Au milieu des années 90, Cuba avait survécu au naufrage en s'ouvrant au tourisme, devenu le principal moteur économique de l'île, mais aujourd'hui au point mort. Quelle issue à cette nouvelle crise pour la population et le régime castriste ?

                                                                                            Reportage de Francis Mateo

 

Même les plus jeunes savent à Cuba ce que signifie la « période spéciale » : au début des années 90, avec l’effondrement du bloc Soviétique, le pays perd son principal pourvoyeur de ressources et s'enfonce brutalement dans une crise économique allant jusqu'à la pénurie des moyens de subsistance les plus basiques. En 1994, la colère gronde sur le Malecon, le boulevard du bord de mer de La Havane. Des manifestations menacent de dégénérer en révolte, voire en contre-révolution. Il faut l'intervention directe de Fidel Castro pour mettre fin à cette « période spéciale » : en permettant d'abord aux paysans de pouvoir profiter d'une petite partie de leur production - jusque-là intégralement réservée à l’État-, et ensuite de susciter les premières entreprises mixtes qui vont amorcer le développement du tourisme.

Ce secteur est devenu aujourd'hui la principale industrie du pays et l'une des trois grandes sources de devises (avec l'argent des Cubains exilés et la vente de « services sanitaires »).

La paralysie du tourisme pour cause de pandémie frappe ainsi de plein fouet une économie déjà mise à mal ces derniers mois par l'acharnement de Donald Trump. Le locataire de la Maison Blanche, qui semble n’avoir d'autre obstination que de défaire ce que son prédécesseur avait amorcé, a radicalement rompu avec la politique de rapprochement engagée entre Raoul Castro et Barack Obama. Politique qui devait ouvrir les vannes à des centaines de milliers de touristes supplémentaires en provenance des États-Unis.

La pression des États-Unis

Les Cubains ont eu le tort de croire trop tôt à cette manne, en faisant immédiatement flamber les prix des prestations touristiques sur l'île. Conséquence : les touristes habituels (principalement le marché européen) ont boudé la destination - dont 30% de Canadiens en moins représenant la première clientèle - . Pire : Donald Trump a durci les termes de l'embargo en réactivant un texte du Congrès américain qui sanctionne tout investisseur étranger à Cuba (loi Helms-Burton de 1996), et interdit par ailleurs aux bateaux de croisières d’accoster à La Havane. Ce texte impose aussi un blocus en mer pour empêcher le ravitaillement en pétrole depuis le Venezuela. La fermeture des frontières le 24 mars dernier pour cause de Covid-19 marque donc le début de la deuxième « période spéciale » pour Cuba.

De son issue dépend l'avenir du régime et son très orthodoxe président Miguel Díaz-Canel. Comme il y a vingt-cinq ans, le pays peut cette fois encore compter sur ses ressources agricoles (les terres cultivables couvrent 80% de l'île). Dans les campagnes, où le gouvernement a encore laissé un peu plus de latitude aux paysans, la crise sera plus facile à traverser que dans les villes. Mais à La Havane, les pénuries se font cruellement sentir, au niveau du carburant comme des produits de première nécessité tels que la viande ou même le riz, qui dépend des importations alors que c'est un aliment de base à Cuba.

L’arrêt du tourisme a privé subitement de revenus les 634.891 Cubains qui travaillent directement dans le secteur (soit 14,5% des emplois). « Et encore, ce sont là des chiffres officiels, car l'activité liée au tourisme concerne directement environ un million de travailleurs qui font vivre chacun une famille », explique José Dosreis, patron de l'agence réceptive Cubacolor et secrétaire général de l'Association des Entreprises Françaises à Cuba : « Ce sont donc au bas mot trois millions de personnes qui dépendent du secteur ». Soit près du tiers de la population ! La situation est si grave que le gouvernement cubain vient de demander au Club de Paris la suspension du remboursement de sa dette jusqu'en 2022.

Vers une dollarisation de l'économie ?

« Il faut aussi prendre en compte la capacité de résilience du peuple cubain », ajoute Pierre Boudot-Lamotte, directeur de Destination Cuba, revue touristique entièrement dédiée à la destination : « Pour autant, cette crise risque de laisser des traces profondes avec l'aggravation des inégalités qui seront aussi plus visibles, puisque Cuba avait développé ces dernières années un tourisme haut de gamme ; aujourd'hui, le contraste est encore plus flagrant avec les longues queues aux stations d'essence ou devant des vitrines pratiquement vides à La Havane ». Pour autant, le choc du Covid-19 ne remet pas pour l'instant en cause le pouvoir en place depuis 1959. D'abord parce que les conditions de repli sanitaire ne le permettraient pas. Il faut dire aussi que la pandémie a été efficacement jugulée à Cuba, grâce notamment aux 94.060 tests réalisés pour dépister et prendre en charge les 1.941 cas détectés, avec un bilan de 82 décès (au 24/05) parmi les 11,2 millions d'habitants.

Mais le redémarrage touristique sera lent (à ce stade, le tour opérateur national Cubanacan n'attend pas les premiers groupes de touristes avant novembre !) et l'acharnement de Donald Trump persistant. Dans ce contexte, la bouée de sauvetage de l'économie cubaine pourrait bien avoir la couleur du dollar. Jusqu'ici banni de l'économie cubaine (les paiements en dollars étaient taxés à 20%), le billet vert commence à circuler dans les rues de La Havane, où se dessinent souvent les grandes tendances de la société. Cette « dollarisation » de l’économie seraient donc un facteur de stabilité dans le système aujourd'hui toujours incertain de double monnaie (Peso local et CUC officiel). L'introduction du dollar serait aussi un moyen de poser les bases d'une libéralisation (partielle) de l'économie toujours taboue, d'autant que la quasi-totalité des activités privées qui avaient été tolérées ces dernières années sont liées au tourisme, donc totalement à l'arrêt en ce moment. C'est donc peut-être l’occasion d'un changement révolutionnaire à Cuba.

09/06/2020 - Toute reproduction interdite


Le Malecon en bord de mer est photographié à côté d'une route presque vide à midi, lors de l'épidémie de coronavirus à La Havane, Cuba, le 31 mars 2020.
Alexandre Meneghini/Reuters
De Francis Mateo