En résistant aux mesures d'isolement imposées par les États-Unis depuis six décennies, Cuba démontre l'inefficacité des politiques de blocus économique. Une méthode qui s'avère même ici contre-productive, puisque l'embargo décrété en février 1962 a renforcé, au fil du temps, le régime autocratique des frères Castro. Et le président cubain, Miguel Diaz Canel, continue aujourd'hui d'utiliser cette stratégie de victimisation pour légitimer son pouvoir dictatorial.

Reportage à La Havane de Francis Mateo

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Ne dites pas à sa mère que Victor est agent de change. Elle croit qu'il est uniquement taxi à La Havane. Même les passants s'y trompent en le voyant serpenter au volant de sa Buick cabriolet rouge de 1948 (modèle Roadmaster) devant ce qu'il reste des façades arc-en-ciel du Malecon. Victor emprunte chaque jour ce fameux boulevard du front de mer de la capitale cubaine pour aller garer sa précieuse « américaine » à proximité de la Plaza de Armas, aux portes de la vieille ville. Quand il transporte des groupes de touristes, la visite commence toujours ici par un hommage à la « ceiba », cet arbre fromager planté lors de la fondation de La Havane, le 16 novembre 1519. « Ces racines, ce sont les nôtres », commente Victor : « Chaque année, à cette date anniversaire de la création de la ville, tous les habitants viennent ici à minuit pour faire un vœu en faisant trois fois le tour du tronc ; c'est un mélange de tradition cubaine et d'anciennes croyances africaines ». Lors de la dernière commémoration, le jeune homme y est allé de son souhait, en tournant lui aussi autour de l'arbre sacré : « Je ne te dirai pas quel était mon vœu pour ne pas porter malheur... mais enfin, si tu pouvais m'aider à obtenir un visa pour l'Europe, ça m'aiderait quand même à l'exaucer », lance-t-il dans un grand éclat de rire. À trente ans, Victor n'a jamais quitté son pays. Sa grande sœur s'est installée à Miami il y a dix ans ; elle s'y est mariée avec un autre Cubain exilé, et envoie régulièrement de l'argent – par l'intermédiaire d'amis en visite sur l'île - pour aider le reste de la famille à subsister. Car les « remesas » (argent et biens reçus de l'étranger) représentent l'essentiel des ressources pour une grande partie de la population. « On parle toujours des devises, mais rarement des marchandises, comme les produits d'équipements, les vêtements ou les médicaments, dont la valeur équivaut pourtant à 45% des « remesas » financières », explique un économiste du cabinet Havana Consulting Group ; « Or, Si l'on cumule les flux monétaires et l'ensemble des marchandises envoyées vers Cuba, on atteint pratiquement 25 % du PIB cubain ». C'est dire l'importance de ces aides extérieures pour les familles cubaines, dans un pays où l'économie est exsangue et les pénuries quotidiennes. C'est dire aussi l'impact du durcissement de l'embargo décidé sous le mandat de Donald Trump, qui avait serré un peu plus le garrot économique en interdisant brutalement les virements financiers vers Cuba (qui représentaient 3,7 milliards de dollars en 2019 !). En appliquant pour la première fois à la lettre l'article 3 de la loi Helms-Burton (votée en 1996), le président américain mettait fin à la parenthèse dorée ouverte par Barack Obama. Donald Trump allant même jusqu'à interdire toute escale à La Havane aux compagnies de croisières américaines (un tourisme alors en plein essor à Cuba) et empêcher les pétroliers vénézuéliens d'accoster pour ravitailler l'île. L'isolement causé par la pandémie ne fut que le prolongement de ce dernier épisode, dans la longue histoire de l'embargo décrété par les États-Unis en février 1962 ! Et la politique se poursuit avec Joe Biden, qui a reconduit à l'identique les restrictions de son prédécesseur, le 14 septembre dernier ; permettant aussi à l’administration américaine d'engager des poursuites judiciaires contre les sociétés étrangères présentes à Cuba, quelle que soit leur origine.

Diktat américain sur les banques internationales

Victor se penche sous l'imposant capot rutilant de sa vieille Buick, au moteur entièrement composé d'éléments mécaniques asiatiques (« un mélange de Mitsubishi et Hyundai »), voire de pièces qu'il a façonnées lui-même dans son quartier de Boyeros, au sud de La Havane : « C'est un moteur métissé, comme nous », s'amuse le jeune Cubain à la peau noire et aux yeux un peu bridés, à « la couleur cubaine » comme disait le poète Nicolas Guillen. Mais le sourire ne masque pas l'irritation : « Sérieusement, tu trouves ça normal que les Yankees imposent leurs lois commerciales à l'ensemble de la planète ? Tu ne peux pas faire du business comme tu veux avec la France ou l'Italie parce que l'Oncle Sam te l'interdit ! » Victor traduit avec ses mots les difficultés des nombreux entrepreneurs étrangers - dont beaucoup de Français - pris au piège de ce diktat de l'administration américaine, puisque presque aucune banque ne prendra le risque de se fâcher avec les États-Unis sous prétexte de favoriser le commerce avec Cuba. José Dosreis, l'un des plus anciens agents de voyages français présents à Cuba, en a fait l'amère expérience. Après 28 ans de fidèle collaboration avec le Crédit Agricole (et sans jamais avoir souffert le moindre découvert bancaire), il s'est vu signifier la fermeture de ses comptes à cause de ses transactions bancaires avec l'île. En d'autres termes : il s'est fait virer par sa banque au simple motif de ne pas déplaire aux Etats-Unis ! « J'ai appelé Bercy, mais les services du ministère des finances sont incapables d'apporter une réponse au problème, car ils n'ont pas de pouvoir coercitif sur les banques », se désole l'entrepreneur. Et le professionnel du tourisme n'est pas le seul à être empêtré dans cet imbroglio qui explique en grande partie une « l'ardoise » de 22 millions d'euros accumulée par les entreprises françaises à Cuba depuis six ans (parmi lesquelles beaucoup de PME et de petits fournisseurs à l'agonie). Évidemment, l'État cubain joue sur ces difficultés liées à l'embargo pour maintenir cette dette, qui sera de toute façon difficile à résorber tant que les États-Unis maintiendront leur politique d'ostracisation économique de l'île. Tout en restant l'un des principaux partenaires commerciaux de Cuba (notamment dans le secteur agro-alimentaire) ... Business is business !

Les meilleurs ennemis du monde

Victor rabat délicatement le lourd capot sur le moteur (vraiment hybride !) de sa Buick Roadmaster. Il faudrait encore faire quelques réglages, mais cela peut attendre. Les groupes de touristes qu'il transporte généralement sur ses sièges de simili cuir blanc ne sont pas encore revenus, après deux ans de pandémie... et plusieurs semaines de guerre en Ukraine. « Les quelques clients de retour à La Havane depuis la fin de l'épidémie étaient russes, mais eux aussi ont disparu ». Les rares visiteurs étrangers qui sillonnent la Havane sont surtout des professionnels (du tourisme ou de l'hôtellerie notamment), des parents qui viennent revoir leur famille, ou des touristes individuels qui ont soif de retrouver l'ambiance hospitalière de l'île. « Pas vraiment le type de clientèle qui veut faire le tour de La Havane en Buick », note Victor, « mais tout le monde a besoin de changer de l'argent ! ». Le taxi-guide-chauffeur s'est donc transformé en agent de change (en fait, sa mère est au courant !), en proposant aux voyageurs d'acheter leurs euros moyennant un taux défiant toute concurrence : 120 pesos pour 1 euro, alors que le taux officiel (à la banque nationale) est de 25 pesos pour 1 euro ! Comme pour les autres Cubains qui font la chasse aux devises dans les rues de La Havane, la vocation de Victor est née avec la réforme monétaire entamée en début d'année dernière, en pleine pandémie, par le gouvernement de Miguel Diaz Canel. Objectif : fusionner la monnaie locale (peso) avec la monnaie convertible (le CUC, indexé jusqu'alors sur le cours du dollar). En imposant dans le même temps les paiements par une carte de débit baptisée MLC (Monnaie Librement Convertible) pour l'essentiel des biens de consommation, afin de lutter contre la plaie de l'économie souterraine (en réalité la première économie du pays !). « Ça marche ! », constate le patron d'un complexe hôtelier de Varadero : « Depuis l'instauration du MLC, et donc l'impossibilité de payer en liquide, il semble que les dauphins du delphinarium se sont mis à travailler, et les consommations de massages, de mojitos et de café ont explosé... du jour au lendemain », ironise l'hôtelier.

Le problème, c'est que cette carte de débit ne peut être alimentée qu'en euros, et que les magasins où la population peut payer en pesos sont pratiquement vides, faute d'approvisionnements. Résultat : une inflation constatée de 700 à 1000% en 2021 (qui atteint même 6900% sur les produits commercialisés au marché noir !), et par conséquent une valeur du peso qui chute de jour en jour, voire d'heure en heure. Seuls ceux qui parviennent à récupérer des euros, comme le fait Victor en allant au contact des visiteurs étrangers dans les rues de La Havane, peuvent donc alimenter la fameuse carte de débit MLC pour subvenir à leurs besoins, puisque seuls les magasins officiels - avec paiement obligatoire en MLC - sont convenablement achalandés. C'est tout bénéfice pour l'État Cubain, assuré de récolter les devises grâce à cette démonétisation de l'économie réelle. Tout en continuant d'appliquer le maintien de l'ordre d'une main de fer : suite aux protestations du 11 juillet dernier appelant à la démocratie, 790 personnes ont ainsi été incarcérées, dont 128 condamnées à des peines de 6 à 30 ans de prison pour avoir simplement brandi une pancarte ! Le gouvernement cubain a également beau jeu de rejeter ici aussi la faute sur l'embargo des États-Unis, pour justifier les difficultés économiques de l'île comme pour maintenir un régime dictatorial qui justifierait les condamnations des supposés « traîtres contre-révolutionnaires ».

La réconciliation surprise - conséquence directe de la guerre en Ukraine – entre les États-Unis et le Vénézuela (premier détenteur mondial des réserves de pétrole brut et à nouveau fournisseur des USA) va même sans doute permettre au régime castriste de retrouver des couleurs, grâce au soutien économique et « la fraternité bolivarienne » du gouvernement de Nicolás Maduro. En d'autres termes, la nouvelle stratégie d'approvisionnement énergétique de l'administration Biden profitera à Cuba. À ce rythme, Cuba et les États-Unis n'en ont pas fini d'être les meilleurs ennemis du monde ; et l'embargo d'être le meilleur argument interne pour le maintien de la dictature cubaine.

23/03/2022 - Toute reproduction interdite


Des personnes font la queue pour entrer dans un magasin qui vend des produits en dollars américains à La Havane, le 20 juillet 2020.
© Alexandre Meneghini /Reuters
De Francis Mateo