Le rideau se lève sur La Havane dans un climat de lassitude, presque de fatigue. Après les longs mois de confinement, Cuba a rouvert ses frontières et levé les restrictions sanitaires (à l'exception du masque obligatoire dans la rue). Mais le pays reste comme anesthésié par la grave crise économique, marquée par une inflation record et les pénuries. Et encore sous le choc des manifestations sévèrement réprimées du 11 juillet dernier. Depuis, l'État a repris le contrôle. Les seuls rassemblements sont les longues queues devant des magasins quasiment vides.

Reportage de Francis Mateo, à La Havane

« Quien es el último (qui est le dernier) ? » Un homme grand et maigre à la peau d'ébène lève mollement la main en guise de réponse. Lidia se place derrière lui dans la file, à l'angle des rues Virtudes et Aguila. Ce n'est pas vraiment une file d'ailleurs, plutôt un regroupement informe. L'agglutinement a commencé tôt le matin, au pied d'un immeuble colonial dont la façade délabrée conserve quelques traces d'un vert pastel délavé. Dans cette partie du quartier de Centro Habana, les visages escamotés derrière les masques hygiéniques (obligatoires en tous lieux à Cuba) sont à l'image des bâtiments : fatigués. On devine le soupir de Lidia sous le bout de tissu réglementaire. Mais il est difficile d'imaginer son âge d'après les rides autour de ses yeux sombres, et ses cheveux blanchis prématurément. À près de quarante ans, elle promène son corps tout en rondeurs au gré des informations qui circulent dans le quartier sur l'approvisionnement des magasins. Aujourd'hui, la boutique devant laquelle elle attend a reçu du poulet et de la goyave. Dans deux ou trois heures, si elle a de la chance, Lidia pourra donner son document d'identité au préposé du point de vente, puis attendre encore qu'on l'appelle pour acheter la marchandise. S'il en reste.

Attendre est redevenue l'activité principale à La Havane. Après dix-huit mois d'enfermement pour cause de crise sanitaire, la population peut à nouveau sortir et se déplacer librement. Avec ce qui reste de liberté après le travail et les heures dans les queues pour acheter des produits de première nécessité. Pourquoi tant de restrictions ? « La pandemia », répond le grand homme maigre planté devant Lidia, écartant ses longs bras pour souligner l'évidence de l'explication.

« La pandémie » est désormais « l'autre » cause de tous les maux et tracas de la vie quotidienne. La pandémie... et le blocus des États-Unis. C'est en tout cas ce que martèlent tous les représentants du pouvoir castriste, à commencer par le président Diaz Canel. Oubliant d'évoquer la troisième grande cause de ce chaos : un changement de monnaie effectué en plein confinement, et qui se traduit par une inflation délirante du peso cubain. Depuis la réforme monétaire opérée en début d'année 2021, les prix ont augmenté de plus de 500%. Et certains économistes prévoient une inflation pouvant atteindre 1000% en un an. La livre de poulet tant espérée à l'angle de la rue Virtudes coûte aujourd'hui 350 pesos (soit 28 dollars le kilo !). « C'est 50 pesos de plus qu'hier », se désespère Lidia.

La lutte du quotidien

Certains ont vite compris les opportunités de cette inflation galopante. Notamment ceux qui ont connu les pénuries des années quatre-vingt-dix, après la chute du mur de Berlin et de l'Union Soviétique, qui maintenait alors l'économie cubaine sous perfusion. Un temps de disette pudiquement connu comme la « période spéciale ». Emilio avait à peine une dizaine d'années en ce temps-là, et rêvait de marcher sur les pas de son idole, le boxeur Felix Savon, triple vainqueur olympique et six fois champion du monde. Trente ans plus tard, Emilio a abandonné ses ambitions sportives pour une autre lutte : celle du quotidien. C'est-à-dire trouver l'argent nécessaire pour nourrir une famille au jour le jour. Ses trois jeunes enfants ont l'air insouciants, riant et jouant à cache-cache entre les conteneurs de poubelles et la carrosserie imposante d'une Buick rutilante, comme sortie d'un film hollywoodien des années 50. Leur père les observe depuis le pas de la porte, où il a regroupé trois petits tabourets en guise d'étal pour exposer six paquets de cigarettes, une bouteille de rhum Havana Club, deux bouteilles d'huile de soja et du papier toilette. Des produits achetés quelques jours plus tôt par sa femme, qui se lève chaque matin à trois heures pour être parmi les premiers clients dans les files d'attente des magasins officiels. Ces petites boutiques de revente « chez l'habitant » se multiplient à La Havane. Ce sont des bouées de sauvetage au milieu d'une mer de plus en plus agitée : dans cette transaction, la famille d'Emilio va gagner quelques pesos qui ne suffiront peut-être pas à supporter l'augmentation de ces mêmes marchandises dans quelques jours... « À ce rythme, les queues devant les magasins finiront par se résorber, car plus personne n'aura les moyens d'acheter », sourit Emilio. Au moins le sens de l'humour ne risque-t-il pas la rupture de stock à Cuba. Pour l'instant.

Un air de mélancolie

« Quien es el último ? » Lidia lève la main à son tour. Le groupe de candidats au poulet ou à la goyave s'agrandit encore, alors que la nuit commence à tomber. Dans cette obscurité croissante, les lumières de la coupole du Capitole se détachent, au cœur de la Vieille Havane. La fameuse réplique du bâtiment de Washington est l'un des rares monuments éclairés, avec les hôtels internationaux autour des palmiers du Parque Central. Ernesto a passé ici une grande partie de sa journée, appuyé à la portière de sa longue Chevrolet cabriolet couleur rose « Chamallow ». Ernesto a de la chance : il a trouvé un groupe de Russes parmi les rares touristes qui traînent dans les quartiers peu fréquentés du centre de La Havane. Vides de visiteurs, la Place de la Cathédrale et la place San Francisco, près du port de croisière à l'arrêt, semblent bien plus grandes qu'à l'accoutumée. Le souvenir du brouhaha de la foule et des musiciens leur donne un caractère mélancolique. Seule la rue Obispo est un peu animée, entre un marchand de glaces fluorescentes et une boutique de vêtements où les promeneurs se pressent en essaim, car l'entrée est filtrée au compte-goutte par mesure de sécurité sanitaire... Ce qui provoque un attroupement très dense jusque de l'autre côté de cette rue piétonne. Tout au bout, le fameux bar Floridita vient tout juste de rouvrir après dix-huit mois de fermeture. La statue en bronze d'Ernest Hemingway, toujours appuyée au comptoir où il venait déguster ses daïquiris, est uniquement accompagnée par un jeune couple de Français, apparemment connaisseurs des coutumes culinaires locales ; la femme demande des « mariquitas » (chips de bananes vertes) pour accompagner les cocktails, et la serveuse lui répond d'un rire sonore : « Seulement en rêve, mi amor !...Encore heureux qu'il y ait du rhum ». C'est vrai : tous les bars ni même les hôtels n'ont pas cette chance.

Une tranquilité forcée, un silence imposé

C'est devant le Floridita que Ernesto a trouvé son groupe de Russes : pour 100 € la course (à peu près la moitié du salaire mensuel moyen à Cuba), il les a promenés du Capitole jusqu'au bout du Malecon, le long boulevard du bord de mer habituellement bondé. Sur leur passage, ils n'ont croisé qu'une poignée de militants du parti communiste, rassemblés pour honorer le cinquième anniversaire de la mort de Fidel Castro. Les touristes ont pris des photos avec leurs téléphones portables, et Ernesto s'est contenté de traduire le slogan sur la banderole : « La patrie ou la mort ; jusqu'à la victoire, toujours ». Il a simplement serré les mains sur le volant de sa Chevrolet, et détourné le regard pour bifurquer vers l'Avenue des Présidents, direction la Place de la Révolution, sans autre forme de commentaire.

Ernesto est-il prudent ou résigné ? En tout cas, il préfère rester laconique sur les questions politiques. Depuis les manifestations du 11 juillet dernier ayant réuni des milliers de manifestants dans une douzaine de villes du pays, le gouvernement a imposé le silence à coups de propagande médiatique et de pression sur les familles d’opposants. Cinq mois après, six-cents personnes sont toujours en prison pour avoir défilé contre le régime. La réaction massue semble avoir eu l'effet paralysant escompté. Le 15 novembre, jour de la réouverture du pays après un an et demi d'isolement pour cause de pandémie, une marche de protestation était d'ailleurs prévue. Mais les pressions policières et les menaces de répression ont étouffé toute velléité de rassemblement protestataire. Depuis, le calme règne, sans que personne ne puisse deviner ce qui se cache sous cette tranquillité forcée.

La Chevrolet « Chamallow » d'Ernesto arrive sur la Place de la Révolution, avec au centre la sculpture de marbre blanc de José Marti, père fondateur de la nation cubaine, et tout autour, les représentations des héros de la révolution de 1959 : Che Guevara, Camilio Cienfuegos, ... Les icônes dominent la vaste esplanade, déserte et triste. Ernesto se tourne vers les touristes russes et balaye l'espace d'un large geste du bras : « This is Cuba ! ».

07/12/2021 - Toute reproduction interdite


Des touristes espagnols se font prendre en photo sur la place de la Révolution à La Havane, le 23 novembre 2021.
© Alexandre Meneghini/Reuters
De Francis Mateo