Société | 5 avril 2020

Covid 19 en Chine : le témoignage de notre confrère Gaël Caron

De GlobalGeoNews GGN
8 min

Notre confrère Gaël Caron est correspondant permanent de France Télévisions en Chine. Comme les  11 millions d’habitants de la ville de Wuhan, il est soumis, depuis le 23 janvier,  au confinement strict imposé par Pékin. Propos recueillis par Alexandre Rousseau *

 

GGN : Quel est votre ressenti général sur la situation en Chine ? 

Gaël Caron : Tout est un peu derrière nous, ça va beaucoup mieux. Hier, il y a eu un cas à Wuhan, la ville est toujours fermée mais les mesures commencent à s’assouplir. Depuis deux jours maintenant, on peut aller faire les courses. Une personne par foyer est désormais autorisée à sortir pour aller au supermarché. Jusqu'alors, c’était le confinement total, personne ne bougeait de son appartement. Des comités de quartier se chargeaient d’acheminer la nourriture, les denrées dans les résidences. Tout était extrêmement strict. Je pense pouvoir dire, à travers ma propre expérience, que la Chine a vraiment fait de son mieux pour contenir l’épidémie. Dès le mois de Février, plusieurs hôpitaux de fortune ont été construits, du staff médical est arrivé d’un peu partout dans le pays pour organiser la riposte. On a aménagé une quinzaine de lieux comme des stades, des centres d’exposition pour mettre des lits, pour accueillir les patients et pour tester les gens et éviter les brassages entre les malades. Il y a eu une vraie réponse logistique. Sans parler de l’expérience du SRAS, qui a créé une sorte de conscience générale. Et puis, en Asie que ce soit en Corée du Sud, au Japon, à Taïwan, Hong Kong ou Singapour, les trois quarts des gens ont l’habitude de mettre des masques. Quand on leur parle de distanciation sociale, ils savent ce que c’est. Il y a aussi plus de discipline. Quand le gouvernement dit quelque chose on s’exécute. 

GGN : À l’heure où est réalisée cette interview, la Chine enregistre 67 nouveaux cas à travers le pays. Pouvez-vous nous confirmer ces chiffres ?

Gaël Caron : Ces 67 cas sont des cas importés. Là ils ont réussi à bien maîtriser la population (...). Il faut remettre les choses dans leur contexte. Les Chinois ont un peu mis l’économie à genoux depuis 2 mois. Dans la province du Hubei, c’est à peu près 59 millions d’habitants qui ont été drastiquement confinés. Dans le reste du pays, il y a eu à peu près 750 millions de personnes qui ont fait du confinement et dans des conditions plus dures qu’en France. J’ai tendance à les croire quand ils disent qu’il y a 0 cas en ce moment dans le pays. Etant donné la contagiosité du virus, je ne vois pas pourquoi ils raconteraient des bêtises. À partir du moment où l’épidémie a fait surface, à la mi-janvier, les choses ont été prises en mains et on ne peut pas vraiment les critiquer sur ce point de vue-là, en particulier quand on voit comment les choses sont gérées en France. Et puis le confinement, lorsqu'il a été annoncé, l’a été sans avertissement. Le 24 Janvier, à 2H du matin, la décision du gouvernement de boucler certaines villes était déjà appliquée. 

GGN : On constate une réelle diminution des cas ainsi qu’un déconfinement progressif de la province du Hubei. Comment tout cela s’organise ?

Gaël Caron : À Wuhan, actuellement, je constate que par rapport aux autres jours, il y a beaucoup de gens qui roulent sur le périphérique, il y a beaucoup plus de trafic qu’hier. Dans la province du Hubei, il n’y a désormais plus du tout de confinement : tout est ouvert maintenant. Le seul problème, c’est que tous les transports ne sont pas rétablis, ce qui crée une situation d'entonnoir. J’ai des amis qui habitent le Hubei qui souhaitaient rentrer à Shangaï et qui ne peuvent pas avoir de ticket de train. On a un retour à la normale progressif. Sinon, il n’y a plus que Wuhan qui est confiné pour le moment. Le 8 Avril, la ville devrait rouvrir. Tout comme l’aéroport qui limitera cependant ses vols à des vols domestiques, les lignes internationales restant pour le moment fermées. C’est la même chose pour les petits trains même si on n’est pas encore bien sûrs. Même dans la ville de Wuhan, ils ont commencé à refaire tourner les bus, il y a à peu près 30% des lignes qui fonctionnent et plusieurs lignes de métro à Wuhan devraient rouvrir d’ici quelques jours. On n’a pas encore de dates précises mais ce dont on est sûr c’est que les mesures devraient s’assouplir : les habitants vont progressivement pouvoir sortir, comme dans la province du Hubei. 

GGN : Comment la Chine traite-t-elle ses patients ? Fait-elle usage de la chloroquine ? 

Gaël Caron : Je sais qu’ils l’ont utilisé, mais pendant un moment ils l’ont quand même mise un peu de côté, parce qu’il y a eu un certain nombre de confrontations entre plusieurs experts qui n’étaient pas d’accord. Après l’avoir mélangée avec d’autres principes actifs, ils ont cependant fini par émettre certaines réserves sur la chloroquine. Et aussi surprenant que cela puisse paraître, pour les patients aux symptômes plus légers, on a eu un certain usage de la médecine traditionnelle chinoise. 

GGN : Une deuxième vague de contamination est-elle à craindre ? Quel est le ressenti des locaux sur cette question ? 

Gaël Caron : Tout le monde a évidemment un peu peur de sortir, après ces deux mois passés à la maison. On se demande si c’est réellement fini. Et puis l’ennemi est pour ainsi dire invisible, on ne sait jamais trop si on va l’attraper ou pas. Ce qu’ils craignent, c’est en fait une deuxième vague due à l’importation de cas. Si par malheur, quelques cas passaient au travers des mailles du filet, ça pourrait rapidement être catastrophique. Maintenant en Chine, tous les Chinois qui viennent de l’étranger sont envoyés en quarantaine : les gens mettant le pied sur le sol chinois vont dans des structures désignées, se font tester et passent 14 jours en quarantaine, c’est systématique pour éviter les cas importés. Néanmoins, on n’est pas non plus à l’abri qu’au bout de 14 jours, la personne asymptomatique - n’ayant rien révélé - soit relâchée dans la nature et vienne ainsi contaminer plusieurs personnes. Nous avons aussi constaté que les tests n’étaient pas  100% fiables : le risque 0 n’existe pas. On pense évidemment aussi aux rechutes. Il y a eu quelques rechutes : il y a 1 mois, on a eu le cas d’un jeune relâché par l’hôpital qui a fait une rechute et qui est décédé quelques jours après avoir quitté les soins. Ils ont peur de ça. Mais il y en a très peu. J’en ai parlé avec un médecin récemment qui m’a bien confirmé que ce risque était quand même considéré comme minime. 

GGN : Est-ce que la situation se fragilise à Wuhan ?

Gaël Caron : Il y a en effet certaines rumeurs autour d’un report de la date de levée du confinement à Wuhan. Initialement prévu le 8 Avril, ce dernier pourrait être repoussé. Bien sûr, c’est une information à prendre avec des pincettes. De mon point de vue, tous les indicateurs sont au vert. Aujourd’hui encore, je suis sorti. Plusieurs entreprises ont repris leur activité et il y a même des embouteillages sur le périphérique, c’est dire ! Ce que je sais, par contre, c’est qu’il y a certains quartiers dans Wuhan qui sont encore confinés. On ne peut par exemple pas sortir de certains districts. Il ne faut pas oublier qu’il y a encore des gens hospitalisés ou en période de quarantaine : la situation reste pesante. Officiellement, il faut encore une autorisation pour sortir de chez soi mais dans les faits, il est désormais plus simple d’en obtenir une. D’ordinaire, cette dernière se justifie par l’activité professionnelle : seuls les travailleurs peuvent y prétendre. Ce que j’observe depuis quelques temps, néanmoins, c’est le nombre de jeunes dans les rues piétonnes et zones commerciales de la ville (NDLR : qui commencent peu à peu à rouvrir). Ces jeunes gens n’ont manifestement pas d’activité professionnelle. On constate qu’en fonction des résidences ou des communautés dans lesquelles ils vivent, les autorisations sont plus ou moins faciles à obtenir. Un assouplissement des mesures de confinement est donc quand même bien à l’oeuvre. 

GGN : On parle depuis quelques jours de 90 000 décès, d’1 million de contaminés en Chine. Ces chiffres sont-ils exagérés ? 

Gaël Caron : Je pense que oui. J’ai quand même le sentiment que, bien que le temps de réaction de la Chine ait été un peu ralenti au début, le pays a quand même vraiment bien réagi. En fin de compte, on finit par ressentir le poids de l’Asie. Les décisions qui ont été prises ont permis une gestion très efficace de la pandémie et une réduction substantielle des nouveaux cas et décès. En Occident, il y a eu une approche relativement différente. Et finalement, personne n’a vraiment su comment réagir. Pour calmer le public, les autorités ont tout simplement détourné l’attention vers quelque chose d’autre (la Chine). On dit que la Chine a couvert, minimisé la dangerosité et l’infectiosité du virus et envoyé de facto un mauvais signal à l’Europe et aux États-Unis. En fin de compte, on la rend responsable du nombre exponentiel de cas dans ces pays. Seulement, il y a des ambassades, des consulats, des services de renseignement français et américains en Chine : il est étrange qu’il n’y ait pas eu plus de retour vis-à-vis de tout ça. Qu’il n’y ait eu aucune prise de conscience. Tout remettre sur le dos de la Chine, c’est un peu facile je trouve. 

GGN : Conservez-vous l’optimisme du dernier échange ?

Gaël Caron : Oui, vraiment. Depuis notre premier échange** il y a eu deux cas de Covid-19 à Wuhan : un cas un jour, un cas un autre. Mais c’est tout. Le reste des cas, ce sont uniquement des cas importés. Bien sûr, ces personnes ne sont pas lâchées dans la nature, comprenons-nous bien : elles sont prises en charge à l’heure arrivée à l’aéroport. En général, il s’agit de chinois d’outre-mer, d’étudiants, d’entrepreneurs qui vont - finalement - directement en quarantaine. Hier ou avant-hier, la Chine - officiellement, et sous pression du public - a rendu public les chiffres de personnes asymptomatiques qui n’avaient pas été comptabilisés dans le comptage du total des cas. Le rendu est loin d’être impressionnant : 1075 cas asymptomatiques dans tout le pays. Il est aussi à noter que les cas asymptomatiques ont un potentiel infectieux beaucoup moins élevé que les cas symptomatiques. Une personne malade sans symptômes contaminera en moyenne moins d’une personne quand une autre, malade et avec des symptômes, en contaminera en moyenne trois. Autre point : le nombre de personnes asymptomatiques représente environ 4% du cumul de tous les cas de Covid-19 sur le territoire chinois. Ce n’est pas une donnée qui change vraiment la donne. Au point que les experts ne la considèrent pas comme un élément qui pourrait enclencher une deuxième vague de contaminations dans le pays. Ce qui fait peur, ce sont plutôt les cas qui reviennent de l’étranger. 

GGN : Depuis quelques jours, on observe un retour au confinement dans certaines régions, notamment dans le Henan. Pouvez-vous confirmer ces informations ?

Gaël Caron : Effectivement, on a eu un canton dans le Henan qui a été placé en quarantaine. Toutefois, et quand on parle de 600 000 personnes, en Chine, c’est l’équivalent de quelques villages. C’est vraiment très peu. D’autant que la province du Henan, dans son ensemble, comptabilise environ 120 millions d’habitants. Le reste de la région, par exemple, n’est pas du tout confiné. 

GGN : Doit-on craindre un retour de l’épidémie en Chine ? 

Gaël Caron : Non, très franchement, la crainte d’un retour est très limitée. Bien sûr, les gens ont encore peur de sortir - je peux le constater à Wuhan. Après deux mois de confinement, il y a encore des gens qui n’osent pas sortir faire les courses. Tout le monde est conscient de la gravité de ce qui vient de se passer, ça prendra du temps. Toutefois, et c’est un vrai signe, les différentes barricades qui avaient été installées dans la ville pour limiter les flux de population commencent à être retirées. C’est comme si la Chine s’ouvrait à nouveau. Il faudra attendre quelques temps avant de considérer cette crise sanitaire comme derrière nous, mais la tendance est bonne.

*Interview réalisée en deux fois  à une semaine d'intervalle

**(Ndlr : le 26/03)

06/04/2020 - Toute reproduction interdite


Des marques de distanciation sociale sont visibles sur les chaises d'un restaurant, suite à l'épidémie de la nouvelle maladie à coronavirus , à Hong Kong, Chine 29 mars 2020
Tyrone Siu / Reuters
De GlobalGeoNews GGN

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