Durant cette crise sanitaire qui semble interminable, des laboratoires comme Pfizer ou Moderna ont su surfer sur les différentes vagues de l'épidémie grâce à leurs vaccins. Une prouesse médicale qui se mesure aussi en milliards de bénéfices réalisés par les « Big Pharma ». Pour autant, ces grands laboratoires ne sont pas près de lever les brevets qui protègent leurs innovations, ni de céder un pouvoir qui leur permet d'ailleurs d'influencer, sinon de dicter les politiques vaccinales de certains États.

Par Alixan Lavorel et Marie Corcelle

36 milliards de dollars. C'est le chiffre d'affaires du laboratoire Pfizer en 2021, alors que Moderna a engrangé de son côté 18 milliards de dollars. Des chiffres colossaux, qui s'expliquent notamment par la découverte et la vente des deux vaccins les plus utilisés dans le monde dans le cadre de la lutte contre la pandémie de Covid-19. Selon les experts, Pfizer posséderait 74% des parts de marché européennes concernant le vaccin. « Le combat idéologique a été gagné par les promoteurs du tout vaccin », explique Jean-François Corty, Coordinateur médical du centre de vaccination Covid à Paris et ancien directeur des opérations de Médecins du monde. C'est cette bataille de la pensée qui permet d’expliquer le succès financier des laboratoires BioNTech – partenaire de Pfizer dans le cadre du vaccin - et de Moderna, selon Jérôme Caby, professeur des Universités à l'IAE Paris : « Quand on regarde leurs comptes, ces entreprises perdaient énormément d’argent, car elles travaillent dans la biotechnologie : elles font de la recherche pendant 10 ans, ce qui rapporte peu, puis quand elles trouvent une molécule pour un médicament, elles doivent passer par les phases nécessaires pour obtenir une autorisation de mise sur le marché ( AMM ). Il y a donc beaucoup de dépenses de personnel, de recherche et développement, mais peu de chiffre d’affaires. Avec la pandémie, il y a eu un coup d’accélérateur pour les phases de mises sur le marché : compte tenu de la situation, des procédures d’urgence ont été adoptées, et les produits ont pu sortir beaucoup plus vite, bénéficiant du fait que ces laboratoires avaient investi depuis longtemps dans la technologie ARN ». Ces entreprises se sont ainsi retrouvées sur un marché mondial important, puisqu’il s’agit de vacciner l’ensemble de la population mondiale. Elles sont donc passées en quelques mois d'un chiffre d’affaires s’élevant à quelques millions de dollars, à se retrouver au rang de multimilliardaires, tout comme leurs propriétaires : « Il y a une cinquantaine d’individus qui sont devenus milliardaires grâce aux vaccins, comme le patron de Moderna et de BioNTech », selon Nathalie Coutinet, économiste de la santé à l’université Paris XIII. D’autant que la marge réalisée sur la production des vaccins est plus que rentable : la production d’une dose de Pfizer coûterait environ 90 centimes d’euros, pour une vente qui avoisinerait les 20 euros.

La question des brevets

Si les vaccins des grands laboratoires sont aussi rentables, c’est en partie à cause des brevets. S’ils sont avantageux pour les Big Pharma, on ne peut pas réellement dire que ce soit le cas des pays du Sud. « Les brevets sont toujours là et ils bloquent la possibilité de produire ces vaccins à différents endroits du monde. Ils ne permettent qu’aux pays riches de payer des vaccins à 20 euros l’unité. Cela veut dire que quelques laboratoires dictent aux États certains aspects de leurs stratégies de partenariat », explique Jean-François Corty.

Une éventuelle levée des brevets permettrait également de freiner considérablement l'épidémie, selon Nathalie Coutinet : « En Afrique, 6% seulement de la population a reçu deux doses. Or, les variants se développent surtout là où les populations sont très peu vaccinées : variant indien, variant sud-africain, etc... Vacciner la population des pays du Sud en levant les brevets serait donc judicieux pour les pays du Nord, qui y trouveraient un intérêt, puisque cela réduirait le nombre de variants, qui reviennent ensuite comme des boomerangs chez eux. Mais il y a aussi tout simplement un côté humanitaire à vacciner la population mondiale. Je pense qu’on peut considérer que les laboratoires ont fait suffisamment de profits pour qu’une grosse partie de la production soit désormais tournée vers les pays en ayant besoin ». Une analyse partagée par Jean-François Corty, qui estime que cette attitude « montre bien l’hypocrisie et la vision à court terme d’acteurs qui sont guidés par le marché ».

La diplomatie de la course aux vaccins

Après la course aux profits, place à la course aux vaccins dans le monde. Les pays du Sud, lésés par les pays occidentaux « guidés par une vision mercantile », ont décidé de chercher à tout prix de l’aide ailleurs. À ce petit jeu d’influence, la Russie, tout comme la Chine, ont essayé de tirer leur épingle du jeu : « Les Occidentaux n’ont pas apporté de réponses valables aux problèmes des pays les plus précaires. Ils ont voulu, de façon un peu brutale, se couvrir d’une bien-pensance et d’une morale en communicant sur le fait qu’ils allaient s’intéresser aux problématiques des plus pauvres, notamment en développant la stratégie Covax – initiative des Nations Unies pour permettre un accès équitable à la vaccination dans le monde, ndlr - qui s’est rapidement révélée être un échec », ajoute Jean-François Corty. La pandémie a été un accélérateur des relations avec de nombreux pays : « La Chine et la Russie ont proposé leurs vaccins Sinopharm et Spoutnik à l’Amérique latine, ce qui leur a permis d’avoir un certain poids dans ces pays », analyse Nathalie Coutinet. Si les Russes et les Chinois ont consolidé leurs relations avec ces pays émergents, ce sont les États-Unis
(Moderna et Pfizer) et l’Allemagne (BioNTech) qui ont réaffirmé un leadership d’innovation majeure avec les vaccins à ARN, selon Jean-François Corty. Et la France, dans tout ça ? « Pour pallier son échec dans la production de son propre vaccin, elle a fait partie des plus gros contributeurs en don de vaccins. Même si elle a raté le coche de la production des vaccins, il faut se rendre compte que la France peut être un moteur sur les traitements antiviraux, anticorps monoclonaux ou polyclonaux. Lorsque l’on sortira de la réflexion « 100% vaccin », il est évident que notre pays aura la capacité d' étendre son influence », note Jean-François Corty. La dernière innovation de Xenothera semble confirmer ces prévisions : le laboratoire nantais fondé par Odile Duvaux a mis au point un traitement made in France pour les personnes atteintes du coronavirus. Une prise unique du XAV-19 couplée à la vaccination permettrait, selon la chercheuse, de couvrir « trente fois plus le niveau d'anticorps d’une personne vaccinée ». Mais la concurrence risque pourtant d'être rude, puisque les Big Pharma commencent eux-aussi à produire des traitements alternatifs : pourquoi se retirer d’un marché si bénéfique ? Pfizer prépare donc un médicament à prendre par voie orale, le Paxlovid, que le Canada a d’ores et déjà approuvé. En France, il devrait prochainement faire son entrée sur le marché.

Une chose est sûre : avec une population vaccinée qui augmente de jour en jour pour contrer les différentes vagues épidémiques et les traitements alternatifs à venir, les bénéfices des Big Pharma ne sont pas prêts de s’arrêter de grossir.

18/01/2022 - Toute reproduction interdite


Des seringues remplies de doses du vaccin Moderna sont préparées pour les injections au centre de référence de vaccination de l'Institut d'épidémiologie, de biostatistique et de prévention à Zurich, le 17 novembre 2021.
© Arnd Wiegmann/Reuters
De Alixan Lavorel