Alors que la France est devenue depuis quelques semaines l’un des pays ayant le plus vacciné sa population, l’opposition aux vaccins et la peur de leurs effets indésirables persistent dans notre pays. Même entre les professionnels de santé, le débat fait rage. Mais qu’en est-il réellement ? Réponse des médecins sur la dangerosité des injections.

Par Alixan Lavorel

La suspension du vaccin Janssen en Slovénie ravive les craintes sur les effets indésirables des vaccinations contre le coronavirus. Une décision prise à la suite du décès d'une jeune femme de 20 ans, le 29 septembre dernier, victime d'hémoragie cérébrale et de caillots sanguins, quelques jours après l'injection du vaccin commercialisé par le laboratoire Johnson & Johnson. Cette tragédie relance aussi le vif débat qui agite la communauté scientifique en France. Comme en témoignent les propos alarmistes du médecin généraliste Philippe de Chazournes : « On retrouve des décès inexpliqués sur des personnes saines (notamment chez des jeunes), des AVC, des troubles de la vue, possiblement liés à une thrombose de l'artère centrale de la rétine, des vertiges, une diminution du système immunitaire, comme en témoigne la survenue de zonas, des hépatites auto-immunes, des syndromes de Guillain-Barré et des embolies pulmonaires ». Selon ce docteur installé à la Réunion, il s’agirait bien de la réalité des vaccins contre la Covid-19. Pendant plusieurs minutes, il égrène la liste des effets indésirables supposés. Philippe de Chazournes, qui faisait partie de la Haute autorité de santé, est aujourd’hui l’une des figures de proue des opposants à la vaccination. Avec un discours très critique à l’encontre des vaccins : « Ils peuvent être potentiellement dangereux et on ne voit pas les conséquences sur le long terme, notamment en injectant des enfants ou des femmes enceintes ».

Une version que ne partage pas du tout le professeur Jean-Luc Cracowski, directeur du centre de pharmacovigilance du CHU de Grenoble, qui s’insurge contre ces propos : « Les effets indésirables des vaccins à ARN sont très majoritairement le syndrome fébrile sans gravité. Aujourd’hui, on sait également qu’ils peuvent induire des réactions allergiques de type anaphylaxie dans 3 à 5 cas par million de doses, que l’on sait gérer médicalement et sans que des décès n’aient été rapportés. Le second type d’effets indésirables sont les myocardites, de l’ordre de 12 cas par million de doses, touchant plutôt les jeunes adultes masculins, bénins dans la grande majorité des cas ».

« Il n’existe pas de médicament sans risque »

Philippe de Chazournes conteste ces déclarations et va même plus loin en évoquant « un excès de mortalité en 2021 par rapport à 2019 qui atteint parfois plus 50% chez les jeunes ces derniers mois, même si le nombre est peu important en termes de statistiques ». Ces morts seraient selon lui à imputer aux vaccins. L’une des hypothèses à retenir serait la vaccination massive liée à la rentrée scolaire en décalé sur l’île de l’océan indien : « Il ne s'agit pas de penser qu'il y a une relation, mais au moins d'investiguer pour pouvoir expliquer les raisons de cette augmentation surprenante », interroge le médecin, visé par une plainte de l’Agence régionale de santé de La Réunion. Pour seule preuve de ses dires, le médecin nous renvoie à une suite d’une cinquantaine de « témoignages » anonymes, récoltés entre la mi-août et la mi-septembre et publiés sur internet. Là encore, les mêmes effets indésirables supposés sont énumérés par des patients, dont seule la voix a été enregistrée. Toutefois, difficile de confirmer la véracité de ces entretiens quand le médecin généraliste évoque « ne pas pouvoir transmettre de preuves à la presse ». Difficile également de faire un lien entre la vaccination et la mort de certains de ces patients et de leurs proches, sur de simples histoires racontées. « Nous réclamons des autopsies pour prouver que les morts suspectes soient dues aux injections, ou pas. Malheureusement, il faudrait mettre sur les certificats de décès un « obstacle à l'inhumation » afin que le procureur soit alerté et qu'une autopsie soit réalisée, mais ce qui n'est jamais mis par les médecins (généralistes, pompiers ou smuristes) car ils n'y voient pas d'imputabilité évidente, d'autant que cela coûte cher et que l’on manque de médecins légistes », précise le docteur de Chazournes.

Des vaccins dangereux ? « Il n’existe pas de médicament sans risque », confie le docteur Mathieu Molimard, professeur de pharmacologie et chef du service de pharmacologie au CHU de Bordeaux. Cependant, « on a évité beaucoup de morts avec les vaccins donc dire qu’ils sont dangereux est faux ! Le vaccin ne fait que reproduire ce que fait le virus, mais avec une intensité et une fréquence beaucoup plus faibles. C’est le principe de la vaccination appliqué depuis la variole ! », selon ce dernier. « Ce ne sont pas les vaccins mais la maladie qui est dangereuse », précise également le professeur Cracowski avant de poursuivre : « Se poser la question de savoir si les vaccins sont dangereux revient à définir si la ceinture de sécurité est dangereuse en conduite automobile : le port de la ceinture de sécurité expose dans des cas très rares à des compressions abdominales ou cervicales, c’est vrai, mais les chiffres de la sécurité routière montrent sans discussion que le port de la ceinture a sauvé des centaines de milliers de vie. On peut faire l’analogie avec les vaccins de la Covid : ils ont épargné des dizaines de milliers de décès ».

Que disent les chiffres officiels ?

Se plonger dans les chiffres officiels fournis par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) permet de relativiser et surtout de se rendre compte de l’infime proportion d’effets indésirables relatés en France. Toutes ces données sont publiques, fréquemment réactualisées et accessibles sur le site de l’Agence pour les quatre vaccins approuvés en Europe. Au 16 septembre 2021, avec plus de 73 millions de doses injectées (73 774 900) en France, le vaccin Pfizer-BioNtech est le plus répandu dans l’Hexagone. Et pourtant, seuls 53 067 effets indésirables ont été signalés par les Centres régionaux de Pharmacovigilance à l’ANSM à ce jour (soit dans 0,071% des cas). Pour ce qui est du vaccin Moderna, la proportion ne dépasse pas les 0,11% avec 11 115 effets indésirables détectés sur plus de 9 800 000 doses injectées. Même avec le vaccin AstraZeneca, qui a pourtant moins bonne presse depuis le début de son utilisation, ces derniers n’atteignent pas les 1%. En effet, seules 0,33% des 7 785 100 injections ont produit des effets indésirables (25 364 au total). Enfin, le vaccin le moins injecté de France, Janssen, ferme la marche avec un taux d’effets indésirables proche de 0 avec seulement 690 cas détectés sur plus d’un million d’injections (0,067%).

Au total, ce sont 90 236 effets indésirables qui ont été détectés en France, pour 92 482 800 injections, soit à peine dans 0,1% des cas.

Des chiffres contestés, sans trop de surprise, par Philippe de Chazournes qui dénonce « les mensonges de gens comme Alain Fischer (président du Conseil d'orientation de la stratégie vaccinale), Jean-François Delfraissy (président du Conseil scientifique Covid-19) ou Arnaud Fontanet (épidémiologiste et membre du conseil scientifique, ndlr) ».

Un sentiment de gâchis

Après plus d’un an et demi de pandémie, c’est donc au tour des médecins eux-mêmes d’être dans la mésentente, voire dans l’affrontement. C’est ce que regrette le docteur Mathieu Molimard qui, au moment de notre entretien, sortait « d’une énième joute verbale sur Twitter » avec d’autres médecins. Un combat entre deux camps que tout oppose désormais, entre « celui de la science et de la méthode, et celui de la destruction des méthodes et du refus des critiques. En résumé, la foi contre les faits ». Des éléments qui poussent le médecin à ressentir un « terrible gâchis » sur la situation actuelle : « Beaucoup de morts auraient pu être évitées. Quand je vois aujourd’hui que 80% des personnes hospitalisées pour cause de Covid sont non-vaccinées alors qu’elles ne représentent que 13% de la population, je me dis « au secours ! » : pourquoi ne le sont-ils pas ? Qu’avons-nous manqué ? Pourquoi tant de désinformation ? ».

Des questions qui restent sans réponse et qui ne font qu’illustrer un constat inquiétant. Après avoir décidé de ne plus accorder leur confiance aux hommes politiques et aux médias depuis plusieurs années, voilà que les Français se mettent à douter de la science et de la médecine. Peut-être Blaise Pascal aurait résumé la situation actuelle en une phrase : « Il faut savoir douter où il faut, se soumettre où il faut, croire où il faut ».

01/10/2021 - Toute reproduction interdite


Une infirmière prépare une dose du vaccin "Comirnaty" Pfizer-BioNTech COVID-19 à Nice, le 29 avril 2021.
© Eric Gaillard/Reuters
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