Ce dimanche, la Guinée vient de connaître une tentative de coup d’État. À l’heure où nous publions cet article, la situation est encore confuse. Notre reporter revient sur le déroulement des évènements.

Par Bouziane Ahmed Khodja

C´est Dimanche à Conakry. La capitale de Guinée vient à peine de s'éveiller et l'activité en ville est au ralenti. Le match du lundi alimente toutes les conversations en cette belle journée dominicale qui s´annonce. Demain, l´équipe nationale de football affrontera le Maroc, les Lions de l´Atlas. La fièvre s'empare des supporters guinéens, qui se préparent à envahir les tribunes du stade dans l'après-midi de ce début de semaine.

À huit heures du matin, aux alentours du Sékoutoureya, le palais présidentiel, des tirs nourris sont échangés. L´assaut est donné par le Groupement des Forces Spéciales, dirigé par le putschiste et lieutenant-colonel Mamady Doumbouya.

En treillis des forces spéciales, cagoulés et lourdement armés les militaires entraînés fondent sur le palais comme un couteau dans du beurre. Une légère résistance de la part de la garde présidentielle ne dissuadera pas le colonel de mettre aux arrêts le président guinéen Alpha Condé, 83 ans. Le président Condé aura tout juste le temps d'enfiler à la hâte un jean et une chemise entrouverte, avant d'être filmé, pieds nus : « Est-ce que vous m'expliquez ? », demande-t-il aux militaires, puis il s'emmure dans un long silence, refusant de répondre au soldat qui l'interroge à son tour : « Excellence, Vous n´êtes pas torturé, non ? Est-ce qu'on a touché un seul de vos cheveux ? On vous a brutalisé ? ».

Encore étourdi, comme abasourdi, le visage émacié, le Président est alors rapidement évacué en lieu sûr, loin du palais présidentiel.

Pendant ce temps, le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, désormais maître de Conakry, s'exprime à la télévision et la radio pour rassurer les Guinéens et leur faire part du « redressement » en cours. Béret rouge et lunettes de soleil, entouré de ses lieutenants, il martèle d'une voix profonde, rauque, voire glauque : « la situation socio-politique et économique du pays, le dysfonctionnement des institutions républicaines, l'instrumentalisation de la justice, l´irrespect des principes démocratiques, le piétinement des droits des citoyens, la gabegie financière ont amené l ́armée républicaine à prendre ses responsabilités vis à vis du peuple de Guinée ».

Le lieutenant-colonel annonce « la destitution du président Alpha Condé, la fermeture des frontières, la dissolution de la Constitution, du gouvernement et de toutes les institutions. Et la prise du pouvoir immédiate par un Comité National du Rassemblement et du Développement (CNRD) ». Essentiellement composé de militaires pour l´instant, « le CNRD, aura à réorganiser le pays et désigner, très vite, un gouvernement de coalition », commente S. K, journaliste et résident à Conakry.

Mamady Doumbouya a aussi adressé un message direct à l'armée : « Nous appelons nos frères d´armes à l´unité, afin de répondre aux aspirations légitimes du peuple guinéen. Les militaires doivent rester dans les casernes et continuer leurs activités régaliennes. Nous n'allons pas les responsabiliser des erreurs du passé. Nous allons nous concentrer sur le développement du pays ».

Qui est Mamady Doumbouya ?

Meneur de cette insurrection, le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya est un Malinké (ethnie qui représente plus de 30% du peuple de Guinée) de la région de Kankan. Légionnaire de l´armée française, il est appelé en Guinée en 2018, pour commander la nouvelle unité d´élite de l´armée guinéenne, le Groupement des Forces Spéciales. Mamady Doumbouya tente d'abord de gagner son indépendance par rapport au ministère de la défense, dirigé par l´homme politique Mohamed Danié, proche du président Alpha Condé, ainsi que du général Namory Traoré, chef d´État-major de l'armée guinéenne. Il émet aussi le vœu d´être rattaché directement à la présidence. Ce qui laissera planer beaucoup de suspicions sur les desseins du fougueux colonel, et une grande méfiance de l´exécutif. Il devait d'ailleurs être destitué prochainement.

Mamady Doumbouya a été formé en Israël, à l'École de Sécurité Internationale, au Sénégal (École d'application d ́infanterie), a été officier d'État-major à IEEML de Libreville, et a complété son parcours à l ́École de guerre de Paris. Il a été envoyé en mission opérationnelle en République Centrafricaine, Côte d´Ivoire, Afghanistan et Djibouti. Par ailleurs, il a participé à des missions de protection rapprochée à Chypre, Israël, Guinée et Royaume-Uni.

Guinée : Un long fleuve de controverses

L´histoire de la Guinée est marquée par d'incessantes tentatives de coups d´État militaires, plusieurs ont été avortés et leurs auteurs violemment châtiés. Le dernier putsch raté datait du 20 avril 2020 ; tous les militaires insurrectionnels avaient alors été arrêtés. Mais ce 5 septembre, le président Alpha Condé - vieilli, contesté et mal aimé - n'a pu résister devant la volonté du Colonel Doumbouya de prendre les rênes d´un pays jugé à la dérive par le peuple.

Élu démocratiquement en décembre 2010, le président Alpha Condé faisait face à une forte contestation, surtout de la part de son principal opposant Cellou Dalein Diallo, candidat malheureux aux élections de 2010 et 2015, et qui dénonça un coup d´état constitutionnel en 2020, quand Alpha Condé amenda une énième fois la constitution pour rester président à vie. À la tête du parti d'Union des Forces démocratiques de Guinée (UFDG), Cellou Dalein Condé dénonça alors la monarchisation de la fonction présidentielle, affirmant que tous les scrutins en Guinée étaient controversés, et accusant le pouvoir en place de fraude.

Le clivage politique explique les réactions quelque peu confuses juste après ce nouveau coup d'Etat. Dans la presqu´île de Kaloum, quartier huppé où se trouve le palais présidentiel, des tirs ont été échangés entre les groupes putschistes et les loyalistes. La population a été invitée à ne pas sortir dans la rue.

Par contre, dans les quartiers populaires, des milliers de Guinéens, notamment des jeunes, sont sortis célébrer la destitution du président Alpha Condé, dans la liesse populaire et la joie, aux côtés des militaires.

05/09/2021 - Toute reproduction interdite


Le président guinéen Alpha Condé arrive pour assister à une visite et à un dîner au musée d'Orsay à à Paris, en France, le 10 novembre 2018.
© Benoit Tessier/Reuters
De Bouziane Ahmed Khodja