Société | 11 mars 2021

Corse : Les secrets de la mafia du « Petit Bar »

De Jean-Michel Verne
5 min

La justice s’attaque enfin à l’une des plus célèbres mafias de l’île de beauté. D’Ajaccio à Genève, en passant par Dubaï ou Hong-Kong, récit d’un étonnant circuit de blanchiment qui prend naissance dans l’arrière-salle d’un café du Cours Napoléon.

                              Une enquête de Jean-Michel Verne

C’est sans doute l’épisode le plus marquant de la sanglante saga du Petit Bar, l’une des organisations les plus emblématique de l’histoire criminelle de la Corse. Tous les feux des sunlights judiciaires sont braqués sur cette équipe qui vit le jour au début des années 2000 dans un café ajaccien du cours Napoléon. Le « Petit bar » donne désormais son nom à cette incroyable saga criminelle faite de racket, de trafic de drogue, d’assassinats et d’un réseau de blanchiment sophistiqué sur lequel planchent depuis plusieurs mois les magistrats de la juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Marseille. C’est une terrible revanche contre l’impunité dont a bénéficié durant des années cette bande mafieuse dirigée par Jacques Santoni.

Santoni est un personnage hors du commun. Il est tétraplégique depuis 2003, date où un accident de moto le cloue sur une chaise roulante, les cervicales brisées. Malgré ce handicap, le parrain mène d’une main de fer une équipe dont la cruauté n’a d’égale que l’ambition, celle de remplacer dans la mythologie mafieuse, l’image prégnante de la Brise de Mer.

Mais la saga s’est arrêtée fin 2020. Santoni, interpellé en septembre dernier, croupit dans une geôle de la région parisienne. Il devrait prochainement répondre de l’assassinat en octobre 2012 à Ajaccio d’une autre figure, l’ex-bâtonnier Antoine Sollacaro. Ce matin-là sur la route des Sanguinaires, l’avocat qui défend les intérêts du « clan-d ’en-face », le clan Orsoni, gare sa Porsche sur l’aire d’une station-service située à l’entrée de la ville. Un tueur casqué s’approche et tire neuf balles de gros calibre dans sa direction. C’est un choc terrible. Ajaccio est plongée dans la peur d’autant que quelques semaines plus tard, le président de la Chambre de commerce, Jacques Nacer, est abattu à son tour dans sa boutique de la rue Fesch selon le même mode opératoire. Le parquet de Marseille vient simultanément de requérir le renvoi de Jacques Santoni et de deux de ses lieutenants en cavale devant une cour d’assises pour répondre de l’assassinat de l’avocat.

Dans le même temps, La JIRS explore les arcanes financiers de l’équipe, ce qui les conduit notamment à la station de Courchevel où apparait le financier de la bande, Mickaël Ettori. Une opération autour de la rénovation de plusieurs chalets met en scène une pièce essentielle, l’homme d’affaires et promoteur Antony Perrino désormais incarcéré.

Perrino est considéré comme l’un des personnages les plus puissants de l’île. Patron de la fédération du BTP de Corse du sud, ancien directeur général de Corse-matin, il est également l’un des actionnaires principaux du consortium, une structure née en 2015 qui regroupe au sein d ‘une holding une noria d’entrepreneurs insulaires. Le consortium détient désormais toutes les clefs de l’économie insulaire notamment les transports maritimes, avec la compagnie Corsica Linea, la gestion du transport des déchets, la grande distribution, l’immobilier. Perrino doit désormais s’expliquer sur une manipulation importante de cash dans les affaires du Petit Bar.

« Perrino est aujourd’hui grillé dans le milieu bancaire et nul ne sait comment il pourra s’en remettre » indique un enquêteur spécialisé qui donne le ton : « Il réside en fait la plupart du temps à Paris. Quand il se rend à Ajaccio un homme l’attend en moto à la sortie de l’aéroport pour le conduire en lieu sûr. Il lui tend un gilet pare-balles… ». Cà, c’était avant son arrestation et son incarcération.

« Un motard attend Perrino à la sortie de l’aéroport. Il lui tend un gilet pare-balles. »

Un autre homme d’affaires installé depuis des années en Suisse, puis plus récemment à Dubaï, Jean-Pierre Valentini, est lui aussi pris dans la nasse judiciaire. Il n’est pas un inconnu puisqu’il fut par le passé mis en cause aux côtés de Claude Dauphin dans le scandale Trafigura qui mit en cause les pratiques opaques des traders pétroliers, notamment en Afrique. Valentini a en outre été associé avec Perrino sur l’île de Cavallo, un petit paradis au large de Bonifacio.

Une enquête gigantesque

Les juges de la JIRS de Marseille dévident donc une interminable pelote qui les mène dans d’étonnantes coursives au travers de la personnalité de l’un des protagonistes du dossier, le mystérieux et discret Jean-Marc Peretti. Ce dernier est ciblé au cours de plusieurs filatures et dans des écoutes.

Peretti, qui s’est fait la main de 85 à 89 dans le monde des jeux au Gabon, s’est illustré dans l’affaire du Cercle de l’industrie et du commerce aujourd’hui fermé. Il dirigeait cet établissement avec son frère. Le cercle fait l’objet en 2008 d’une instruction judiciaire. Celle-ci tourne au fiasco après qu’un policier chargé de l’enquête ait subtilisé 80.000 euros dans la caisse ! L’affaire est en outre marquée par l’assassinat de l’un des habitués du club, par ailleurs impliqué dans les malversations à la taxe carbone, un certain Samy Souied.

Peretti rebondit huit mois après son départ du cercle en s’installant au cœur du Port-franc de Genève dans les locaux de la société d’un certain Yves Bouvier, entrepreneur local spécialisé dans l’entreposage et le transport d’œuvres d’art. Peretti dirige alors la société Nelombos SA qui devient la plus prisée galerie d’art contemporain de Genève. Les talents de l’insulaire s’illustrent dans un contentieux financier colossal opposant Yves Bouvier à l’oligarque Dmitri Rybolovlev, par ailleurs patron du club de foot de Monaco, au sujet de la constitution d’une fabuleuse collection de toiles de maître. Poursuivi à Monaco et en Suisse sur plainte du russe, l’helvète Bouvier gagnera pourtant la partie après l’annulation des deux procédures au terme d’un harassant combat judiciaire.

Des caniveaux du cours Napoléon aux salons monégasques en passant par le monde clos des ports francs de Genève, de Singapour et du Luxembourg, le voyage des enquêteurs mandatés par la JIRS dans le dossier du Petit Bar peut s’annoncer interminable s’ils poursuivent les investigations jusqu’au bout. Ces investigations recèlent déjà leur lot de surprises. Le 8 mars dernier en effet, la propre fille de Peretti, Angélique, par ailleurs avocate, est mise en examen pour « complicité » dans une tentative d’extorsion de fonds menée par les hommes du Petit Bar sur son père au sujet d’une somme de deux millions d’euros. Peretti est pour Yves Bouvier l’un des hommes clefs. C’est notamment lui qui permet de réaliser l’une de ses plus belles opérations, l’achat d’une toile de Rothko revendue à l’oligarque russe à prix d’or. Interrogé en mars 2015 par la justice helvétique, Peretti doit justement s’expliquer sur la vente de plusieurs œuvres à des sociétés d’Yves Bouvier, certaines domiciliées à Hong-Kong.

Or l’enquête menée ces dernières semaines a notamment ciblé l’ancienne colonie anglaise comme l’une des destinataires des 48 millions d’euros de transferts de fonds litigieux en cours d’étude. La piste du marché de l’art croisera-t-elle, bien loin de l’île de beauté, le dossier du Petit bar ? À ce niveau, rien n’est impossible.

09/03/2021 - Toute reproduction interdite


Un drapeau corse flotte sur le ferry "Jean Nicoli" exploité par la compagnie Corsica Linea dans le port de Marseille, le 7 avril 2016.
Jean-Paul Pelissier/Reuters
De Jean-Michel Verne

À découvrir

ABONNEMENT

Offre promotionnelle

À partir de 4€/mois Profitez de l’offre de lancement.

Je m’abonne
Newsletter

Inscrivez-vous à la newsletter fild

Recevez l'essentiel de l'info issue du terrain directement dans votre boîte mail.

Je m'inscris
Faites un don

Soutenez fild, média de terrain, libre et indépendant.

Nos reporters prennent des risques pour vous informer. Pour nous permettre de travailler en toute indépendance,

Faire un don