La dictature cubaine a subi sa plus forte secousse interne, le dimanche 11 juillet dernier. Pour la première fois depuis l'avènement de la révolution castriste, il y a 62 ans, les manifestations se sont multipliées dans une vingtaine de villes du pays. Les affrontements et les pillages témoignent du désespoir d'un peuple qui ne redoute plus de descendre dans la rue pour appeler au changement.

 Par Francis Mateo.

Intenable ! C'était l'un des pronostics les mieux partagés en ce début de semaine agitée dans les rues de La Havane. Une situation qui paraît intenable, parce qu'inédite : jamais Cuba n'avait connu un tel mouvement de révolte interne depuis l'arrivée des Castro au pouvoir en 1959 ! Avec des manifestations dans une vingtaine de villes, dont certaines ont dégénéré en affrontements avec la police et en pillage de magasins. Jamais les violences n'avaient atteint ce degré, même pendant la dernière grande crise de 1994. Le plus alarmant concerne sans doute le caractère spontané de ce mouvement de protestation, amorcé ce dimanche 11 juillet dans la petite ville de San Antonio de los Baños, au sud-ouest de la capitale. « Marre des coupures d'électricité ! Marre de la dictature ! Nous voulons la liberté » : les cris de cette foule exaspérée par tant de précarité se sont répandus comme une traînée de poudre à travers les réseaux sociaux et sur l'ensemble de l'île, en quelques heures à peine. L'après-midi même, une autre vague de manifestants déferlait sur le Malecon, boulevard du bord de mer de La Havane. À l'autre bout du pays, à Santiago de Cuba, Noemi est également descendue pour protester avec la foule contre « des coupures d'électricité quotidiennes de plus de six heures » et contre les pénuries d'aliments de première nécessité : « Nous sommes en train de mourir. Je ne peux plus nourrir mes enfants convenablement. Alors, qu'est-ce qu'on a à perdre ? ». À Guantanamo, des groupes de manifestants se sont aussi réunis pour crier à l'unisson, et twitter a relayé les images des vitrines brisées pour en dérober le peu qui y restait : une bouteille de soda, une chemise aux couleurs délavées par le soleil...

« Les gens n'ont plus peur de descendre dans la rue »

Le gouvernement a vite compris comment il pouvait agir le plus efficacement : en coupant l'accès à internet (et en grande partie aux réseaux des téléphones portables). De fait, lundi 12 juillet, les Cubains n'étaient plus joignables que par leur ligne fixe. Pour le reste, le président Miguel Diaz-Canel a été conforme aux habitudes du régime : fermeté policière (appuyée par les forces militaires spéciales des « bérets rouges ») et appel aux « Révolutionnaires » pour occuper les rues et les places dans la capitale. « Le calme est à peu près revenu, mais la situation reste très tendue », observait Ernesto depuis son balcon délabré de la Vieille Havane, au lendemain des émeutes : « Ce qui est évident, c'est que les gens n'ont plus peur de descendre dans la rue à visage découvert pour demander la démission du gouvernement. Les manifestations recommenceront, et elles seront plus nombreuses. Qu'est-ce qu'ils vont faire ? Mettre tout le monde en prison ? ». Selon le bilan l'activiste et opposante Iliana Hernandez, quelque 80 personnes n'auraient pas donné de nouvelles à leurs familles depuis ce dimanche historique de manifestations. Dès lundi, d'autres groupes de mécontents se sont en effet formés à Holguin, Camagüey, Ciego de Avila ou Palma Soriano, pour reprendre les slogans de « Liberté », « Nous n'avons plus peur », et « Patria y vida ! » (« la patrie et et la vie ! », par opposition à la fameuse injonction de Fidel Castro : « La patrie ou la mort ! »).

Malgré les incantations gouvernementales, le mouvement a toutes les chances de perdurer. D'autant que cette poussée de colère coïncide avec un regain de l'épidémie de Covid-19 (particulièrement dans la région de Matanzas) qui attise le mécontentement sur l'île. Cuba a enregistré 244.914 cas positifs de Sars-CoV-2 depuis le début de l'épidémie, pour 1.579 décès (42 au cours de la seule journée du 11 juillet dernier selon le Minsap (Ministère de la Santé Publique).

« C'est dix fois pire que pendant la période spéciale des années quatre-vingt dix »

Mais c'est surtout dans la très forte dégradation économique qu'il faut chercher la source de ce soulèvement populaire. Tout particulièrement depuis le début de l'année. Car à la faveur de l'isolement lié à la pandémie, le gouvernement cubain, ruiné et endetté, a tenté d'éviter le naufrage de son système monétaire en réunissant les deux monnaies qui avaient cours jusqu'ici, pour aligner le prix du peso cubain (CUC) sur celui du dollar. « Le résultat est désastreux », commente Manuel, un Espagnol qui a préféré rester sur l'île en espérant une hypothétique réouverture de son petit hôtel : « Les prix ont explosé, avec des augmentations de 400 % à 600 %, ! Avant cette crise, 20 livres de riz coûtaient déjà 20 CUC (20 dollars, ndlr) ; aujourd'hui, je dois payer 80 CUC pour la même quantité ! » Et pour l'immense majorité des Cubains qui n'ont pas la chance d'avoir des sources de revenus extérieures à l'île, le problème est pire. D'autant que l’État impose désormais le paiement des services comme l'eau ou l'électricité, jusqu'ici quasiment gratuits. Et bien évidemment, la hausse des salaires appliquée dans le même temps est loin de compenser cette inflation galopante. « Comment est-ce que je pourrais payer une facture d'électricité de 90 CUC ? C'est l'équivalent d'un mois de salaire de fonctionnaire ! », s'interroge Marta, qui habite une ancienne maison coloniale dans le quartier du Vedado, à La Havane. Son mari Dimitri, est privé de son activité de taxi indépendant (donc de tout revenu) depuis près de deux ans, faute de touristes. Au téléphone, il raconte sa frayeur de la veille, en croisant un groupe de manifestants sur l'Avenida de los Presidentes : « J'ai cru qu'ils allaient s'en prendre à moi, à ma voiture, mais ils m'ont laissé passer... les gens sont à bout ! C'est dix fois pire que pendant la période spéciale des années quatre-vingt dix : les magasins sont vides, il n'y a rien à manger, sauf au marché noir... mais là, il faut avoir les moyens ». Dimitri reconnaît qu'il se livre parfois lui-même à cette combine du marché parallèle, se levant à 5h30 du matin et faisant la queue pendant des heures devant une épicerie pour acheter une douzaine de bières... qu'il revendra ensuite dans le quartier. Quelques pesos de gagnés. Une poignée de dollars qui permettront d'acheter des pommes de terre, de tenir quelques jours encore.

Un pays sous perfusion

Tenir. C'était devenu l'obsession de tout un peuple à Cuba au cours des derniers mois. C'est désormais une question qui se pose aussi au gouvernement de Miguel Diaz-Canel. En dehors des autres « alliés » aux économies tout aussi exsangues (Nicaragua, Venezuela et Corée du Nord), seules la Russie et la Chine soutiennent encore le régime... comme la corde le pendu. Les États-Unis restent prudents, demandant simplement aux dirigeants cubains « d'écouter leur peuple ». En réponse, Miguel Diaz-Canel parle de manipulation, mais sans crier trop fort ; il sait parfaitement que les trois liaisons aériennes hebdomadaires qui relient les États-Unis à Cuba sont aujourd'hui l'un des derniers moyens de survie d'un pays sous perfusion. Ce sont ces liaisons aériennes qui permettent aux Cubains de Miami d'envoyer les devises, principales sources de revenus de leurs familles et amis à Cuba.

Le président cubain a sans doute aussi déjà conscience qu'il devra « aller à Canossa » devant son « meilleur ennemi », dont l'embargo a nourri sur l'île un discours victimaire pendant des décennies. Mais l'argument ne suffit plus à masquer la faillite économique de la révolution castriste. Et il ne suffit plus à contenir la colère d'un peuple qui crie à la liberté.


13/07/2021 - Toute reproduction interdite


Des personnes s'affrontent avec des policiers en civil lors de manifestations contre le gouvernement à La Havane, le 11 juillet 2021.
© Alexandre Meneghini/Reuters
De Francis Mateo