Analyses | 6 avril 2020

Covid-19 en Equateur : une tragédie sanitaire

De Olivier Antoine
3 min

Depuis les débuts de la crise de COVID-19 en Amérique du sud, tous les pays se claquemurent et, sans autre choix que celui de se débrouiller seuls, font face au virus avec des moyens souvent limités. C’est d’autant plus le cas lorsqu’un gouvernement a fait le choix de coupes budgétaires drastiques dans les services de santé de son pays. C’est ainsi que Lenín Moreno, président de l’Équateur, a baissé de plus de 35% le budget de son ministère de la santé en 2019, quelques mois à peine avant le début de la pandémie de coronavirus, provoquant notamment la protestation d’une large partie de la population, alors durement réprimée par la police et les militaires en octobre dernier. Analyse de Olivier Antoine

C’est donc dans de telles circonstances que l’Équateur s’est engagé dans son combat contre le COVID-19. Les premiers résultats de cette lutte ont immédiatement jeté une lumière crue sur les errements d’une politique marquée jusqu’alors par une application à la lettre de recettes économiques libérales du FMI, devenu son créancier, telles que le licenciement massif d’agents publics et d’employés des hôpitaux, considérés alors comme des bureaucrates inutiles. Ainsi, malgré la déclaration très rapide de l’état d’urgence, le pays est aujourd’hui l’un des plus touchés d’Amérique latine et son système sanitaire, déjà largement sous-équipé pour ce type de crise, a vu sa capacité à répondre à la pandémie un peu plus amoindrie encore.

Au regard de sa faible population, près de 17 millions d’habitants, le pays possède l’un des taux de contagion les plus élevés au monde avec quelque 3 800 cas de COVID-19 et près de 200 morts. En outre, depuis plusieurs jours maintenant, des images circulent montrant des cadavres jonchant le sol des rues de Guayaquil, capitale économique du pays et désormais symbole de ce phénomène macabre, où les autorités semblent avoir renoncé à toute mesure de bon sens pour pallier aux effets de la crise sanitaire.

Le maire de la ville a d’abord cru bon de proposer des fosses communes pour se débarrasser de ces morts encombrants. Toutefois, face au tollé suscité par cette annonce, le projet a été retiré et la population exhortée à enterrer ses cadavres. Or, les familles ne peuvent pas emmener les corps dans les cimetières car les médecins ne se déplaçant plus, elles ne peuvent obtenir de certificats de décès leur permettant de procéder à l’enterrement des défunts. Depuis, le gouvernement a cherché à imposer les incinérations. Mais là aussi, les familles sont retrouvées prises au piège. Les crématoriums étant privés, leurs services sont inaccessibles à l’immense majorité pauvre des habitants de la ville de Guayaquil. Dès lors, face à un début de colère exprimée dans les rues, le président a affirmé qu’il offrirait les conditions d’un enterrement digne aux familles dans le besoin. A cette fin, il s’est assuré qu’ils puissent bénéficier de cercueils en carton offerts par les industriels de la région.

L'état de siège dans la ville, l'intervention militaire et les attitudes miséricordieuses des membres du gouvernement ne peuvent plus éclipser le délitement du système public de santé et la tragédie sanitaire qui se joue actuellement en Équateur. Face à une réalité incontrôlable et menaçante, le gouvernement s’enfonce désormais dans une stratégie du déni et de l’absurde prenant de fait une bonne partie de sa population en otage. En effet, aux images dantesques des corps s’entassant dans les morgues, les services hospitaliers et les rues, le gouvernement continue à se cacher derrière des chiffres d’une propagation de l’épidémie relativement contenue. Or, c’est ce même gouvernement qui, face à la hausse vertigineuse du nombre journalier de décès, a ordonné à ses services de police et ses médecins hospitaliers de ne plus pratiquer de tests sur les victimes, faute d’en avoir, d’une part, et ainsi de répertorier l’origine du décès comme « cause non concluante », d’autre part. Grâce à cette petite argutie administrative, le gouvernement maintient le niveau de son nombre de morts par COVID-19 tandis que la police scientifique nationale, de son côté, parle d’un nombre de morts dix fois supérieurs.

Autrefois surnommée la « perle du Pacifique », la ville de Guayaquil se transforme aujourd’hui en tombeau à ciel ouvert pour des centaines de milliers de ses habitants. Indifférentes à la misère sociale, les autorités politiques ne savent rien offrir de mieux qu’une mort indigne aux malades d’une épidémie qui les démasque. Déjà fortement impopulaire et contesté avant la mise sous cloche du pays, le gouvernement a tout à craindre du futur déconfinement de sa population et des réponses qu’elle saura à nouveau lui apporter dans la rue. 

07/04/2020 - Toute reproduction interdite


Un employé municipal nettoie avec une laveuse électrique après que le gouvernement équatorien ait restreint les déplacements à l'intérieur du pays et déclaré un couvre-feu nocturne en réponse à la propagation de la maladie à coronavirus , à Guayaquil
Santiago Arcos/Reuters
De Olivier Antoine

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