Depuis trois semaines, nos équipes de reporters interrogent à travers toute la France praticiens hospitaliers et chercheurs quant à l’évolution de l’épidémie de covid-19. Si tous ces spécialistes ne partagent pas toujours le même point de vue quant aux scénarii possibles, la plupart alertent sur le manque de moyens humains et logistiques de l’hôpital public. Une situation préoccupante qui serait due selon eux à une politique de la rentabilité … au détriment de l’humain.  Edito.

En France, le nombre de personnes infectées par le Covid-19 était de 2876 jeudi soir, 129 étant en réanimation et 61 étant décédées.

Le président de la république, Emmanuel Macron, l’a dit très clairement lors de son allocution. La France traverse la « plus grave crise sanitaire depuis un siècle ». Il a ainsi annoncé que de nouvelles mesures allaient être prises. «Dès lundi, et jusqu'à nouvel ordre, les crèches, les écoles, les collèges, les lycées et les universités seront fermés». Il a aussi demandé « à toutes les personnes âgées de plus de 70 ans, à celles qui souffrent de maladies chroniques, de troubles respiratoires, qui sont en situation de handicap, de rester autant que possible à domicile », appelant les entreprises à recourir au télétravail. Les transports publics seront toutefois maintenus, même si les Français doivent « limiter leurs déplacements au stricts nécessaire ».

En clair, l’objectif de ces mesures est d’enrayer au maximum la propagation du virus, mais aussi d’empêcher la saturation de nos hôpitaux. (L’on peut toutefois s’interroger sur la décision de maintenir les élections municipales).


Se dirige-t-on pour autant vers un scénario à l’Italienne ? Les spécialistes que nous avons interrogés ne sont pas tous d’accord quant à la réponse. Les uns se montrent clairement alarmistes, quand les autres considèrent que politiques et médias en font parfois un peu trop. Quoiqu’il en soit, tous pointent du doigt le risque d’un manque de personnels et de logistique au sein de l’hôpital, même s’il faut éviter de sombrer dans le catastrophisme.
Si, comme l’a dit très justement le ministre de la santé Olivier Véran cette semaine sur le plateau de LCI, « on a une obligation de moyens », la véritable question est : « a-t-on les moyens d’être à la hauteur de nos obligations » ?


Bruno Canard, directeur de recherche au CNRS d’Aix-Marseille, qui travaille sur les virus à acide ribonucléique dont font partie les coronavirus, explique depuis des jours dans différents médias que « pour des motifs de budget et d’économie sans vision, la recherche fondamentale sur les coronavirus n’a pas été suffisamment soutenue ».
C’est un fait, la France n’a pas assez soutenu la recherche. Si elle dispose cependant d’une bonne médecine de ville, elle manque aussi de médecins, et les personnels hospitaliers dénoncent depuis des années le manque de moyens humains et techniques.
Les tableurs EXCEL ayant remplacé l’humain et la compétence légitime des chercheurs au sein des universités, comme celle des praticiens au sein de l’hôpital public, le constat est forcément amer.

« Les premières victimes risquent d’être les patients non contaminés »

Si la crise du coronavirus soulève des questions d’ordre scientifique et économique, il en est une, éminemment philosophique, qui nous a été soufflée par tous les professeurs de médecine et chercheurs que nous avons interviewés : « quelle est aujourd’hui la place de l’humain au sein de l’hôpital public» ?
Comprendre : pourquoi n’a-t-on pas davantage écouté les praticiens qui dénoncent les modes de gestion financière inadéquats qui ont transformé l’hôpital public en activité commerciale, au détriment de la prise en charge des patients ?
Les gestionnaires qui nous gouvernent auraient-il oublié ce qu’est une mission de service public ? Auraient-ils oublié que la santé publique n’est pas une activité boutiquière et qu’elle est - et doit rester - au service des citoyens ?
« Dans la plupart des établissements, le management se fait par la direction administrative qui a pris le pouvoir sur les médecins. Le problème est qu’on a voulu faire une gestion économique à flux tendu. De fait, on a plus de roue de secours », nous a confié un éminent professeur de médecine.
Faute de lits, d’équipements, bref de moyens, plusieurs médecins hospitaliers alertent : « les premières victimes risquent d’être des patients non contaminés ». Nombre de ces praticiens craignent ainsi de se voir contraints de reporter des opérations, ou d’avoir à faire le tri entre les patients, l’urgence étant de lutter contre la propagation du virus. Voilà donc à quelle extrémité nous aurait conduits nos politiques de santé publiques, au nom de la bonne gestion et de la rentabilité. Inquiets face à la pandémie (une épidémie va en s’aggravant pendant 5 ou 6 semaines), nous touchons ainsi du doigt les failles de l’ultralibéralisme dans lequel s’est enfoncée notre société, chacun de nous étant une victime potentielle.
Si l’on écoute les professionnels que nous avons interrogés, Il est donc urgent de replacer l’être humain au cœur de notre système de santé et par la même occasion, de prendre enfin conscience que la solidarité publique, essentielle, ne se marchande pas.

13/03/2020 - Toute reproduction interdite


Un homme porte un masque de protection devant une affiche indiquant les consultations pour coronavirus (COVID-19) à une entrée de l'hôpital de Vannes, France 10 mars 2020
Stephane Mahe/Reuters
De Emmanuel Razavi