À la mi-octobre, des violences ont éclaté en marge d’une manifestation Hezbollah-Amal contre le juge Bitar, en charge de l’enquête sur l’explosion du 4 août 2020. Les affrontements ont provoqué sept morts et plusieurs blessés. Le tandem chiite accuse les Forces Libanaises (FL, droite chrétienne) d’avoir ouvert le feu. Les combats, en plein cœur de Beyrouth, ont ranimé le spectre des années noires libanaises.

Reportage de Ines Gil

Au carrefour de Tayouneh, les voitures défilent dans une anarchie harmonieuse. À chaque seconde, un klaxon résonne. Une journée normale à Beyrouth. Mais autour, le temps s’est arrêté le 14 octobre dernier. Certaines boutiques sont fermées, des brisures en forme de toiles d’araignées dessinent les vitres. Devant un magasin de décoration intérieure, des bouts de verre tapissent encore la rue. Le patron, Ahmad, fait l’inventaire des tapis persans troués par les balles : « 200 000 dollars de pertes… Quel gâchis ! » lance-t-il, les nerfs à vif. Depuis, l’inquiétude l’habite : « j’ai peur qu’une nouvelle guerre éclate » déplore -t-il, la voix tremblante. Le lieu est symbolique. Frontière entre le quartier chrétien d’Aïn el-Remmaneh et les faubourgs chiites de Chiyah, Tayouneh a constitué une ligne de front pendant la guerre civile, et c’est à Aïn el-Remmaneh qu’a débuté le conflit en 1975.

Logique milicienne

L’histoire est-elle en train de se répéter au Liban ? Selon le chercheur Alex Issa, (Sciences Po Paris), « nous sommes entrés dans une atmosphère de guerre civile. » Ces événements traduisent une lutte violente pour le pouvoir entre d’un côté les FL et de l’autre Hezbollah-Amal, héritiers d’oppositions idéologiques anciennes[1] et soutenus par des puissances régionales ennemies. Les FL (soutenues par l’Arabie Saoudite) souhaitent incarner les revendications des maronites, « qui se sentent menacés dans leur existence et veulent se battre pour la défendre » note Yara El Khoury, chercheuse à l’Université Saint-Joseph. Dans l’opposition depuis plusieurs années, la formation est en quête de légitimité, et son chef Samir Geagea veut incarner le leadership chrétien, en vue de l’élection présidentielle de 2022. En face, le tandem chiite est au gouvernement, mais le Hezbollah (soutenu par l’Iran) est inquiété par l’enquête sur l’explosion du port[2]. Sur la défensive, par peur de perdre le pouvoir, le « Parti de Dieu » et son allié Amal s’attaquent virulemment à la justice, accusant le juge Bitar d’être associé au camp pro-occidental.

Depuis le 14 octobre, de chaque côté, les leaders confessionnels, anciens chefs de guerre, font monter le ton, mettant en garde l’autre camp et faisant appel à l’esprit de corps de leur communauté pour mobiliser. Dans son ouvrage Le Liban contemporain (éd. La découverte) évoquant l’avènement de la guerre civile libanaise, le chercheur George Corm note qu’« en temps de crise (…) les appareils communautaires (…) se mettent à produire du matériel idéologique à une allure accélérée pour neutraliser toute possibilité d’émergence d’une idéologie nationale véritable ». Renforçant, dans un exercice dangereux, les tensions confessionnelles.

Risque de guerre civile ?

Ces frictions qui font craindre une nouvelle guerre sont exacerbées par la crise financière, note la journaliste libanaise Jana Jabbour : « Les Libanais sont dans une détresse absolue[3]. Quand on est dans cette situation, psychologiquement parlant, on est prêt à tout ». Pour survivre, certains font appel aux leaders communautaires, avec le risque de renforcer le clientélisme et la fracture confessionnelle.

Selon Jana Jabbour, la peur qui gagne les esprits a entraîné une militarisation de la société : « Certains leader politiques distribuent des armes à leurs sympathisants, et les civils commencent à s’armer eux-mêmes ». D’après elle, « si une nouvelle révolution éclate, elle sera cette fois sanglante ».

Le Hezbollah, force de dissuasion

Le tableau est inquiétant. Mais les violences du 14 octobre, à elles seules, ne marquent pas l’avènement d’une guerre, selon le chercheur Ziad Majed : « Il y a tellement de violences au Liban, qu’à chaque épisode on oublie le précédent. Et on pense qu’un événement majeur s’est déroulé. »[4]

Quatre jours après les violences, le 18 octobre, le leader du Hezbollah Hassan Nasrallah appelait les FL à ne « pas faire de mauvais calcul » car le Hezbollah dispose de « 100 000 combattants. » Aujourd’hui, le puissant mouvement semble être le principal obstacle à l’avènement d’un conflit généralisé. Car personne au Liban ne peut s’engager dans des combats contre le « Parti de Dieu » avec l’espoir de gagner. Et de son côté, le Hezbollah ne veut tout simplement pas la guerre civile.

[1] Ligne de fracture formée au lendemain de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri entre le 14-Mars (anti-syrien, comprenant notamment les FL) et le 8-Mars (pro-syriens, comprenant notamment le Hezbollah et Amal)


[2] Il est accusé par ses détracteurs d’être responsable du transport d’une partie du nitrate d’ammonium du port vers la Syrie pour alimenter les bombes de Bachar al-Assad entre 2013 et 2018.

[3] Les trois-quarts des Libanais vivent sous le seuil de pauvreté

[4] Entretien donné à France culture

09/11/2021 - Toute reproduction interdite


Un soldat porte une écolière tandis que des civils s'enfuient après que des coups de feu ont éclaté près d'un site où se déroulait une manifestation contre le juge Tarek Bitar, à Beyrouth le 14 octobre 2021
© Mohamed Azakir/Reuters
De Ines Gil