Avant une possible et prochaine rencontre, Emmanuel Macron et Vladimir Poutine se sont entretenus par téléphone le vendredi 28 janvier et une nouvelle fois le lundi 31 janvier. Ils ont bien sûr évoqué la situation de crise autour de l’Ukraine et selon le Kremlin, les questions liées à la fourniture à la Russie de garanties de sécurité sur le long terme et établies juridiquement. Le président français, qui vient d’accéder il y a quelques semaines à la présidence du Conseil de l’UE, veut s’imposer comme médiateur de la paix. Or, les déclarations de ses ministres des Affaires étrangères et des Armées sont en contradiction avec cette volonté apparente. Pour quelles raisons ?

L’édito international de Roland Lombardi

   

Un jour après les premiers échanges téléphoniques entre le président français et Vladimir Poutine ainsi qu’avec son homologue ukrainien, Zelensky, la ministre des Armées Florence Parly a déclaré que « la France était prête, si l’OTAN le décidait, à déployer des éléments militaires en Roumanie », évoquant « plusieurs centaines » d’hommes, « pour pouvoir contribuer » à une « réassurance » dans ce pays frontalier de l’Ukraine et de cette région menacée par la Russie.

Dès le lendemain, emboîtant le pas à son homologue d’outre-Rhin issue des très atlantistes Verts allemands, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, s’est fendu dans un entretien au Journal du Dimanche d’une déclaration on ne peut plus ferme : « Toute atteinte nouvelle à l'intégrité territoriale de l'Ukraine aura des conséquences massives. On ne peut pas être plus clair. Ma collègue allemande a dit 'pas un pas de plus', je fais mienne cette expression ! ». Le chef de la diplomatie a également rappelé la stratégie française, reposant sur trois axes : la fermeté avec la Russie, la solidarité avec l'Ukraine et le dialogue. Tout en martelant et promettant que tout manquement de Vladimir Poutine entraînera « des conséquences graves » et aboutira « à des sanctions massives ».

Les sanctions évoquées en cas d'attaque, étant entre autres, la fin de la mise en œuvre du gazoduc stratégique Nord Stream 2 entre la Russie et l'Allemagne, ou encore l'arrêt de l'accès des Russes aux transactions en dollars, la monnaie reine dans les échanges internationaux.

Pourquoi ces sorties bellicistes des deux membres les plus importants du gouvernement sont en totale contradiction avec la tentative en cours de dialogue et de médiation du président français avec Poutine ? Couac de l’exécutif, jeu de rôle ou tactique concertée du « bon et mauvais flic » ?

Impossible de savoir. Ce qui est certain c’est que cette posture de la France est pour le moins incohérente. Ce que n’a sans doute pas manqué de rappeler le président russe à Emmanuel Macron lors de leur dernier entretien téléphonique du 31 janvier…

Quoi qu’il en soit, elle est surtout le meilleur moyen de braquer les Russes.

Pourtant, si la France voulait vraiment jouer un rôle et renouer avec sa grandeur et sa tradition d’indépendance diplomatique (certes depuis longtemps oubliées), elle le pourrait. Aussi simple et étonnant que cela puisse paraître, elle pourrait même être le grand faiseur de paix dans cette crise en plein cœur de l’Europe. Pour cela, il suffirait que Paris annonce solennellement, en tant que membres de l’OTAN – et non des moindres ! – et comme le prévoit ses statuts, qu’elle s’oppose à l’adhésion de l’Ukraine, tout en œuvrant pour que ce pays obtienne un statut de neutralité. D’ailleurs, un point de la charte de l’Organisation prévoit également la possibilité de refuser l’intégration d’un nouveau membre si celui-ci est confronté à des tensions territoriales…

Moscou - qui n’envisage pas raisonnablement une invasion de ce pays - reculerait assurément d’un pas, puisque sa principale exigence serait ainsi reconnue. Et la France serait de nouveau écoutée…

En parallèle, pour rassurer et calmer les pays de l’Union européenne les plus à l’Est et inquiets par la Russie, comme la Pologne, la France pourrait également entreprendre une révolution copernicienne en apportant son soutien franc et massif dans leur intransigeante et légitime politique anti-migratoire, ce qui est loin d’être le cas actuellement…

Au lieu de cela, nous assistons à une nouvelle soumission de nos élites à leurs maîtres américains prêts à faire jouer à nos soldats le rôle de simples supplétifs dans un conflit où nous avons plus à perdre qu’à y gagner et surtout aucun intérêt vital. Ce suivisme américain aveugle nous a pourtant déjà fait perdre tout crédit auprès d’une Russie, partenaire historique et qui elle, est l’un de nos plus importants partenaires commerciaux (il n’y a qu’à voir les préjudices causés à notre agriculture après les sanctions occidentales votées contre Moscou en 2014). Mais également notre seul et véritable allié objectif et stratégique contre l’islam politique et le terrorisme djihadiste en Méditerranée et au Moyen-Orient. À force de mordre à chaque fois la main que nous tendent les Russes, dans tous les domaines - pour faire plaisir à l’Oncle Sam - il n’est pas étonnant de les voir aujourd’hui nous pousser hors de notre pré-carré africain…

Encore une fois, nos dirigeants semblent déjà avoir oublié que l’OTAN, jugée il n’y a pas si longtemps par le président français comme en état de « mort cérébrale », n’avait pas bougé le petit doigt lorsque la France, Chypre et la Grèce étaient littéralement agressées par la Turquie… un autre membre de l’Alliance !

Oublié aussi, le « coup de Trafalgar » porté à la France par les États-Unis, qui, en septembre dernier, ont forcé la rupture du mirifique contrat (90 milliards de dollars australiens soit 56 milliards d'euros comprenant la commande de 12 sous-marins à propulsion classique de la classe Barracuda au groupe français Naval Group) signé avec Canberra pour prendre la place de Paris !

Non décidemment, alors même que Moscou a plusieurs fois appelé à la désescalade en acceptant toutes les médiations ces derniers jours, nos responsables préfèrent en bons vassaux et à l’encontre des propres intérêts français, se ranger du côté de leurs « alliés » les moins fiables et engagés dans une politique antirusse idéologique en Ukraine comme ailleurs. Comme la Grande-Bretagne, les États-Unis, la Turquie d’Erdoğan qui arme Kiev ou encore le Qatar, parrain de l’islam politique en France, en Europe et dans le monde et premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié (GNL), qui pourrait bien profiter du besoin des Européens d’être moins dépendants des approvisionnements en gaz naturel venant de la Russie…

Pathétique et consternant.

Emmanuel Macron affirmait vouloir renouer avec l’héritage gaullien, notamment vis-à-vis de la Russie, mais il ne s’en est jamais donné les moyens.

Malheureusement, il n’y a rien à attendre des politiciens, aux mains et aux esprits liés, qui nous gouvernent. Sans courage, empêtrés dans de multiples conflits d’intérêts personnels, toujours soumis aux « puissances de l’argent » et aux ordres de l’« État profond » atlantiste du Quai d’Orsay (dixit Macron en 2019) qui semble encore tenace, nos « petits télégraphistes » sous influence feront donc à chaque fois passer les intérêts supérieurs de la nation à l’arrière-plan. Tout en écornant toujours un peu plus l’image et l’aura de la France sur la scène internationale.

Au final, ne nous faisons pas trop d’illusions. Il est fort probable que l’initiative du président français au sujet de l’Ukraine sera un nouveau fiasco diplomatique. Comme en Syrie, en Libye, au Liban et à présent en Afrique…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Éditions, 2019), Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Éditions, 2020) et Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire, Chroniques géopolitiques (VA Éditions, 2021).

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07/02/2022 -Toute reproduction interdite


Vladimir Poutine s'entretient avec son homologue Emmanuel Macron lors d'une vidéoconférence à la résidence d'État de Novo-Ogaryovo, en Russie, le 26 juin 2020.
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De Roland Lombardi