« Les Etats-Unis seront toujours les premiers dans l’espace ; nous ne voulons pas que la Chine, la Russie et d’autres pays nous dominent, nous avons toujours dominé ». C’est sans détours que Donald Trump justifie la création de la force spatiale américaine. Annoncée à l’été 2018, cette décision conduit le Pentagone à regrouper l’ensemble de ses moyens militaires dédiés dans une « branche » à part : l’« US Space Force ».  Par Meriadec Raffray 

Jusqu’alors, l’US Air Force exerçait un monopole de fait sur l’espace avec son Strategic Command, l’état-major en charge de la défense anti-missile et de la dissuasion nucléaire. Le Congrès discute en ce moment de l’enveloppe budgétaire qu’elle accordera à cette nouvelle administration militaire, qui verra le jour d’ici 2020.

Cette décision traduit les bouleversements enregistrés au cours de la décennie écoulée. L’hégémonie de Washington dans l’espace, héritée de la « Guerre des Etoiles » lancée par Ronald Reagan en 1983, est rebattue par la « démocratisation » de son accès. Elle est le fait des grandes puissances, qui y revendiquent désormais leur place. Dès 2007, la Chine démontre au monde entier sa capacité à détruire un satellite. C’est aussi la conséquence de l’émergence d’un secteur privé de l’espace. Prenant le relais des Etats, l’industrie a donné corps au « new space » (par opposition à l’old space des militaires et des Etats) et, aujourd’hui, au « low space ». Les militaires américains sont particulièrement inquiets. L’avance des Etats-Unis a rendu le pays dépendant aux satellites. Elle les place en position d’extrême vulnérabilité. Dès 1999, l’ex secrétaire d’Etat à la Défense Donald Rumsfeld alertait sur le risque d’un « Pearl Harbor spatial ».

La Space Force va engendrer des gains techniques, comme une meilleure interopérabilité des systèmes ou encore un partage accru des données. Elle améliore la lisibilité de l’outil pour le Congrès qui vote les crédits. Elle envoie le signal au monde entier que Washington réaffirme sa puissance dans l’espace. Dans ce champ, soulignent les experts, la théorie du géopolitogue Pierre Hassner s’applique à la lettre : « la puissance n’est ni une question d’essence, ni de possession, mais de relation à l’autre : la Guerre des Etoiles a certes porté ses fruits, mais on sait aujourd’hui qu’elle fut un demi échec » …

« L’arsenalisation » de l’espace est inéluctable. On ne parle plus de « militarisation » car cela fait longtemps que son interdiction, découlant du traité de 1967 sur les armes nucléaires et du moratoire de 1985 sur les armes anti-satellites, a été contournée : « les armes y sont prohibées, mais pas les brouilleurs d’onde ou les appareils d’écoute. Par exemple, un laser embarqué sur un satellite pour communiquer avec un autre satellite peut être utilisé pour aveugler temporairement un capteur optique. Voire le brûler. En 2005, quand la France inaugure son système radar Graves de détection et de suivi des objets dans l’espace, elle découvre, collé un l’un des satellites… un engin américain ». L’année dernière, un appareil russe a tenté la même manœuvre. Cette stratégie indirecte se révèle au final plus efficace que celle visant à détruire physiquement les satellites de l’adversaire. L’opération reste encore très complexe et s’avère contreproductive : les débris polluent à tout jamais de larges zones dans un univers déjà très encombré, où une collision peut être fatale.

A terme, l’outil spatial américain pourrait bénéficier d’une nouvelle vague d’investissements massifs. Ce scénario préoccupe les Européens. L’industrie américaine en profitera pour nourrir ses laboratoires de recherche et de développement, et acquérir une longueur d’avance. Aujourd’hui, les Etats-Unis et l’Europe dépensent autant pour l’espace, soit environ 25 milliards d’euros par an. Outre Atlantique, la moitié de cette somme bénéficie au Pentagone. La France, première puissance spatiale européenne, y alloue 2,6 milliards d’euros, dont 650 millions d’euros aux équipements militaires, supervisés par Commandement interarmées de l’espace créé en 2010. Leur renouvellement a commencé avec le lancement en décembre du satellite militaire d’imagerie optique CSO-1. La loi de programmation militaire 2019-2025 y consacre 3,6 milliards d’euros.

28/04/2019 - Toute reproduction interdite


Le ministre de la Défense par intérim, Patrick Shanahan, arrive à Washington le 11 avril 2019 à l'occasion d'une audience des forces armées du Sénat sur la proposition de création d'une force spatiale américaine.
Jeenah Moon/Reuters
De Meriadec Raffray