Les débats autour de l’accueil des 629 migrants à bord de l’Aquarius en juin dernier, ont soulevé la division et les tensions liées à la gestion migratoire entre les gouvernements de l’Union Européenne. Cet épisode invite à se questionner sur cette « crise migratoire » et ses réalités en termes de chiffres au-delà des discours politiques.  Par Elisa Rullaud

Comme l’a qualifiée l’Organisation internationale des migrations (OIM), la Méditerranée est à ce jour la route migratoire la plus meurtrière au monde. Depuis début 2018, 1 413 migrants y ont trouvé la mort et 3 116 en 2017. Selon ce même rapport, entre janvier et juillet 2018, ce sont 59 167 migrants qui ont atteint l’Europe : 44 637 par la mer et 11 530 par voie terrestre. Pourtant, le phénomène migratoire en Europe est difficilement quantifiable. Dans son livre Au-delà de la crise des migrants : décentrer le regard, le démographe Cris Beauchemin explique que « chaque opérateur produit sa propre comptabilité, suivant sa logique institutionnelle (sécuritaire vs humanitaire, par exemple) et ses moyens. ». Ainsi, les chiffres communiqués par Frontex, le Haut-Commissariat aux réfugiés et l’OIM diffèrent. Ces chiffres peuvent même être instrumentalisés et détournés dans l’intérêt de prouver un « péril migratoire », mis en avant par certains discours populistes.

Depuis 2015, il est question de « crise migratoire » ou « crise des réfugiés » en Europe. Les discours politiques et médiatiques laissent à entendre un « caractère inédit » à ces arrivées représentées comme massives. Pourtant, selon Cris Beauchemin, la prise de recul historique et géographique montre que « le monde n’est pas dans une phase inédite de turbulence migratoire. […] la division de la population des nations unies a montré que la part des migrants internationaux n’excède pas 3% à l’échelle de la planète […] l’Europe regroupe seulement un tiers de ces migrants internationaux. »

Un manque de capacité d'accueil ?

Pour justifier des politiques migratoires restrictives, les gouvernements insistent sur la « capacité d’accueil » des pays de l’Union Européenne. Or, le démographe à partir de quelques faits historiques - comme l’arrivée massive de migrants espagnols pendant la dictature franquiste ou d’algériens dans les années 60 - atteste du contraire. C’est aussi l’avis de l’économiste Hyppolite d’Albis, spécialiste des questions migratoires dans son article « Les preuves macroéconomiques suggèrent que les demandeurs d'asile ne sont pas une "charge" pour les pays d'Europe occidentale » co-écrit avec Ekrame Boubtane et Dramane Coulibaly.

Leur recherche statistique évalue les effets économiques et fiscaux des entrées de demandeurs d'asile en Europe occidentale entre 1985 et 2015.

Leurs conclusions indiquent que le PIB par habitant augmente de 0,32% deux ans après le « choc migratoire » et le taux de chômage diminue d'environ 0,14 points de pourcentage. Quant à l'équilibre budgétaire, il s'améliore de 0,11 points de pourcentage un an après le choc. L’économiste assure que « la prétendue « crise des migrants » actuellement vécue par l'Europe n'est pas susceptible de provoquer une crise économique mais plutôt une opportunité économique ». Il ajoute que « l'augmentation des dépenses publiques induites par les demandeurs d'asile est plus que compensée par une augmentation des recettes fiscales nettes des transferts ».

L’immigration comme solution au déclin démographique ?

Selon les dernières projections d’Eurostat, la population de l'Union européenne dans sa configuration actuelle diminuerait de 108 millions d'habitants à l’horizon 2080 en l'absence de migrations. Le nombre de décès en 2017 a dépassé le nombre de naissances et la fécondité a diminué. Un déclin démographique qui peut avoir un véritable impact économique : baisse des recettes fiscales, augmentation des retraités, diminution de la main-d’œuvre. L’immigration, perçue comme un « problème » à résoudre par certains gouvernements est plutôt considérée par certains démographes comme une manière de palier au déclin démographique de l’Union Européenne. Mais selon les analyses d’Eurostat, la migration à elle seule ne pourra certainement pas inverser l’actuelle tendance au vieillissement de la population.

17/07/2018 - Toute reproduction Interdite


Des migrants sur un bateau en bois réagissent en attendant d'être secourus par l'organisation SOS Méditerranée et Médecins sans frontières lors d'une opération de recherche et sauvetage (SAR) avec le navire de sauvetage MV Aquarius en mer Méditerrané
De Elisa Rullaud