Interviews | 4 mars 2020

Covid-19 : Comment Israël fait face

De Roland Lombardi
6 min

Ofir* est consultant en sécurité et en gestion de crise auprès d'institutions et de grandes entreprises internationales.  Il nous livre son analyse sur la gestion de la pandémie du Coronavirus en Israël.

                                                       Propos recueillis par Roland Lombardi.

GGN : Les scénarios d'une guerre bactériologique ou chimique, intégré depuis longtemps par Tsahal ont-ils aidé à appréhender cette épidémie ?

Ofir: C'est un contexte inédit. Aucun pays ne stocke 10 000 respirateurs dans des entrepôts et le virus a pris tout le monde au dépourvu. En raison de la gravité de la situation et grâce à la rapide réaction du gouvernement israélien, la crise semble actuellement moins catastrophique par rapport au reste du monde. Je ne pourrai toutefois pas dire si les scénarii de guerre bactériologique ou chimique ont aidé à la gestion de cette crise sanitaire. En revanche ce qui est certain, c'est qu'Israël possède une grande expérience en matière de gestion de crise (notamment face au terrorisme). Ce qui a eu une certaine influence, entre autres, sur le moral et la peur de la population. Le résultat est le suivant : les hôpitaux ont été rapidement mobilisables et transformables en mode « guerre/haute tension » avec des salles dédiées, du matériel d'urgence respiratoire disponible... Des hôtels ont été également réquisitionnés très rapidement pour en faire des centres d'isolement des personnes positives. Ceux qui dirigent les opérations sont clairement identifiés et les services de santé, la police et l'armée sont habitués à coopérer en temps de crise.

GGN : Alors que le gouvernement français, ne prenant pas la menace au sérieux, a été dépassé, l'État hébreu a vite fermé ses frontières. Quelles autres mesures a-t-il prises ?

Ofir: Dès le début de la pandémie, Israël a pris très au sérieux le problème et des mesures très strictes ont été immédiatement adoptées. Très tôt, des contrôles sanitaires (prise de températures, questionnaires médicaux...) ont été effectués dans les aéroports et les frontières ont été fermées. Seules les personnes de nationalité israélienne ont été autorisées à « rentrer » chez eux. Ceux qui revenaient d'Europe étaient placés en quatorzaine sous peine d'amendes élevées. Des tests de dépistage en drive ont vite été mis en place afin de pouvoir faire des statistiques sérieuses sur des données concrètes et non sur des suppositions comme en France. Dès le début, La communication fut transparente, avec des instructions claires et fermes contrairement à la France qui a tardé à dire la vérité et qui a donc laissé penser que le virus n'était qu'une simple grippe ; à mon sens, c'est cela qui a mené au début au non-respect du confinement en France. Ce laxisme et ce besoin de toujours adopter une attitude « cool », typiquement française, coûte une fois de plus des vies. C'est le même problème concernant les questions de terrorisme. Là où la France essaie de ne pas brusquer sa population en adoptant les mesures de manière progressive et en prenant les gens pour des « enfants », Israël annonçait rapidement et sans ménagement des mesures fortes (...). Par ailleurs, Tsahal a transformé une fabrique de missiles en fabrique de respirateurs artificiels. Ainsi, les soldats les fabriquent en association avec un fabricant israélien et, par exemple, 30 respirateurs ont été fabriqués ces dernières 24 heures ! Les forces armées ont également transformé un centre de fabrication d'armes et matériel de tir pour qu'il fabrique de pistolets désinfectants et de combinaisons de protection pour le personnel médical. L'État a aussi lancé en urgence sa propre fabrication de masques et pour l'instant, il est encore possible d'en acheter dans les pharmacies à raison de 5 par personne et au prix de 3 Sheckels (0,76 euros) l'unité. Même initiative gouvernementale concernant la fabrication locale de tests de dépistage. Le but est de parvenir à dépister l'ensemble de la population afin de pouvoir progressivement libérer du confinement - toujours pas d'actualité - les personnes saines dans les zones très peu touchées.  Enfin, Tsahal prête main forte à la police pour la surveillance du respect des mesures sanitaires et aide à la distribution de colis alimentaires pour les plus démunis.  

GGN : Qu'en est-il des Arabes israéliens et des habitants vivant sous l'Autorité palestinienne ? Et quid des membres de la communauté ultra-orthodoxe qui refusent de rester chez eux ? Qu'en est-il de la situation à Gaza, sous responsabilité du Hamas ?

Ofir: Pour le moment, la majorité de la population applique les instructions du gouvernement. Concernant la population ultra-orthodoxe, une partie n'a effectivement pas accepté les procédures du confinement. De fait, les patients les plus graves sont issus de cette communauté ! A présent, ils obéissent un peu mieux aux instructions, malgré des résistances. Bnei Brak, province ultra-orthodoxe proche de Tel-Aviv, est actuellement bloquée par les forces de sécurité. Tsahal s'est même lancé dans une mission de « récupération » des personnes âgées de Bnei Brak pour les transférer dans des hôtels à travers le pays afin de les suivre médicalement. Quant aux populations arabes, nous avons assisté à des émeutes à Jaffa -proche de Tel-Aviv - car certains ne souhaitaient pas se soumettre aux instructions gouvernementales. Mais dans la majorité des villages arabes, les consignes sont dans l'ensemble respectées.

Avec l'Autorité palestinienne, la coopération est toujours effective notamment en cette période. Israël a clairement intérêt à ce que la population palestinienne ne soit pas non plus infectée par le virus. C'est pourquoi Israël aide l'Autorité palestinienne et même Gaza (par l'intermédiaire de l'AP) à distribuer des masques, des gants... Toutefois à Gaza, comme nous pouvons l'imaginer, c'est beaucoup plus compliqué. On ne sait pas vraiment comment la crise est gérée par le Hamas. Officiellement, il n'y aurait pas beaucoup de malades, mais apparemment, les informations sont incorrectes (...). Le chef du Hamas, Yahya Sinwar, a déclaré que des centres d'accueil pour les malades ont été mis en place et a annoncé un don d'un million de dollars pour les 10 000 familles les plus pauvres. Cependant, il a répondu par la négative à la proposition du ministre de la Défense, Naftali Bennett, de livrer des médicaments et du matériel à Gaza à la seule condition que les corps des soldats israéliens soient rendus. Il a même précisé : « Je veux saisir cette occasion pour transmettre quelques mots à Bennett : nous n'avons besoin de l'aide de personne d'autre, mais je veux dire très clairement que s'il n'y a pas assez de respirateur à Gaza, nous ferons en sorte que 6 millions d'Israéliens ne respirent pas ».

GGN : Y a-t-il comme en France des polémiques émanant de l'opposition à Netanyahou quant à sa gestion de la crise ? Quelles peuvent être les conséquences de la crise pour Israël ?

Ofir: Bien sûr, et surtout en ce moment de tentative pour la création d'une coalition qui dure depuis des mois. Les problèmes politiques antérieurs à la pandémie n'arrangent rien. Comme en France, les critiques fusent et certains opposants essaient évidemment de tirer leur épingle du jeu. Comme partout, la crise du Coronavirus commence à produire de gros problèmes économiques. Aujourd'hui, le nombre total de chômeurs en Israël dépasse le million et pour l'Agence israélienne pour l'emploi, 843 945 Israéliens auraient déjà demandé des allocations chômage. Mais le système de couverture social est très différent de la France et cela pourrait créer des tensions.

GGN :  L'Etat hébreu est un pays à la pointe de la recherche scientifique notamment en matière de virologie. Il semblerait que les autorités israéliennes, à l'inverse des Français, aient très vite adopté le protocole de soin du Professeur Raoult à base de la Chloroquine. Pourquoi ?

Ofir: Effectivement Israël a adopté le traitement du Pr Raoult mais je n'en sais pas plus. Je ne suis pas spécialiste de ce domaine complexe. Je ne connais pas les conditions et le protocole d'utilisation pour ce traitement.

GGN :  Comment percevez-vous les défaillances du gouvernement français dans la gestion de la crise ?

Ofir: En France, je pense que le problème est lié à un manque d'anticipation, une communication de crise chaotique et surtout au manque de prise de décisions claires. Malheureusement, pour anticiper, il faut bien comprendre que la sécurité n'a pas de prix mais qu'elle a un coût ! La gestion d'une crise majeure est caractérisée par la nécessité de prendre des décisions sans avoir toutes les informations en sa possession. Le dirigeant n'est alors pas toujours un bon gestionnaire de crise.

Lorsque nous n'avons pas toutes les informations, il ne faut pas inventer ou tenter de masquer les choses mais plutôt mettre en avant les moyens que l'on met en place. Les gens sont prêts à entendre que l'on ne sait pas, mais refuse d'être pris pour des idiots.

Par exemple, l'affaire des masques non recommandés à la population (car on savait qu'il y avait une pénurie) est une grave erreur stratégique de communication. Le résultat immédiat est la perte de confiance des citoyens envers leurs dirigeants. Enfin, concernant la Chloroquine, le professeur Raoult a pris la décision d'agir dans l'incertitude, ce à quoi le gouvernement français n'est peut être pas habitué...Or, ce que l'on attend d'un chef, c'est qu'il soit capable de décider sur la base d'informations incomplètes. Dans une crise majeure, on ne peut pas attendre la certitude pour agir et sauver des vies.

 

*Il est également le fondateur du Hagana System, méthode opérationnelle inspirée du Krav Maga, célèbre sport de combat israélien, basé en France  

 

05/03/2020 - Toute reproduction interdite

 


Des inspecteurs du ministère de la santé s'entretiennent avec une femme qui est en auto quarantaine par mesure de précaution contre la propagation du coronavirus à Hadera, en Israël 16 mars 2020
Ronen Zvulun / Reuters
De Roland Lombardi

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