un travail dont le salaire ne permet pas d'atteindre le 15 du mois, et l'angoisse des familles sans nouvelles des prisonniers politiques. Elle évoque aussi, à l'occasion, la lassitude de ses voisins dans son quartier populaire de Cojimar, au nord de La Havane, où quelques touristes se perdent parfois à trop chercher la maison d'Ernest Hemingway, et cette terrasse sur le détroit de Floride où il écrivit « Le vieil homme et la mer ». La visite touristique tourne toujours à la frustration devant cette bâtisse aujourd'hui en ruines et perdue dans l'obscurité dès la fin de l'après-midi. Mais en retournant vers les hôtels de luxe lumineux de la Vieille Havane, si appréciés par les fils d'apparatchiks du régime castriste, le touriste se demande quelquefois si cette décrépitude n'est pas un message posthume d'Hemingway, comme le symbole d'une déchéance, de cette mort qui hante l'œuvre du romancier. Et en buvant son daïquiri en compagnie d'une poignée de jeunes privilégiés cubains sur la terrasse de l'hôtel, bien au-dessus des files d'attentes et des angoisses du quotidien, le touriste se demande : pour qui sonne le glas ?

(1) Angel Santiesteban est notamment le scénariste de Plantados, film réalisé par Lilo Vilaplana sur les prisonniers politiques à Cuba

(2) Miguel Diaz-Canel a été désigné par Raúl Castro pour lui succéder en 2019 à la présidence de l'Etat cubain

(3) De nombreux journalistes cubains sont toujours assignés à résidence, dont : Camila Acosta, Neife Rigau, Henry Constantin Ferreiro, Iris Mariño, Hector Luis Valdés Cocho, Niober García Fournier , María Matienzo Puerto, Luz Escobar, Orelvys Cabrera ou encore Iliana Hernández Cardosa.

(4) Cuba occupe la 171 ème place (sur 180 pays) au classement de la liberté de la presse établi en 2021 par Reporters Sans Frontières

29/12/2021 - Toute reproduction interdite


Des manifestants s'éloignent des soldats de l'armée qui bloquent une route lors d'une manifestation contre le gouvernement, à La Havane, le 11 juillet 2021.
© Alexandre Meneghini/Reuters
De Francis Mateo