Interviews | 1 juin 2020

Crise économique : Comment protéger votre patrimoine ?

De Emmanuel Razavi
6 min

La crise du COVID -19 a particulièrement impacté les économies mondiales. A l’heure où de nombreux dogmes économiques et financiers volent en éclats, la protection du patrimoine des particuliers apparaît ainsi plus que jamais d’actualité. Alors comment placer votre argent et protéger vos biens dans ce contexte si particulier ? Nous avons posé la question à Jean-Claude FAIXO, expert en gestion de patrimoine et directeur de Crystal Finance Iberia.

                                                                       Propos recueillis par Emmanuel Razavi

 

GGN : Quel est tout d’abord votre analyse de la situation économique ?

Jean-Claude FAIXO : Nous vivons un moment historique, que personne n’avait prévu. Indépendamment des sujets purement économiques ou des scénarios à venir, la politique a repris ses droits et les mesures qui ont été prises ont totalement fait exploser les dogmes d’avant crise. Pour rappel, cette crise n’est pas une crise financière comme celle de 2008. Elle a été volontairement déclenchée par les pouvoirs en place et a créé un choc de l’offre et de la demande. Rien que pour cela, elle est unique. À l’automne 2019, nous parlions d’un ralentissement de l’économie mais nous n’aurions jamais imaginé voir, quelques mois après, des indicateurs économiques aussi catastrophiques. Le choc créé par cette épidémie du Covid-19 est inédit.

 

GGN : Quelles sont les mesures prises qui ont cassé les dogmes d’avant crise ?

Jean-Claude FAIXO : Cette pandémie a engendré un choc de l’offre et quasiment simultanément un choc de la demande. La réponse fut la mise en œuvre de politiques monétaires et budgétaires d’une ampleur et d’une rapidité sans précédent. La Federal Reserve Board (FED), comme à son habitude, est intervenue immédiatement et a initié un plan monétaire de 2 000 milliards de dollars, représentant 10 % de son PIB. Puis, pour aller encore plus loin, elle s’est portée acquéreuse de dettes privées et affirme n’avoir aucune limite pour sauver son économie. En fait, elle est prête à tout racheter et à mettre sous perfusion monétaire les États-Unis. Pour sa part, à l’inverse de 2008, l’Europe a agi très rapidement et quantitativement par la mise en en œuvre d’une politique monétaire d’une très grande ampleur. En fait, l’intégralité des banques centrales mondiales sont intervenues et le premier constat que nous pouvons faire, est que 10 trillions de dollars de monnaie ont été créés. Pour l’Europe, nous assistons à l‘explosion des critères de Maastricht et de cette orthodoxie budgétaire qui nous fut imposée. Nous n’avons pas de jugement à faire mais nous pouvons le constater. Le monde d’après est celui d’une monétarisation des économies mais pas nécessairement d’une démondialisation, comme nous pouvons l’entendre. Par exemple, la France a socialisé pratiquement 50 % de son économie pendant deux mois. Un fait inimaginable il y a six mois ! Et ce n’est pas terminé. Un autre dogme, et certainement le plus important de tous qui vient d’être remis en cause, est l’annonce d’Angela Merkel et d’Emmanuel Macron de mutualiser les dettes européennes pour 750 milliards d’euro.

 

GGN : Selon vous, quelle est la raison de ce changement radical dans la position allemande ?

Jean-Claude FAIXO : Les Allemands ont toujours prôné un Euro fort, à l’image de leur ancien Deutsche Mark, afin de contenir l’inflation. Si la chancelière Merkel accepte de mutualiser la dette et de sortir de son orthodoxie habituelle, c’est par crainte d’une potentielle révolte des peuples et des montées des extrémismes en Europe car la montée du nazisme dans les années 30 est toujours dans les esprits des dirigeants démocrates allemands. Cette peur est plus forte que celle d’une inflation galopante qui pourrait entrainer la fin d’une unicité européenne déjà fatiguée. Les foyers de crise sociale étaient déjà présents en Europe et, si rien n’est fait pour les contenir, dans les mois qui arrivent, ils risqueraient d’entrainer l’explosion de l’Union Européenne à terme. Par ailleurs, comme je l’avais évoqué pour ce journal au mois d’octobre dernier, nous assistons à une japonisation de l’économie européenne mais maintenant aussi mondiale. Pratiquement toutes les dettes des États sont à taux zéro et nous pouvons constater que les écarts de prix entre les taux courts et les taux longs se réduisent. Pour illustrer cela, le taux US à 10 ans est passé de 2,5 % à 0,5 % en trois mois et le taux court à 0 %. En Europe, mis à part les pays dits périphériques, soit la Grèce, l’Italie, l’Espagne et le Portugal, les taux sont à zéro voire en territoire négatif. A titre personnel, je trouve ce terme de pays périphériques assez offensant. L’Italie est la 3ème économie et l’Espagne la 4ème de l’Union Européenne. Les Italiens comme les Espagnols consomment des produits allemands, français et de bien d’autres pays membres. Nous sommes sur le même bateau et contraindre par des restrictions budgétaires ces pays a été l’erreur de 2008. L’avenir de l’Union Européenne ne peut plus se le permettre.

 

GGN : Pour revenir à votre cœur d’activité, quels effets directs pourrait avoir cette énorme création de monnaie sur la gestion du patrimoine des particuliers ?

Jean-Claude FAIXO : Les politiques monétaires de la plupart des banques centrales mondiales ont généré 10 trillions de dollars de papier (argent). C’est une somme colossale et la question à se poser maintenant est, quelle contrepartie de richesse avons-nous en face ? La création de monnaie est quelque chose d’assez banal mais, en règle générale, elle vient alimenter la création de richesse matérialisée par la croissance générée. Dans le cas présent, cette création de monnaie vient payer la survie de nos outils de production, mais sans créer de la croissance. Pour rappel, la croissance mondiale attendue avant crise était de 3 % et celle post crise est de l’ordre de -3 à -4 %. D’où, pour protéger son patrimoine, la question à se poser aujourd’hui est quelle valeur aura mon argent dans les mois ou années à venir ? La déflation serait le pire des scénarios car la valeur de mon argent se déprécierait. Il n’est pas certain que cela se réalise mais c’est un point de vigilance à tenir. Dans cette hypothèse, le simple fait de ne pas déprécier sa monnaie serait déjà un premier objectif. La valorisation de son patrimoine serait alors un but recherché dans une durée relativement longue. Pour certains, finalement, ne rien gagner serait mieux que rien.

 

GGN : Quel est le rapport entre mon argent en banque ou mon épargne, et toutes les liquidités créées par les banques centrales ?

Jean-Claude FAIXO : Tout dépend dans quel pays vous vivez. En France, par exemple, qui est un pays où l’épargne des Français, immobilier et financier confondu, représente un peu plus de 10 000 milliards d’euros, une grande partie de l’épargne financière est quelque part sous contrôle de l’État. Les Français affectionnent particulièrement les fonds euro dans les contrats d’assurance-vie et des livrets de caisse d’épargne. Pour l’assurance-vie, 1 600 milliards d’euros et pour les livrets 500 milliards d’euros. Lorsque vous souscrivez en fonds euros dans le contrat d’assurance-vie, vous prêtez votre prime d’abord à une compagnie d’assurance qui vous donne en retour de votre créance un contrat. Ensuite, la compagnie d’assurance va prêter à l’État français la part de votre investissement en fonds euro. Vous prêtez donc de l’argent à un État fortement endetté. Finalement, une très grande proportion des actifs financiers n’est pas réellement la propriété des Français. Par ailleurs, si vous détenez des liquidités sur vos comptes courants, cet argent ne vous appartient pas. Il appartient à la banque dépositaire et non au titulaire du compte. Dans ce contexte, le plus important est de détenir un titre de propriété. Vous pouvez acheter un fonds commun de placement de trésorerie pour vos liquidités, investir dans un ou plusieurs titres de sociétés cotées ou acquérir un bien immobilier ou des parts d’un fonds non coté.

 

GGN : Quel sont les choix à faire pour protéger son patrimoine et ses investissements ?

Jean-Claude FAIXO : Avant de parler de choix, le meilleur moyen de protéger son patrimoine est d’établir une stratégie qui réponde aux objectifs, au profil de risque et à une durée d’investissement. Pour ne pas être influencé par la psychologie comportementale, il est absolument nécessaire de planifier et de mettre en œuvre une stratégie d’investissement. Nous avons tous pu constater les dégâts occasionnés par une impréparation des États face à cette crise sanitaire. Ensuite, il faut une bonne compréhension de la notion de rendement/risque : quel risque suis-je prêt à prendre pour un niveau de gain futur ? Plus la recherche de rendement est élevée, plus mon risque est important. Afin de réduire cette prime de risque, nous nous appuierons sur deux piliers fondamentaux : la durée d’investissement et la diversification. Une fois ce travail accompli, nous privilégierons les investissements dans des actifs tangibles ou dans des marchés décorrélés des marchés financiers. La détention d’un titre de propriété et la sélection rigoureuse des dépositaires seront essentielles. Le patrimoine se décomposera sur les trois marchés principaux, soit le marché des taux, des actions et de l’immobilier, et dans chacun d’entre eux il existe des opportunités d’investissements. Quelle que soit la classe d’actifs dans laquelle nous conseillons d’investir, nous devrons être intransigeants sur la solvabilité du dépositaire ainsi que sur la qualité du sous-jacent, de l’émetteur ou du gestionnaire. Mieux vaut conserver une bonne part de prudence que succomber aux faiseurs de miracles qui ont tendance à se multiplier en ces temps de crise.

02/06/2020 - Toute reproduction interdite


Jean-Claude Faixo
DR
De Emmanuel Razavi

À découvrir

ABONNEMENT

Offre promotionnelle

À partir de 4€/mois Profitez de l’offre de lancement.

Je m’abonne
Newsletter

Inscrivez-vous à la newsletter fild

Recevez l'essentiel de l'info issue du terrain directement dans votre boîte mail.

Je m'inscris
Faites un don

Soutenez fild, média de terrain, libre et indépendant.

Nos reporters prennent des risques pour vous informer. Pour nous permettre de travailler en toute indépendance,

Faire un don