Société | 16 mai 2021
2021-5-16

Corse : plongée dans la mafia des aides agricoles

De Jean-Michel Verne
4 min

Le Canard Enchainé révèle qu’en 2016, de hauts fonctionnaires ont sciemment favorisé un détournement d’aides de la PAC au profit d’éleveurs insulaires. Pas de quoi étonner Dominique Yvon : à la même époque le responsable local d’Anticor avait déjà soulevé le couvercle de la marmite.

Enquête de Jean-Michel Verne

S’il est un homme qui n’a guère été étonné en feuilletant voici quelques jours les pages du Canard Enchainé, c’est bien l’ancien responsable local d’Anticor en Corse. Dominique Yvon découvre en effet que trois hauts fonctionnaires du ministère de l’agriculture en poste sous Stéphane le Foll ont été entendus par une juge d’instruction parisienne en vue d’éclairer la magistrate sur un étrange « arrangement » conclu voici cinq ans dans les locaux du ministère entre responsables des chambres d’agriculture de Corse, syndicalistes et représentants de l’État.

Le conciliabule visait à faire bénéficier d’aides de la PAC des éleveurs qui initialement n’y avaient nullement droit, en l’occurrence des propriétaires d’ovins et de bovins. Jusque-là seuls les éleveurs porcins bénéficiaient de la manne à l’ombre des châtaigneraies et chênaies de l’île. Mais pas de souci, on s’arrange….

Comme une pelote qui se dévide, le Parquet National financier décortique depuis deux ans les mœurs pour le moins troubles de l’agriculture insulaire. Cette énorme martingale qui permet à certains éleveurs locaux de percevoir jusqu’à 1,2 millions d’euros d’aides par an (!) suscite on le devine, bien des convoitises.

Et notre témoin de faire les comptes. « Entre 2021 et 2027 la France va récupérer plus de 66 milliards d’euros d’aides de la PAC. 10% de la fraude communautaire concerne la France (contre 2% en moyenne en Europe) et en Corse on relève 40% d’anomalies dans les déclarations. » Les chiffres donnent le vertige mais n’étonnent guère tant la fraude est ici une habitude culturelle. Un vrai sport national.

Dans le milieu de l’élevage, les « magouilles » ne datent pas d’hier comme le souligna par le passé le fameux rapport parlementaire Glavany ordonné à la suite de l’assassinat en 1998 du Préfet Erignac. Parallèlement, à la même époque une instruction judiciaire était menée sur le Crédit Agricole à l’initiative du Procureur général Bernard Legras chargé de remettre de l’ordre à l’image du Préfet Bonnet. Les investigations révèlent que de nombreux « agriculteurs » ont bénéficié d’importants prêts non remboursés. Certains en ont profité pour acquérir des berlines de luxe et d’autres biens immobiliers comme des hôtels sans aucun rapport avec la supposée activité agricole. Ce dossier brûlant sera finalement refroidi sous l’effet de pressions politiques au grand dam de Bernard Legras.

Qu’en sera-t-il in de l’enquête désormais ouverte sur les aides de la PAC ? L’importance de la fraude ne pouvait pas à terme ne pas attirer l’attention. Dominique Yvon se souvient : «Nous sommes en 2017, l’antenne locale d’Anticor est tout juste créée. Nous recevons la visite de lanceurs d’alerte qui nous informent des dérives. Ils nous expliquent que des agriculteurs qui ne sont ni propriétaires des terres, ni même bénéficiaires de baux ruraux, perçoivent des aides très importantes. »

La combine s’est développée de façon exponentielle avec la mise en place dès 2009 du système Telepac qui permet à certains petits malins de repérer des terres vierges non déclarées. Il s’agit d’un simple site internet où il suffit de s’inscrire avec un code d’accès et de s’accaparer des terrains en un simple clic. Pour déjouer toute méfiance, reste à y faire divaguer quelques bêtes ou y déposer des excréments d’animaux pour passer à la caisse et capter une aide souvent juteuse. Pourquoi se priver ? Le contribuable paie.

L’opiniâtre enquêteur d’Anticor prend alors son bâton de berger. Il découvre ainsi qu’un groupement pastoral déclare sur le plateau du Coscione, dans le sud de l’île, des animaux pour le moins surprenants : des daims, des alpagas et des… lamas, espèces, on le devine, totalement inconnues dans l’île sauf à abuser de l’eau de vie de myrte… La plaisanterie permet tout de même de récupérer 200.000 euros par an. Des manipulations toutes aussi intrigantes sont révélés dans l’extrême sud du côté de Bonifacio où un éleveur déclare près de 110 hectares sans aucun rapport avec la réalité de son exploitation.

Cécité ou complicité de l’État ?

La passivité, voire la complicité (?) de certains services de l’État comme la Direction départementale des territoires et de la Mer (DDTM) est sur la sellette face à ce que Dominique Yvon décrit comme « une véritable mafia, un système parfaitement huilé, un système de pillage de l’argent public ».

L’un des dossiers les plus emblématiques est à n’en pas douter la mise en cause de l’ancien directeur de la chambre d’agriculture de Corse du sud Jean-Dominique Rossi et de cinq de ses proches pour un montant de 1,4 millions d’euros. L’argent ainsi récolté a été réinvesti dans le secteur de l’immobilier via des SCI. Ce procès spectaculaire pour « escroquerie et blanchiment en bande organisée » se tiendra en septembre prochain.

Mais ce ne sont pas les seuls représentants du monde agricole à se retrouver dans le collimateur. Le président de la chambre d’agriculture de Haute-Corse fut récemment ciblé par l’OLAF, l’organisme européenne anti-fraude, d’où une enquête ouverte par le Parquet de Bastia en mars dernier. Quant à la famille du président de la FDSEA de Haute-Corse, elle devrait retrouver prochainement un banc de correctionnelle pour avoir perçu 760.000 d’aides européennes entre 2015 et 2018.

Au total une dizaines d’enquêtes – chiffre très provisoire - sont actuellement en cours pour tenter d’assainir le monde de l’agriculture Corse. Ce qui fait dire à Dominique Yvon, que l’État, par sa cécité chronique, est dans cette affaire « aussi responsable que les déclarants ».

13/05/2021 - Toute reproduction interdite



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