Interviews | 29 mars 2020

Covid 19 : Un mensonge d’Etat ?

De Peggy Porquet
10 min

Fabrice Di Vizio est l'avocat du collectif C19 qui regroupe plus de 600 médecins, lequel a porté plainte contre Agnès Buzyn et Édouard Philippe le 19 mars pour « mensonge d’Etat ».

                                               Propos recueillis par Peggy Porquet

 

GGN: En quoi considérez-vous qu’il y ait mensonge d’état ?
Fabrice Di Vizio : Madame Buzyn a déclaré au journal le Monde qu’elle savait que ce virus aller arriver sur le territoire national et européen. Pourtant, elle s’est montrée extrêmement rassurante au fil des semaines, disant que le virus ne circulerait pas, que nous étions prêts. J’écoutais encore ce matin l’intervention d’Olivier Véran qui disait avec un aplomb remarquable que « La France est prête ».
La réalité c’est que nous avons menti aux français, nous n’étions pas prêts et l’on n’a rien fait pour nous préparer. Il y a deux choses : soit je ne fais rien parce que je ne crois pas que cela puisse arriver. Dans ce cas-là c’est une erreur de jugement ou d’incompétence. Soit je ne fais rien pour m’y préparer alors que je sais que cela va arriver, et  dans ce cas-là, cela relève de la voie pénale. Or, nous sommes dans cette configuration. Madame Buzyn l’a dit elle-même : « Je le savais, j’ai averti tout le monde, j’ai dit au Premier Ministre quelque chose de différent que ce que j’ai dit aux Français ». Ceci est un mensonge d’Etat !

GGN: Comment considérez-vous les déclarations de Madame Buzyn dans les colonnes du Monde ?
Fabrice Di Vizio : J’ai un profond respect pour Madame Buzyn, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Au regard de son parcours, Madame Buzyn est quelqu’un de brillant et j’ai toujours considéré – et les médecins que je représente aussi – qu’elle était la mieux armée pour faire face à une épidémie. Contrairement à ce que l’on soutient çà et là, je considère que son mari est quelqu’un d’également brillant. Il a dirigé l’Inserm et en toute honnêteté. Je considérai que Madame Buzyn était compétente, capable plus que personne de savoir en temps réel ce qui allait se passer et d’anticiper. Elle était médecin, universitaire et surtout spécialiste de la santé publique. Elle a parlé d’un blog chinois qu’elle a vu le 20 décembre. Donc cela montre combien nous avions une ministre « sur le pont ». Mais malheureusement, sa probité scientifique n’était rien en regard de ses ambitions politiques. C’est d’une tristesse infinie, car cela confirmait que nous avions une femme qui savait probablement tout avant la plupart des pays européens. Elle avait les moyens d’agir, mais elle a choisi de ne pas le faire. Ses aveux sont à la fois rassurants car nous avions quelqu’un de compétent, et terrifiants car qu’est-ce qui fait qu’à un moment on vient mettre en danger la vie de millions de Français et des soignants à de sombres fins politiques ? C’est vraiment terrible !

GGN: Qu’attendez-vous de la plainte déposée contre Madame Buzyn et le Premier Ministre par le collectif C19 ?
Fabrice Di Vizio: C’est d’abord la vérité. Ne nous y trompons pas, nous ne sommes pas des révolutionnaires. Notre volonté n’est pas de faire basculer l’Etat de droit dans une forme de règlement de comptes. J’ai entendu que certains confrères ont déposé des plaintes en disant qu’ils voulaient faire pression et faire basculer le politique. A contrario, nous voulons la vérité et nous utilisons l’institution judiciaire pour ce qu’elle est. C’est-à-dire une institution régulatrice, elle est là pour juger et faire la lumière sur la vérité. Si madame Buzyn ne s’était pas confessée dans Le Monde, il n’y aurait probablement pas eu de plainte. A partir du moment ou elle l’a fait, il est nécessaire que la Justice indépendante et impartiale enquête, et ce en interrogeant à la fois le Premier ministre, madame Buzyn et les différents acteurs. Il faut bien constater que cette crise a été gérée par la communication et le mensonge. (…). Là où je rejoins mes confrères, si cette plainte permettait à monsieur Philippe de pouvoir dire la vérité, c’est mal parti car nous nous sommes enferrés dans le mensonge depuis le départ. Nous avons saisi la Justice constitutionnellement pour ce qu’elle est. J’ajoute que je m’insurge lorsqu’il est dit ça et là que nous avons une volonté de jeter de l’huile sur le feu et de déstabiliser l’action de l’Etat. Bien sûr que non ! L’action de l’Etat est sublimée par une plainte devant une institution judiciaire. Nous souhaitons calmement et tranquillement user de toutes les voix que nous offre le droit pour avoir la vérité et rien d’autre.

GGN: Que penser des décisions du Conseil D’Etat ?
Fabrice Di Vizio : Elles sont révélatrices du pragmatisme judiciaire. Sur le plan du droit pur, nous pouvons les contester ou les débattre, mais elles sont aussi frappées du coin du bon sens.  Sur la question des masques et des tests, ce que dit le Conseil d’Etat est très intéressant : le fait de ne pas en disposer peut potentiellement porter atteinte au droit à la vie. C’est un fait, ces tests et ces masques, nous ne les avons pas. Donc je ne vais pas faire injonction au gouvernement de donner quelque chose qu’il n’a pas. Là où cette décision est intéressante, c’est qu’elle fournit de manière remarquable la plainte devant la Cour de Justice de la République. Le Conseil d’Etat ne dit pas que les masques ou les tests ne sont pas nécessaires. Au contraire, il en reconnait l’utilité pour protéger le droit à la vie. Mais ces masques n’existant pas, faire injonction au gouvernement ne sert à rien. Ce faisant, le Conseil d’Etat reconnaît que le droit à la vie a été entravé, attenté, et il signe une responsabilité de l’Etat, ce qui est une grosse claque pour le gouvernement. Si demain matin j’assigne l’Etat en responsabilité, au vu de ces arrêts, je gagne. Et au soutien de la plainte, je vais produire ces arrêts, faire une plainte complémentaire en m’appuyant dessus.
En ce qui concerne la chloroquine, ce que dit le Conseil d’Etat est un peu différent. Il dit qu’il ne va pas faire injonction à l’Etat d’en fournir à tout le monde, parce que ce n’est pas nécessaire. Aujourd’hui il y a discussion sur le traitement, donc il ne lui appartient pas de se substituer au comité scientifique. (…). Je ne comprends pas que la presse puisse titrer : « Blanc-seing pour l’action du gouvernement » alors que c’est exactement l’inverse !  Il faut mesurer la portée de ces arrêts dans la mesure où c’est la première fois dans l’histoire que le Conseil d’Etat dit que le droit à la vie est impacté par les décisions du gouvernement ! Je n’aimerais pas être à la place du gouvernement quand demain, les actions en responsabilité vont pleuvoir. En fin de compte, c’est un sale coup qu’à fait le Conseil d’Etat au gouvernement !

GGN: En quoi le manque de masques et de tests reflète-t-il une méconnaissance des protocoles de santé publique ?
Fabrice Di Vizio : L’absence de matériel montre la difficulté que nous avons à faire des arbitrages. Si on laisse de côté les mensonges de madame Buzyn et le contexte politique, nous pouvons constater qu’à peu de choses près, beaucoup de pays sont dans la même situation. Depuis plusieurs années, nous avons fait des choix sélectifs en matière de santé publique. Elle n’intéresse les états que si elle est politiquement rentable. L’environnement est un problème de santé publique rentable. On a investi massivement dessus, il y a eu un politique de prévention et d’accompagnement de toutes les mesures anti-pollution. L’Europe a réfléchi à ces questions, en mettant en place la théorie du pollueur-payeur, etc. C’était politiquement rentable. Ce faisant, on a délaissé toute la partie initiale et originelle de la santé publique qui est la prévention des épidémies. C’est ça le vrai problème. L’absence des masques et de tests prouve que nous ne sommes pas capables de prévoir. Comme d’habitude, on va réformer le système après, on va prendre des mesures, sauf que l’on n’a pas compris que c’est un problème de conscience politique. Quand Roselyne Bachelot a choisi en 2009 de déployer le parapluie jusqu’au bout, cela n’a pas été rentable politiquement. Aujourd’hui, on a fait un choix complètement différent, celui de dire « ça n’arrivera pas ». Ceci témoigne d’une insouciance. C’est vraiment inquiétant car les alertes étaient là. Le directeur général de la santé a alerté en 2016 Emmanuel Macron alors candidat sur le fait que nous n’étions pas prêts à faire face à une catastrophe. L’exécutif n’en n’a rien fait. Il existe des rapports internationaux sur la gestion des épidémies. L’OMS en 2012 a alerté les états. Finalement, ils ne s’en sont pas souciés, car encore une fois, la logique contemporaine est de s’orienter vers le bénéfice politique. (…). Nous sommes dans la dictature du politiquement acceptable et du médiatiquement correct. Nous sommes dans un monde de communicants et nous donnons corps à cette expression anglaise disant : « ce que je donne l’impression de faire compte plus que ce que je fais ». (…). L’épidémiologie et la médecine ne sont jamais rentables politiquement. Au début de la gestion de la crise, la rentabilité politique a pris le pas. Aurions-nous pu déclarer à la population : « Je vais fermer l’Oise, je vais faire un cluster géant, je vais mettre des CRS à l’entrée et à la sortie et le premier qui sort se fait sanctionner » ? Bien sûr que non ! Politiquement, tout le monde aurait sauté. Je prends l’exemple des attentats de Paris. Le gouvernement avait décidé de restreindre l’espace Schengen en rétablissant les contrôles aux frontières. C’était là aussi une mesure de bon sens. Pourtant des associations ont attaqué cette décision devant le Conseil d’Etat, en considérant que c’était une atteinte aux droits de l’Homme, etc. On voit que cette mesure n’était pas politiquement rentable. Aujourd’hui, c’est exactement ce qu’il se passe. La politique a envahi toutes les sphères sociales et nous sommes dans une lutte de pouvoir. On a fait de la santé publique contemporaine un enjeu politique via des associations se constituant en contre-pouvoirs avec des partis d’opposition ou des confrères qui veulent mener une action forte contre le gouvernement.  C’est vraiment cela que je dénonce. Aujourd’hui, cette question des masques devrait être traitée scientifiquement sans que le politique en tant que tel ne s’emmêle autrement que par le principe de précaution.

GGN: Depuis plusieurs mois, des collectifs de personnels soignants alertent l’exécutif sur les manques de moyens, notamment pour l’accueil des patients en établissement hospitalier. Pourquoi n’ont-ils pas été écoutés ?
Fabrice Di Vizio : Avec l’Inter-Urgences et d’autres collectifs, on voit la réalité du terrain en opposition avec celle qui est conçue. Entre les deux, il y a une frontière. La tendance à auditer est très contemporaine. On fait des audits pour tout.  Soigner les patients est une réalité concrète à laquelle le système ne peut pas adhérer. A la décharge du gouvernement, en France on résout les problèmes par l’argent. Tout le temps. Vous donnez de l’argent aux hôpitaux – et je ne dis pas que c’est infondé -, à l’école, à la SNCF, la RATP, Air France etc.  Auriez-vous investi des milliards supplémentaires, on a le sentiment qu’on en veut toujours plus. Cela témoigne de la difficulté substantielle du corps soignant à se faire entendre sur un certain nombre de points légitimes, mais aussi de réformer un système dans son ensemble. On peut se poser la question de savoir comment l’hôpital et le libéral peuvent travailler ensemble. C’est-à-dire comment on peut impliquer la médecine de ville dans le fonctionnement hospitalier. Par exemple, à New York, les médecins généralistes participent au staff hospitalier. Demandez aux hospitaliers si quelque chose de la sorte peut se mettre en place aujourd’hui, c’est culturellement impossible.
En ce qui concerne la chloroquine, en Italie, au Canada, les médecins généralistes participent à l’essai clinique. En France, on le fait à l’hôpital. (…) . Aujourd’hui, on dit que l’on met beaucoup d’argent dans les urgences publiques et l’on oublie qu’à côté il y a les urgences privées qui sont déconsidérées. On l’a vu avec la réanimation, combien de temps a - t -il fallu attendre – et encore cela n’est pas tout à fait acquis – pour que les urgences privées soient sollicitées ? C’est là un peu la limite que je vois à toutes les revendications, on ne fait pas un système de santé en se basant uniquement sur le public. Au risque d’être clivant, je considère que faire des dépenses pragmatiques au niveau de la santé, ce n’est pas un crime. (…). Au fond, on a hurlé sur la prise en charge des urgences, mais ce n’est qu’une partie du problème. L’autre partie, c’est comment intégrer le libéral dans une politique de soins. Si l’on considère que la gestion de la pandémie doit passer uniquement par l’hôpital, l’Inter Urgences n’a pas fini de hurler et demander des budgets à l’infini. Or, ce n’est pas possible. Il y a donc un dialogue de sourds entre les institutions représentatives de l’hôpital et le ministère, en ce que pour calmer les uns, on donne des budgets, mais ce n’est pas satisfaisant car ce ne sera jamais assez. Regardez, Emmanuel Macron s’est rendu à Mulhouse et il a promis de l’argent. A côté de ça vous avez des médecins généralistes qui tombent comme des mouches, des cliniques privées qui ont fermé leurs services pour se tenir prêtes et qui ne sont pas sollicitées. Vous avez les infirmières libérales en première ligne qui n’ont pas de masques FFP2, et elles, leur promet-on quelque chose ? Tous ceux-là auront droit à la légion d’honneur s’ils meurent. Au fond, nous sommes sur des revendications catégorielles. L’Inter-Urgences fait un travail remarquable mais ne défend que l’hôpital public. C’est une erreur. Encore une fois, même si leurs revendications sont fondées, ce n’est qu’une partie du problème. Il faut considérer tous les membres du personnel soignant.

GGN: Comment le Ministère de la Santé a-t-il répondu à la sommation interpellative envoyée par le Collectif C 19 pour la fourniture de preuves de commande de matériel ?
Fabrice Di Vizio : Ce qui est intéressant dans cette sommation, c’est qu’elle est d’autant plus justifiée après le discours de ce week-end du Ministère de la Santé. J’ai tweeté sur le sujet en disant : « Monsieur le Ministre, donnez-nous les contrats, les factures, voyons à quelles dates ils ont été commandés, et si ce que vous dites est vrai, vous aurez les soignants comme une seule armée derrière vous. Ne nous donnez pas les contrats, ne nous donnez pas les factures, et à ce moment-là, ne nous demandez pas de vous croire ». La transparence ne peut pas être sélective. Vous ne pouvez pas d’un côté en appeler à la transparence et de l’autre choisir vous-même ce qui relève de cette transparence. Soit  vous voulez que les soignants vous fassent confiance et vous n’avez rien à craindre de la preuve, soit vous avez quelque chose à cacher et l’on prendra les mesures qui s’imposeront si l’on ne peut pas vous faire confiance. Au niveau des mesures, je pense que nous en sommes arrivés à un échec de l’Etat. Aujourd’hui la seule option que nous ayons, c’est d’en appeler à l’industrie, aux entreprises forces vives de la Nation pour suppléer la carence de l’Etat. LVMH l’a déjà fait, l’année dernière pour Notre Dame, les entreprises se sont mobilisées et je suis tout à fait favorable à la reconstruction du patrimoine matériel de la France. Mais ici nous touchons à un patrimoine immatériel qui est l’humanité toute entière et avec elle les soignants, de plus en plus victimes. On va à la catastrophe. Il s’agit maintenant de sauver les soignants car on nous parle de soldats et de guerre, et nous avons des soldats désarmés. Le ministre a expliqué que les masques arrivent, le professeur Lacombe a déclaré qu’il n’y avait pas de problème de masque à l’hôpital, combien de temps le mensonge va continuer ? Lorsque j’entends que les tests arriveront en juin, vivons-nous dans le même monde ? D’un côté les tests arrivent en juin, et de l’autre l’on dé-confine les populations dans 15 jours. C’est ça le cœur du problème. Si le Collectif C19 n’a pas de réponse du Ministère, ce dernier prendra ses responsabilités.

 

30/03/2020 - Toute reproduction interdite


Maître Fabrice Di Vizio
DR
De Peggy Porquet

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