Suite à l’effondrement du gouvernement afghan et la prise de Kaboul par les Talibans le 15 août dernier, le risque d’une nouvelle vague de réfugiés plane. L’UE peine à trouver une réponse cohérente, ferme et claire. Traumatisés par la crise migratoire de 2015 et ses funestes conséquences (terrorisme, explosion de la délinquance, tensions intracommunautaires, montées des populismes…) et surtout le signal d’alarme lancé par tous leurs services de sécurité, les dirigeants des Vingt-Sept sont divisés entre fermeté et bons sentiments…

La chronique politique de Roland Lombardi

 

La migration venant d’Afghanistan ne date pas d’hier. La misère et surtout la guerre qui y sévit depuis près de 40 ans ont fait de ce pays l’un des principaux États « exportateurs » de réfugiés dans le monde et principalement vers l’Europe. En France, déjà depuis 3 ans, les Afghans représentent la première nationalité à demander le bénéfice d’une protection internationale ou le statut de réfugié. La prise de la capitale afghane par les Talibans il y a quelques jours – et les images de l’aéroport de Kaboul pris d’assaut par des milliers de personnes fuyant le nouveau pouvoir islamiste en sont la preuve – n’est qu’un accélérateur du phénomène.

Très vite, et à juste titre, le risque d’une nouvelle vague de réfugiés dans les pays limitrophes ou en Europe a inquiété tous les responsables sécuritaires.

Devant cette menace, l'Iran et le Pakistan - où se concentrent déjà 90 % des réfugiés afghans - ont décidé de fermer quasiment leurs frontières. Idem pour la Chine (qui possède une frontière de 76 km avec le pays). Il en a été de même pour toutes les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale et la Russie. Poutine a rejeté poliment les demandes des pays occidentaux souhaitant que les réfugiés soient accueillis par les pays d’Asie centrale jusqu’à ce qu’ils obtiennent un visa pour les États-Unis ou ailleurs. Le Président russe a d’ailleurs été on ne peut plus clair : « Qui peut être (caché) parmi ces réfugiés, comment peut-on le savoir ? (…) des centaines, voire des centaines de milliers ou peut-être des millions de personnes pourraient vouloir fuir le territoire afghan (…) Des combattants déguisés en réfugiés pourraient atteindre le territoire russe et il est donc important d’empêcher l’infiltration de terroristes sur les territoires des pays voisins (…) La Russie ne veut pas de ces éléments en provenance d’Afghanistan ou d’autres pays ».

Rappelons également que, comme en 2014-2015 avec les Syriens, les riches États du Golfe ont refusé catégoriquement l’accueil de migrants afghans. Même la Turquie s’est barricadée. Erdoğan, qui a accueilli plus de quatre millions de réfugiés syriens, ne veut pas un nouvel afflux d’Afghans. Ces derniers sont plus de 180 000 déjà installés sur le territoire turc.

Les Européens, les éternels dindons de la farce !

L’Europe est bien sûr la première destination souhaitée des malheureux fuyant l’Afghanistan. Et pour cause, au-delà du pays de Cocagne qu’elle représente à leurs yeux, ils savent pertinemment que la faiblesse (et non la générosité) de ses dirigeants fera qu’une fois sur place et quoi qu’il arrive, ils ne seront plus expulsables comme le rappelle dans un entretien au Figaro Patrick Stefanini, ancien secrétaire général du ministère de l’Immigration. L’auteur de Immigration : ces réalités qu’on nous cache (Robert Laffont, 2020) ajoute qu’il est urgent de revoir de fond en comble la procédure d’asile en étudiant notamment les dossiers des demandeurs d’asile avant leur arrivée sur le territoire national.

Pour l’heure, le prochain flux migratoire en provenance d’Afghanistan a peu de chance de ressembler à celui des Syriens (majoritaires) de 2015. Le pays est géographiquement plus éloigné de l’Europe et on l’a vu, ses voisins ont, pour l’instant, étanchéisé leurs frontières. Mais ne soyons pas dupes, aucune frontière n'arrête des gens qui veulent la franchir. La route traditionnelle des migrants va tout simplement changer. Ce qui renforcera l'emprise des passeurs qui trouveront toujours de nouvelles voies de passages.

En attendant, sous les avertissements de leurs services de renseignement et de sécurité et échaudés par l’épisode de 2015, les dirigeants des Vingt-Sept sont pourtant divisés. La Grèce, la Pologne, la Slovénie et la Hongrie refusent toute nouvelle arrivée et ont déjà renforcé leurs frontières. En Autriche, le chancelier autrichien Sebastian Kurz s'oppose – comme il l’avait fait en 2015 en dépit des pressions de l’UE – à l’accueil de réfugiés afghans supplémentaires sur son sol. L'affaire Léonie – du nom de cette adolescente de 13 ans, retrouvée morte fin juin à Vienne, après avoir été droguée et violée par quatre jeunes (entre 16 et 25) originaires d’Afghanistan – a relancé ces dernières semaines le débat sur le droit d’asile et les expulsions vers ce pays, tout en confirmant la détermination de Kurz.

Même si les déclarations de l’UE sont prudentes, il n’en reste pas moins que d’autres responsables européens se disent prêts à accueillir à bras ouverts ces Afghans fuyant le chaos. Ils nous servent encore ad nauseam leur ritournelle sur les « quotas », la « répartition » dans chaque pays ou encore un accueil « contrôlé » (Merkel). Le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell envisage de son côté d’« offrir aux pays limitrophes de l’Afghanistan un soutien financier comme nous l'avons fait avec la Turquie » ! Et au final, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a exhorté tous les pays, en premier lieu les pays européens, à accueillir une partie des réfugiés afghans !

Du côté de Paris, on ne peut que se féliciter de la décision d’accueillir les Afghans (et leurs proches) qui ont travaillé avec l’armée française. La France a trop perdu en crédibilité depuis 60 ans en abandonnant toujours ses alliés ou ses protégés (Harkis, chrétiens du Liban et d’Orient …). Restons toutefois vigilants. Le président Macron a fait des déclarations fermes. Comme toujours. Mais chez lui ce ne sont souvent que de belles paroles. En même temps, il a annoncé que la France avait donné des « laissez-passer temporaires » à « des centaines » d'Afghans restés à Kaboul. Soit. D'après les chiffres avancés par l’Élysée, 2 834 personnes ont été évacuées par avion par les Français depuis le 17 août, parmi lesquelles plus de 2 600 Afghans. En comptant leurs familles, ce chiffre paraît raisonnable concernant ceux qui étaient aux côtés des militaires français (ils seraient officiellement au nombre de 1 067). Néanmoins, des failles dans la sécurité ou des abus sont plus que probables.

Parmi les demandeurs d'asile afghans rapatriés récemment en France, cinq ont déjà été placés sous surveillance dès leur arrivée. Ils sont suspectés d'avoir aidé les talibans !

Bref, on vient de le voir, avec de tels bergers, les Européens n’ont plus besoin d’ennemis. Et ils ne peuvent qu’être très inquiets devant la plus grande crise géopolitique, civilisationnelle et existentielle qui touche leur continent et qui ne fait pourtant que commencer…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

31/08/2021 - Toute reproduction interdite


Des personnes évacuées d'Afghanistan arrivent à l'aéroport international de Pristina, à Pristina, au Kosovo, le 29 août 2021, après l'entrée des insurgés talibans dans la capitale afghane, Kaboul.
© Laura Hasani/Reuters
De Roland Lombardi