Avec plus de 200 000 morts et près de 400 000 nouveaux cas répertoriés le 28 avril, l’Inde sombre chaque jour un peu plus dans une crise sanitaire sans précédent. Le système de santé s’effondre et le pays appelle à l’aide. Retour sur les épreuves traversées par « la plus grande démocratie du monde ». 

Par Alixan Lavorel et Marie Corcelle

Les photos montrant des centaines de corps incinérés à New-Delhi ont fait le tour du monde. Les morgues sont saturées, et de véritables crématoriums à ciel ouvert peuplent les rues de la capitale. « Unique ». C’est par ce mot qu’Olivier Telle, chercheur au CNRS et géographe de la santé, décrit la situation dans laquelle se trouvent les Indiens. Après 15 ans passés dans le pays à analyser l’évolution de différentes épidémies comme la dengue ou le chikungunya, le chercheur affirme n’avoir « jamais vu autant de cas arriver au même moment » dans les hôpitaux de Delhi. Le bilan du second pays le plus peuplé de la planète est renversant. L’Inde, qui se voulait ‘’ la pharmacie du monde‘’, est submergée par la pandémie. Le cap des 200 000 morts a été dépassé, avec un taux de décès quotidiens avoisinant les 2300 morts. Un triste record. « Ce n’est plus une vague mais un mur qui s’abat sur l’Inde aujourd’hui », ajoute Olivier Telle.

Face à ce raz-de-marée, un sentiment de peur et d’impatience s’est installé chez la population indienne selon le chercheur : « Le sujet est omniprésent dans les discussions de chacun. Les gens s’organisent et s’aident entre eux sur les réseaux sociaux, par défiance envers l’État central. » Car si l’Inde fait face à une crise inédite de par son ampleur, elle ne l’est pas dans sa forme. Certains États indiens sont fréquemment atteints par des vagues d’épidémies comme la dengue. Le spécialiste reconnait qu’ils ont été « plus réactifs que certains pays occidentaux en mettant en place rapidement des mesures grâce à leurs connaissances épidémiologiques ».

L’inconnue du double variant indien

Pour Olivier Telle, « la plus grande inconnue reste celle du nouveau double variant découvert en Inde ». Si son cousin britannique reste malgré tout bien plus répandu, « difficile d’affirmer que le variant indien est bel et bien plus mortel que les autres », d’après le docteur Naresh Trehan, président de l’hôpital Medanta près de Delhi. Il est toutefois davantage contagieux: « Cette deuxième vague est trois fois plus importante que la première. Quand nous étions autour de 100 000 nouveaux cas par jour durant le pic de l’épidémie l’année dernière, nous en étions à plus de 300 000 hier. Alors qu’une à deux personnes d’une même famille étaient contaminées en mars dernier, elles le sont toutes aujourd’hui » constate le cardiologue.

Pour le docteur Trehan « les variants circulent très peu en dehors des grandes villes ». À Haryana - un État voisin au nord-ouest de la capitale - le nombre de contaminations par un variant du virus est inférieur de moitié par rapport à New Delhi. 80% des cas de contaminations se situeraient dans seulement quelques États très urbanisés selon Olivier Telle, avec des campagnes plus épargnées, et qui le resteront peut-être. Des « indications encourageantes venant de Bombay » montrent une phase de stabilisation voire une légère baisse du nombre de nouveaux cas, selon Naresh Trehan. Le taux de positivité des tests PCR est passé de 50% il y a deux semaines à 23% la semaine dernière. Un espoir pour l’une des villes les plus peuplées du pays.

La pharmacie du monde en rupture de stock

Pour Jean-Luc Racine, directeur de recherche émérite au CNRS au Centre d'études de l'Inde et de l'Asie du Sud (CEIAS) de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), il y a une vraie question sur la situation de l’hôpital public indien. « Le budget de la santé est faible et il y a des inégalités profondes entre les différents hôpitaux du pays. Certains sont de grande qualité et attirent des étrangers qui viennent se faire opérer à des prix sans concurrence. Au-delà de la crise, on sait bien que le système de santé est à revoir et à renforcer. ». Une analyse que partage Naresh Trehan en ajoutant qu’en plus du manque de lits, les réserves en oxygène, - cruciales pour les patients Covid - sont inquiétantes : « L’approvisionnement en oxygène liquide est un réel défi logistique pour l’Inde qui a dû trouver des moyens, notamment aériens, pour le transporter à travers tout le pays grâce à d’énormes containers réfrigérés. »

L’Inde, qui avait mené une « diplomatie des vaccins » à partir du mois de janvier les a soit vendus, soit offerts en plus de ses contributions à l’OMS dans le cadre du programme international Covax, à destination des pays pauvres. « L’Inde a exporté des dizaines de millions de doses. Aujourd’hui, le problème, c’est qu’elle manque de vaccins et de matière première pour en faire. Moins de 10% de la population a reçu une dose, et moins de 2% en a reçu deux », ajoute Jean-Luc Racine.

Une crise politique à venir ?

La gestion de la pandémie par le gouvernement central est l’objet de nombreuses critiques, que l’autoritaire premier ministre Narendra Modi essaye au mieux d’étouffer. Pourtant, ses opposants ne décolèrent pas, explique Jean-Luc Racine : « L’opposition rappelle qu’à la fin de l’année dernière, elle avait mis en garde le gouvernement en disant que même si la situation sanitaire semblait s’améliorer, il pouvait toujours y avoir des rebonds dans des pandémies de ce type. Les partis adverses accusent l’exécutif de ne pas avoir été assez consultés, et le Parlement n’a pas vraiment eu l’occasion de débattre sur les potentielles stratégies à mettre en œuvre ». Narendra Modi devrait sortir affaibli de cette crise. Et pour cause : l’image du nationalisme si chère au premier ministre en a pris un coup. « Lui qui ventait l’Inde comme la pharmacie du monde et sa diplomatie du vaccin, s’est vu contraint de solliciter une aide extérieure. Les États-Unis vont fournir les matières premières du vaccin, tout comme l’Union Européenne et le Japon », explique le chercheur. Même le Pakistan a proposé son aide, une humiliation ultime pour Delhi.

Depuis plusieurs semaines, les Indiens se rendent aux urnes dans le cadre des élections régionales. Il est encore trop tôt pour dire si le parti au pouvoir - le Bharatiya Janata Party - devra payer un lourd tribut politique, « il y aura sûrement une sorte de triomphalisme », selon Jean-Luc Racine. « De nombreux électeurs ont voté avant le pic de la pandémie et cela ne sera pas pris en compte, même en cas d’une éventuelle victoire de Narendra Modi. Comme les résultats seront connus dans 8 ou 10 jours, le gouvernement pourra se prévaloir de l’appui du peuple, et prétendre une absence de critiques de sa gestion de la crise ».

L’Inde, complètement asphyxiée, voit enfin arriver les premiers chargements d’oxygène fournis par l’aide internationale. La France, quant à elle, s’est engagée à fournir une aide médicale « d’ampleur » d’ici la fin de la semaine.

29/04/2021 - Toute reproduction interdite


Des personnes transportent des bouteilles d'oxygène après les avoir remplies dans une usine, à Ahmedabad, en Inde, le 25 avril 2021.
© Amit Dave/Reuters
De Fild Fildmedia