Cent mégawatts d’électricité pour « miner » 17 Bitcoins par jour, soit l’équivalent de l’énergie consommée par une vingtaine de foyers français pendant toute une année ! Voilà la réalité du coût énergétique astronomique des cryptomonnaies, qui seraient responsables de l’émission de plusieurs tonnes de CO2 dans l’atmosphère chaque année. Le Bitcoin et ses camarades numériques seraient-ils en train de s’imposer comme l’une des nouvelles causes du dérèglement climatique de notre planète ? David Nataf, chef d’entreprise et cofondateur de l’Afro, une cryptomonnaie panafricaine « écoresponsable » née en 2000, analyse les conséquences sur le climat de l’exploitation de ces monnaies dématérialisées.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

Fild : Pourquoi les cryptomonnaies sont-elles si polluantes ?

David Nataf : Ce sont les monnaies les plus polluantes au monde, c’est un fait. On peut distinguer cependant différents types de cryptomonnaies plus ou moins menaçantes pour l’environnement. D’abord, il y a les monnaies « Proof of Work » (POW, preuve du travail en français). Avec ce genre de crypto, des centaines, voire des milliers de serveurs vérifient à tout moment des opérations de calculs, via l’utilisation de cartes graphiques ou de processeurs au sein de l’ordinateur. Une fois ces opérations vérifiées, elles créent un « block », contenant un certain nombre de pièces comme les Bitcoins. Ce « block » est attribué à l’ordinateur ayant résolu le problème mathématique qui lui est posé en premier, puis un autre, etc... Cela créé des « blockchain », c’est le principe de toutes les anciennes générations de cryptomonnaies que l’on « mine » comme le Bitcoin, Monero, Zcash ou la première version d’une autre cryptomonnaie appelée l'Ethereum. Désormais, certaines cryptomonnaies ont décidé comme l’Ethereum, de se soucier de l’environnement. En 2014, vous pouviez facilement miner 10 bitcoins (évalués aujourd’hui à plus de 550 000 euros, ndlr) par jour sur votre propre ordinateur personnel, c’est inimaginable aujourd’hui. Par exemple, si l’on est juste vous et moi dans un tunnel en train de « miner » des rubis, il est facile de trouver un accord et de dire qu’on les partage à deux. Mais imaginez que, du jour au lendemain, on ne soit plus deux, mais dix mille. C’est ce qu’il s’est passé avec la cryptomonnaie. D’une poignée de personnes, on est passé à des milliers et les moyens technologiques pour « miner » ces cryptomonnaies ont forcément suivi. C’est ce qui explique cette augmentation de la pollution attribuée aux cryptomonnaie : toujours plus d’ordinateurs, de plus en plus puissants, et donc des dépenses énergétiques monstrueuses.

Fild : Les technologies ont-elles évolué afin de permettre de réduire l’empreinte carbone des cryptomonnaies ?

David Nataf : Absolument, les nouvelles monnaies que l’on appelle « Altcoin » sont désormais appelées des Proof of Stake* (POS). Celles-ci n’ont plus besoin de serveurs pour actionner leurs « blockchains ». Cela veut dire que toutes les consommations énergétiques phénoménales que l’on avait auparavant n’existent plus. Une monnaie POS va consommer autant qu’une ampoule de 100 watts pendant un an, et n’aura plus recours à ces millions de machines pour progresser. Une transaction avec une monnaie POS, au niveau de son quotient énergétique, est globalement aussi gourmande qu’une transaction en carte bancaire. Cela ne pollue donc pas plus de faire une opération avec sa CB que d’échanger de la cryptomonnaie de nouvelle génération. Par exemple, l'Ethereum est passé de la technique POW à POS. Ensuite, les dernières versions sont les « Proof of Authority » (POA). Ce sont des monnaies comme l’Afro qui migrent vers une « blockchain » déjà existante qui s’appelle la BSC « Blockchain de Binance ». Dans ce cas-là, nous avons donc une seule « blockchain », une seule infrastructure, qui va consommer de l’énergie pour plusieurs cryptomonnaies, et donc réduire l’utilisation en électricité. »

« La neutralité carbone est aujourd’hui un vrai enjeu pour les cryptomonnaies »

Fild : Qu’en est-il pour l’Afro ?

David Nataf : Favoriser les ressources écoresponsables fait partie, depuis sa création, de l’un des piliers de l’Afro. Après avoir été créé en POS, c’est naturellement que notre monnaie s’est convertie pour fonctionner aujourd’hui avec la technique des POA, c’est-à-dire qu’elle est « hébergée » sur un serveur déjà existant. En lien avec nos activités, nous menons aussi des missions philanthropiques afin de militer pour la neutralité carbone. Nous avons par exemple, un partenariat éducatif en Côte-d’Ivoire appelé « Les Institutrices du Climat ». Nous sensibilisons des élèves aux questions climatiques grâce à des programmes de formations. Les fondations Afro, E5T et la Poste de Côte d’Ivoire vont créer un « livret carbone ». Les 1000 premiers élèves de ce programme recevront l’équivalent d’un euro par an en Afro jusqu’à leurs 18 ans, comme dans un livret d’épargne. C’est une source de revenus qui peuvent être utilisés très concrètement pour s'approvisionner en eau potable ; au Kenya et en Côte d’Ivoire, les Afros peuvent ainsi être utilisés sur l’une des trente fontaines de potabilisation d’eau que l’on a installées. Les gens amènent un litre d’eau non potable venant d’un puit ou d’une source, et avec leurs cartes sans contact chargées en Afros, ils repartent avec un litre d’eau potable. La neutralité carbone est aujourd’hui un vrai enjeu pour les cryptomonnaies. À défaut de pouvoir arrêter totalement la pollution, nous la contre-balançons par des actions bénéfiques pour le climat, notre planète et ses habitants.

Fild : L’Afrique a-t-elle les moyens d’accueillir ces serveurs de « minage » de cryptomonnaies ?

David Nataf : C’est compliqué, car il y a d'abord un problème que l’on pourrait qualifier d’éthique. Certaines centrales électriques africaines pourraient être amenées à fournir l’énergie nécessaire au fonctionnement de centres de « minage » de cryptomonnaie, alors que l’accès à l’énergie est compliqué sur le continent. Ce n’est pas le cas de l’Afro, qui n’a pas besoin d’électricité, mais c’est une forme d’égoïsme en effet. Ce qu’il ne faut pas oublier ensuite, c’est qu'une fois les centres installés, les températures montent très rapidement. Dans une salle classique de « mining » de 50 mètres carrés avec une trentaine de cartes graphiques en fonctionnement, il va faire 50 degrés en moins de deux heures. C’est-à-dire qu’en plus de toute l’énergie utilisée par les serveurs et les ordinateurs de calcul, il faudra installer une ou plusieurs climatisations pour refroidir les installations. Ensuite, tout dépend de l’altitude. Au-dessus de 1000 mètres, il y aura un climat beaucoup plus clément permettant, même en Afrique où les températures sont extrêmes, d’installer des centres de « mining ». Les machines, pour fonctionner normalement, doivent en permanence tourner en dessous de 25 degrés. Les géants du « mining » ont systématiquement une liste des mêmes critères à remplir avant de s’installer : un pays avec un gouvernement stable et des températures clémentes. Voilà pourquoi il y a encore assez peu de projets de grande envergure en fonctionnement sur le continent africain.

Fild : Finalement, les besoins énergétiques et les émissions de gaz à effets de serre sont quand même immenses pour les cryptomonnaies. Quelles seraient les solutions concrètes pour améliorer leur bilan carbone ?

David Nataf : Je travaille actuellement sur un projet de barrage hydroélectrique au Canada. Ce dernier produit énormément d’électricité dont une partie n'est pas utilisée par l’État où il se trouve. L’idée est ici d’utiliser cette énergie renouvelable, qui n’est pas fossile, et qui pourrait alimenter le « minage » des cryptomonnaies. Puisqu’on ne sait pas aujourd’hui stocker efficacement l’électricité, autant utiliser cette énergie disponible pour le mining et ne pas la gâcher. Deux choses pourraient aussi être mises en place : d'abord inciter, voire d’obliger les « mineurs » à utiliser des énergies renouvelables pour alimenter leurs machines ; en second lieu - et c’est ce que nous faisons déjà avec l’Afro - il serait souhaitable que toutes les cryptomonnaies utilisent leurs frais de transaction – les « pouillèmes », qui sont perçus quand on envoie une monnaie d’un portefeuille à un autre – pour créer un impôt redistribué aux États, s’ils s’engagent à lutter contre le changement climatique en échange de ce financement.

* Preuve d'enjeu en français ndlr

21/10/2021 - Toute reproduction interdite


Un mur de miners, vu à l'exploitation agricole de crypto-monnaies, Bitfarms, à Farnham, au Québec le 2 février 2018.
© Christinne Muschi/Reuters
De Alixan Lavorel