La crise sanitaire du Covid-19 a suscité une véritable « chasse aux sorcières » contre les médecins et chercheurs qui ont avancé des discours dissidents sur l'origine de la pandémie, sur de possibles traitements, ou qui ont remis en cause la stratégie globale de vaccination. Particulièrement en France, mais pas seulement. En Italie, le suicide du Pr. Giuseppe De Donno illustre de manière tragique ce déchaînement contre des scientifiques ayant simplement exercé leur esprit critique.

Une enquête de Matteo Ghisalberti & Francis Mateo

Le « cas » Didier Raoult a été rebattu à satiété, parfois même jusqu'au ridicule. Pour varier les attaques ciblant l'efficacité de l'hydroxy-chloroquine ou la « grande gueule » du célèbre professeur marseillais, un journal est allé jusqu'à fouiller la « Raoultsphère » (sic !) sur Facebook, pour y découvrir que « certains sont proches des Gilets Jaunes, d’autres sont des supporteurs de l’Olympique de Marseille (OM) ou des militants souverainistes ». Avec de tels arguments, on est bien certain de ne pas avancer dans le débat, mais on franchit un degré supplémentaire dans l'acharnement quasi-systématique qui s'est abattu contre les voix critiques à la gestion de la crise sanitaire. Au-delà de la figure emblématique du Pr. Raoult, d'autres médecins et chercheurs ont fourni les rangs des « parias de la science », en France et ailleurs. En témoigne le sort du professeur Giuseppe De Donno, dont les expériences menées sur le plasma hyperimmune avaient suscité beaucoup d’espoir en Italie, lors de la première vague du Covid-19. Entre avril et mai 2020, ce chef du service d'immuno-hématologie transfusionnelle de l’hôpital Carlo Poma de Mantoue avait conduit une étude, en partenariat avec l’hôpital San Matteo de Pavie, sur quarante-six malades ayant développé des formes graves de Covid. En suivant le protocole du professeur De Donno, on avait enregistré seulement trois décès, au lieu des six ou sept estimés sur la base des statistiques disponibles à cette époque-là. Quelques mois plus tard, une nouvelle étude a relativisé l'impact du traitement par plasma hyperimmune. Il faut dire que pour déterminer l'efficacité d'un remède, compte tenu de la faible mortalité du Covid-19, il faudrait mener des études sur un échantillon beaucoup plus important de patients et sur une période plus longue de ceux imposés par la pandémie.

Déçu par son échec et par les attaques reçues sur les réseaux sociaux de la part de certains représentants institutionnels, Giuseppe De Donno a décidé de changer de vie. Il a démissionné de son poste à l’hôpital pour ouvrir un cabinet de médecin généraliste, au début du mois de juillet 2021. Avant de se suicider le 27 juillet. Le parquet de Mantoue a ouvert une enquête sur cette mort qui a alimenté de nombreux commentaires controversés.
Car pour avoir proposé un traitement contre le Covid-19, le professeur De Donno s'était attiré les sympathies des mouvances « No Vax », ce qui lui avait valu d'être accusé de complotisme. À tort évidemment, puisqu'il était favorable aux vaccins et ne s'intéressait pas à la politique, mais au bien-être des personnes. Après son suicide, sa famille a d'ailleurs publié une lettre pour rappeler cette incompatibilité avec les « No Vax ». Malgré cette réalité, le professeur De Donno avait été vilipendé par une partie de ses pairs, et considéré comme un « charlatan » par certains de ses confrères.

Tort d'avoir raison trop tôt ?

Pourtant, les intuitions du Pr. Giuseppe De Donno n'étaient pas absurdes, et les études sur l’utilisation de plasma de patients convalescents ou les immunoglobulines hyperimmunes se poursuivent, en vue d'un possible traitement. Le professeur italien a-t-il eu le tort d'avoir raison trop tôt ? L'avenir le dira. En tous cas, d'autres scientifiques ont été voués aux gémonies avant que leurs affirmations jugées « complotistes » (sinon hérétiques) ne soient confirmées. Ainsi en est-il du professeur Luc Montagnier, du mathématicien Jean-Claude Pérez et du pharmacologue Jean Bernard Fourtillan, étrillés pour avoir notamment évoqué la possibilité d'un virus sorti du laboratoire P4 de Wuhan... Avant que le docteur américain Steven Quay ne vienne confirmer cette thèse, plus d'un an après, assurant qu'il y a « 99,8% de chances pour que le virus provienne d'un laboratoire, et 0,2% seulement de probabilités pour qu'il provienne de la Nature ».

Ainsi en est-il aussi du docteur Louis Fouché, fondateur du collectif « Réinfo Covid » (réunissant médecins, chercheurs et soignants), qui s'est notamment permis de remettre en cause l'obligation du port du masque en extérieur... avant que l'OMS n'admette cette inutilité. Entre-temps, le Dr Louis Fouché a été écarté de l’AP-HM. Pas même les sciences humaines n'échappent à cette « purge » : Laurent Mucchieli a attiré l'attention (peu enviable) du site Conspiracy watch, qui traque les conspirationnistes comme jadis les exorcistes pourchassaient les sorcières. Le sociologue avait eu le tort de dénoncer une mortalité surélevée liée à la vaccination contre le Covid-19. C'est pourtant une réalité que rapporte le très officiel site américain Vaccine Adverse Event Reporting System (VAERS), rattaché à l'Agence américaine du médicament : « Depuis 1990, 16.000 décès ont été recensés aux États-Unis après vaccination, dont 6.000 depuis le début de la campagne vaccinale contre le Covid-19, soit près de 35 % des morts post-vaccination ».

Judiciarisation et charlatanisme

Au cas où les campagnes de dénigrement ne suffiraient pas à faire taire les récalcitrants, reste la menace de la punition, que le Conseil Départemental de l’ordre des médecins de Martinique n'a pas hésité à dégainer : « Les médecins qui continuent à prôner l’anti-vaccination sont passibles d’une sanction disciplinaire qui va de l’avertissement à la radiation ». La possibilité se fonde sur l'article 39 du code de Déontologie de l'Ordre des Médecins (article R.4127-39 du code de la santé publique) portant sur le charlatanisme (1). Mais la mise en garde n'est pas sans risque. D'abord parce que la judiciarisation est une arme à double tranchant, comme le prouve la mise en examen de l'ancienne ministre de la Santé, Agnès Buzyn. Par ailleurs, cette attaque créée un véritable schisme (pour employer un terme religieux qui semble particulièrement adapté à la tournure des débats), au sein même de la communauté scientifique.

Dans une conférence de presse organisée le 9 septembre 2021 par la Société Allemande de Pédiatrie et Médecine de l'adolescence (DGKJ), des médecins ont notamment soulevé des doutes sur l’extension de la stratégie vaccinale aux plus jeunes. Parmi eux, figurait le Dr. Tobias Tenenbaum, de la Société allemande des maladies infectieuses pédiatriques (DGPI). « À aucun moment, les enfants n'ont autant influencé la pandémie que les adultes. Il est démontré que la vaccination des enfants et des adolescents est d'importance secondaire pour l'évolution de la quatrième vague d'infections, alors que la vaccination des adultes est cruciale », a expliqué le professeur allemand. Selon lui « les mesures actuellement discutées [...] ne sont pas adaptées aux enfants ». Pire : pour le docteur Tenenbaum, « elles peuvent potentiellement discriminer davantage cette tranche d'âge. Par conséquent, des critères de décision doivent être élaborés pour eux qui répondent aux besoins spécifiques ».
En Suisse, Nikola Biller-Andorno, professeure d’éthique de la médecine à l’Université de Zurich, a de son côté pris des positions également divergentes à propos d'une vaccination globale : « Je ne pense pas qu'il soit bon de forcer les gens à s'immuniser, contre leurs convictions. Il est important que chacun puisse se protéger, en particulier ceux qui sont particulièrement à risque. Le reste dépend de la responsabilité individuelle. Tout le monde a le droit de prendre des risques pour la santé » (2). Faut-il excommunier ces « charlatans » ou vaut-il mieux attendre de connaître la pertinence de leurs propos ? En l'état actuel, il semble que l'urgence soit surtout de choisir son camp. Méthode peu scientifique, hélas.

(1) Article 39 du code de Déontologie de l'Ordre des Médecins (article R.4127-39 du code de la santé publique) : « Les médecins ne peuvent proposer aux malades ou à leur entourage comme salutaire ou sans danger un remède ou un procédé illusoire ou insuffisamment éprouvé. Toute pratique de charlatanisme est interdite »

(2) Interview publiée par le site Watson

13/09/2021 - Toute reproduction interdite


Le professeur Giuseppe De Donno s'est suicidé le 27 juillet 2021
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De Matteo Ghisalberti