International | 30 novembre 2019

Crise dans le Golfe : ce qui se joue réellement !

De Peggy Porquet
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Roland Lombardi est analyste et docteur en histoire contemporaine. Spécialiste du Moyen Orient, il vient de diriger un ouvrage collectif :"Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente"(ed. L’Harmattan) paru début janvier. Il nous livre son analyse sur les récents évènements qui ont opposé les Etats Unis et l’Iran. Propos recueillis par Peggy Porquet


L'Iran a-t-il les moyens militaires de contrer des frappes Américaines ?
Absolument pas ! Vous avez d’un côté LA première puissance mondiale et surtout militaire, avec un budget de défense de près de 600 milliards de dollars par an et de l’autre un pays qui se situe au 14e rang des armées dans le monde avec seulement 17 milliards de dollars de budget pour son armée. Certes, la qualité des soldats perses est bien connue et ancestrale. Nous avons affaire à de vrais guerriers. Au sol et notamment en Syrie ou en Irak contre Daesh, les Pasdarans, les troupes d’élite du régime (entre 150 000 et 200 000 hommes), qui allient fanatisme mais également professionnalisme, ont fait preuve de toute leur redoutable efficacité. Mais le matériel militaire du reste de l’armée iranienne est dans l’ensemble vieillissant. Ainsi, même si les Américains ne se hasarderont jamais dans une intervention terrestre, leur technologie militaire surpasse largement celle des Iraniens et leur permettrait aisément, par des frappes aériennes, de détruire toutes les infrastructures vitales et stratégiques du pays. C’est la raison pour laquelle, l’Iran, plus que les Etats-Unis, n’ont intérêt à un conflit généralisé. Toutefois, comme on a pu le voir ces derniers mois, les Iraniens s’y connaissent en guerre asymétrique... Grâce à des actions terroristes, leurs missiles et surtout leurs proxies, ils ont déjà démontré, assez habilement d’ailleurs, leurs capacités de nuisance. En cas d’embrasement, ils seraient capables de faire pas mal de dégâts, comme par exemple, le blocage du détroit d’Ormuz en coulant des bâtiments commerciaux...

Le désengagement des forces américaines au Moyen Orient est un argument de campagne pour Donald Trump. A quel dessein attribuer l'exécution du général Soleimaini à Bagdad ?
Je ne crois pas à un revirement. L’actuel locataire de la Maison-Blanche est totalement hostile à tout nouvel interventionnisme et à une ingérence américaine, notamment au Moyen-Orient. Comme il l’a maintes fois affirmé depuis des années et notamment durant toute sa campagne électorale avant d’accéder au poste suprême, Donald Trump est absolument opposé aux utopiques et catastrophiques regime change et nation building dont nous avons bien vu depuis les désastreuses conséquences. C’est d’ailleurs cette position qui le rend encore très populaire aux Etats-Unis. Pour lui, comme le pensent, à juste titre, la grande majorité de son électorat et surtout la plupart des généraux du Pentagone, l’aventurisme passé n’a créé que le chaos et a surtout coûté trop cher pour de trop piètres résultats géostratégiques. Evidemment alors, la politique de Donald Trump peut paraître comme très disruptive et donc illisible. Mais, gardons-nous une bonne fois pour toute de sous-estimer le Président américain. Ce qui est certain, c’est que ce dernier ne veut plus que les Boys américains soient les gendarmes de la région et, comme le « lâchage » des Kurdes de Syrie le prouve, il veut ardemment et foncièrement un « désengagement » américain de la zone. Toutefois, il faut rester prudent. Les Etats-Unis seront toujours présents au Moyen-Orient. Ils ont et auront encore de grandes bases (sans parler des installations secrètes) notamment aux Emirats Arabes Unis, en Arabie saoudite, à Bahreïn, au Pakistan mais surtout au Qatar (où siège un quartier général avancé du CENTCOM) et en Turquie. De plus, n’oublions pas que les Vème et VIème flottes continueront encore à sillonner le Golfe et la Méditerranée… Il n’en reste pas moins que grâce à l’exploitation des Shale Oil (pétrole et gaz de schiste), devenant ainsi le numéro 1 mondial concernant la production de l’« Or noir », les Américains sont dorénavant indépendants sur le plan énergétique et le pétrole du Golfe est pour eux devenu secondaire. Ainsi, pour Donald Trump, les priorités géopolitiques ont changé. Washington doit pouvoir se tourner sereinement vers l’Asie où la Chine sera le grand rival de demain (et dont le Moyen-Orient reste toutefois l’une des clés dans sa stratégie d’endiguement de Pékin) et se préoccuper davantage des problèmes et de l’instabilité grandissante de l’Amérique du Sud ainsi que leurs conséquences pour les Etats-Unis (comme l’immigration).
Or, le président américain est soumis à de fortes pressions notamment venant du camp des néo conservateurs américains et des « va-t-en-guerre » de son administration. Ainsi, il se doit de faire certaines concessions notamment vis-à-vis de l’Iran. C’est l’une des raisons qui l’a poussé, le 8 mai 2018, à sortir de l’accord sur le nucléaire iranien (signé à Vienne le 14 juillet 2015). C’est cette décision qui initia la période de tensions dans le Golfe persique que nous connaissons aujourd’hui et qui n’ont cessé de grandir depuis.
En juin 2019, un drone de l’US Navy qui, selon l’Iran, avait violé son espace aérien, a été abattu. Le président américain avait alors annoncé sur Twitter avoir annulé in extremis des frappes aériennes contre trois sites iraniens, programmées en représailles. Puis ce fut, en septembre dernier, l’attaque contre des installations pétrolières en Arabie saoudite (qui démontra d’ailleurs la vulnérabilité du pays et son incapacité à se défendre seul) et récemment, les explosions mystérieuses à bord d’un pétrolier iranien au large des côtes saoudiennes...
Jusqu’ici donc, tout en évitant prudemment les pièges et en ignorant les provocations et les pressions de toutes parts, Trump avait fait preuve de patience et de retenue. Il s’était juste contenté de durcir les sanctions commerciales envers Téhéran. Dans ce contexte, les divers protagonistes semblaient alors se contenter de faire monter les enchères de part et d’autre en vue d’une reprise des négociations sur le nucléaire iranien. Or, les supplétifs de l’Iran ont fait l’erreur de s’attaquer à l’ambassade américaine en Irak le 31 décembre dernier, suite à un raid mené quelques jours avant par des avions de chasse américains contre une milice pro-iranienne à la frontière entre l’Irak et la Syrie.
A partir de là, Trump ne pouvait pas rester les bras croisés. Notamment, à cause du mauvais souvenir de la prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran en 1979 et surtout, l’attaque désastreuse de Benghazi en 2012, où l’ambassadeur américain trouva la mort. Ces deux évènements traumatiques sont toujours très présents dans l’esprit des Américains.
C’est pourquoi, Donald Trump a ordonné l’élimination ciblée du général iranien le plus emblématique. Il voulait frapper les esprits et ce fut une réussite ! Cependant, les éliminations ciblées sont un pari risqué car on ne tue généralement pas les chefs. Néanmoins, dans la région, et les Israéliens en savent quelque chose (à plusieurs reprises, ils ont éliminé des officiers supérieurs et même un général iraniens lors de leurs raids en Syrie), c’est souvent le meilleur moyen de faire passer un message fort à l’adversaire afin de lui faire comprendre que les limites ont été franchies.

L'assassinat du Général Soleimani aura - t - il pour conséquence la chute du régime des mollahs ?
Qassem Soleimani avait bien sûr une autre envergure que ces officiers de haut rang supprimés en Syrie par les Israéliens que j’ai évoqués précédemment. Héros national pour de nombreux Iraniens, véritable stratège et architecte de la politique étrangère iranienne en Syrie et en Irak, le charismatique commandant de la Force Al-Qods du corps des Gardiens de la Révolution islamique est une grosse perte pour le régime. Mais en politique, comme ailleurs, personne n’est irremplaçable. Certains évoquent, à juste titre, le fait que l’assassinat du général Soleimani est une opportunité inespérée pour Téhéran de rassembler, en une union sacrée, la population autour du régime et d’un nouveau martyr (le nationalisme et le culte du martyr sont très importants en Iran). De même, cet épisode affaiblirait considérablement, par la même occasion, le camp des modérés. Soit ! Or, ce serait insulter l’intelligence du peuple iranien que de croire que la mort de Soleimani apaisera la profonde colère populaire et fera oublier les graves problèmes socio-économiques, ou fera cesser les émeutes qui émaillent le pays depuis plusieurs mois et où, rappelons-le, le portrait du célèbre général, symbolisant les aventures extérieures et coûteuses du pays, était régulièrement brûlé... comme d’ailleurs celui du Guide suprême Khamenei !
Ainsi, lorsque l’émotion sera retombée, les Mollahs se retrouveront de nouveau face à leurs problèmes domestiques. Ils sont en train de jouer leur survie. Leur pouvoir est à bout de souffle. Bien sûr le régime iranien reste encore solide et s’y connaît en répression comme il le démontre chaque jour. Mais la situation est de plus en plus critique et les responsables iraniens n’ont plus les moyens de leurs ambitions. Ils ne sont surtout plus en capacité de jouer la montre en attendant la défaite de Trump à la présidentielle de 2020 sur laquelle ils pariaient.
L’actualité de ces dernières semaines l’a prouvé, Téhéran est en grande difficulté, tant sur le plan régional que sur le plan interne. D’abord, avec les grandes manifestations et les émeutes au Liban et en Irak, nous constatons que la présence et l’influence iranienne sont de plus en plus contestées. Le Hezbollah libanais est fortement critiqué et en Irak, même les chiites irakiens reprochent à Téhéran sa trop grande ingérence. Par ailleurs, toutes les milices chiites pro-iraniennes de la région rencontreraient d’importants retards de paiement venant du grand parrain perse...
Au final donc, que cela nous plaise ou non, la stratégie de pressions maximales de Trump semble ainsi s’avérer payante jusqu’ici, puisque l’Iran, en dépit de son extraordinaire résilience, est actuellement exsangue économiquement et ne peut donc pas raisonnablement envisager un conflit de grande ampleur...


Après l'attaque de l'ambassade américaine et le tir de missiles en Iran, et la réplique iranienne sur les bases américaines en Irak, on assiste selon certains analystes à un premier conflit ouvert entre les deux nations. Faut-il craindre les prémices d'une troisième guerre mondiale ?
Dans "Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente", un ouvrage collectif de la revue Orients Stratégiques que j’ai dirigé et qui vient de paraître aux éditions de l'Harmattan , juste avant la frappe américaine sur Soleimani, mes collègues chercheurs et moi-même, nous nous accordons pour dire que les Russes, les Chinois mais surtout les Américains et pas plus que les Iraniens n’ont intérêt à un embrasement de la région.
Au-delà du sensationnalisme médiatique et des nombreuses bêtises que nous avons pu lire ou entendre depuis le 3 janvier dernier et l’élimination ciblée du général Soleimani, je voudrais d’abord rappeler que le « Trump bashing » n’a et ne fera jamais une bonne analyse de la politique du président américain !
Comme le prouve la déclaration officielle, certes toujours ferme mais paradoxalement très apaisante, du président américain mercredi, faisant suite à la riposte iranienne, dans la nuit du 7 au 8 janvier, à l’assassinat du général Soleimani, sur des bases américaines en Irak, Donald Trump, ne veut pas d’une guerre. Surtout à moins d’un an de sa possible réélection ! On l’a vu, l’Iran a riposté à l’élimination du général Soleimani en frappant, avec une vingtaine de missiles, des bases américaines en Irak. Mais comme on dit vulgairement, tout ceci semble bien « téléphoné ». C’était une réplique prévisible mais très mesurée et surtout « acceptable » pour Washington. Soleimani est donc vengé mais c’est très symbolique. Une mise en scène très bien chorégraphiée (les Américains auraient été prévenus...). En tout cas, l’honneur est sauf. Les Mollahs, eux aussi, se devaient de répondre pour sauver la face... mais sans risquer de nouvelles représailles américaines ! Le chiffre de 80 morts annoncé par les médias iraniens s’est révélé totalement fantaisiste et même faux, puisque comme Trump l’a lui-même déclaré, aucune victime n’est à déplorer.
Les dirigeants iraniens ne sont pas idiots. Loin de là. Ils sont bien conscients qu’ils ne peuvent pas se lancer dans une guerre avec le « Petit Satan » (Israël), comme on l’a vu lors des frappes israéliennes en Syrie, alors encore moins avec le « Grand Satan » américain, qui reste la première puissance militaire mondiale ! Ils n’en ont tout simplement pas les moyens.
Pour l’instant, même si certains faucons de tous bords (radicaux iraniens et néocons américains) souhaitent le pire des scénarios et qu’il est toujours dangereux de jouer avec des allumettes sur un baril de poudre, cela devrait en rester là, comme l’a d’ailleurs subtilement souligné le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif...
Apparemment, le premier message du président Trump pour cette nouvelle année est donc bel et bien passé auprès des leaders iraniens, pragmatiques...
Comme avec Nixon, la stratégie du « bad dog » semble encore porter ses fruits pour l’actuel locataire de la Maison-Blanche. Comme à son habitude, jetant le chaud et le froid, Trump a d’ailleurs de nouveau ouvert la porte à la négociation et a appelé à la désescalade dans sa déclaration solennelle de ce mercredi...
Ces derniers jours, beaucoup de « spécialistes » annonçaient naïvement une Troisième guerre mondiale à cause de Trump. Mais il ne faut pas oublier que c’est souvent lorsque les tensions deviennent extrêmes... qu’on se remet à parler et à négocier !
N’oublions pas également, comme je le répète assez souvent, que dans les relations internationales, tout ce qui est sérieux se joue en coulisses. En dépit des apparences et des tensions de ces derniers mois, des canaux de discussions très discrets existent bel et bien entre Iraniens et Américains... Le dernier échange de prisonniers entre Washington et Téhéran, en décembre dernier, l’atteste. Ne doutons pas qu’il y aura encore de nouvelles escalades paroxysmiques, d’autres accrochages sont inévitables et les Iraniens vont poursuivre leur « harcèlement » des positions américaines dans la région.
Nous ne sommes donc toujours pas à l’abri d’un dérapage. Mais tant qu’il n’y aura pas de victimes américaines, Trump fera tout pour éviter une guerre.

Quelles peuvent être les conséquences du crash de l’avion ukrainien sur le sol iranien ?
Téhéran vient d’annoncer avoir abattu par erreur le Boeing ukrainien, pris pour un « avion hostile». Hassan Rohani a annoncé qu'une enquête interne avait finalement permis de déterminer que « des missiles lancés par erreur » avaient causé le crash de l'avion civil. Déplorant une « tragédie », il a promis d'identifier les responsables. Mais cet aveu relativement rapide et quelque peu surprenant, va avoir de lourdes conséquences pour la suite. D’abord, cela révèle également qu’au sein du pouvoir actuel à Téhéran, où rappelons-le les tensions entre radicaux et modérés sont toujours aussi vives, ces derniers ont réussi à convaincre les durs du régime à faire profil bas et reconnaître les faits car les pressions internationales allaient devenir intenables, surtout dans la situation actuelle.
Par ailleurs, cette « erreur humaine » démontre un certain amateurisme de l’armée iranienne et va affaiblir un peu plus le régime. Car cette tragédie va sûrement porter, pour un temps, un sacré coup au tourisme qui avait pourtant fébrilement repris en Iran ces derniers mois. Enfin et surtout, elle va ajouter de la colère à la colère parmi le peuple iranien puisque la majorité des 176 victimes étaient de nationalité iranienne. On l’a vu ce week-end avec les manifestations anti-régime qui ont rapidement repris...

* Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente

12/01/2019 - Toute reproduction interdite


Le Golfe Persique, noeud gordien d'une zone en conflicttualité permanente
L'Harmattan
De Peggy Porquet

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