François-Bernard Huyghe est essayiste, politologue et auteur de « Fake News : La manipulation en 2019 ». Il revient sur la diffusion de fausses informations liées au Covid-19 et sur les signes qui permettent de les repérer. Propos recueillis par Souleiman Sbai.

 

Les crises comme celle que nous traversons actuellement sont-elles propices à la désinformation ?

Il existe d'innombrables fausses nouvelles sur le coronavirus : faux morts, faux remèdes, fausses contaminations qui seraient dissimulées. Il faut souligner que ces fake news sont repérées et dénoncées très vite que ce soit par l'OMS, des experts de la santé ou les habituels services de fact - checking. Sans oublier les plateformes, Twitter, Facebook et Instagram qui s’engagent désormais à chasser la désinformation sur le COVID-19 et à renvoyer aux sources fiables. Mais dans les périodes de panique, tout ce qui vient nourrir la peur ou en fait entrevoir le remède est plus crédible que la froide et complexe réalité.

Les fake news en question sont souvent soit des documents mal attribués (une photo plus ancienne présentée comme celle de morts du coronavirus, par exemple), soit des remèdes imaginaires, soit des rumeurs : « je tiens de source sûre par l'oncle du voisin qui connaît quelqu'un qui travaille au ministère... ».

Ici nous restons dans l'ordre, hélas, du prévisible : plus les événements mobilisent nos affects, plus nous sommes réceptifs. Et plus il y a crise, plus nous avons envie d'échanger, du vrai, du faux et du sensationnel.

Etre réceptif signifie à contrario être sceptique face à une autre information « officielle », dont les centaines d'heures d'explications par des experts sur les chaînes d'information. Ou la communication de crise officielle. Il y a donc méfiance envers les responsables et les sachants. Il faut avouer qu'en France - s'il faut, par exemple, en croire les aveux d'Agnes Buzyn - il y a eu pour le moins des retards, une incompréhension du phénomène, une volonté de rassurer devenue absurde à un certain stade. Donc des raisons de nourrir cette méfiance envers les « élites ».

Un nombre important de fausses informations ou vidéos conspirationnistes sont relayées massivement sur les réseaux sociaux et dans certains médias. Sur quoi repose le succès de ces pseudo-informations ?

Je distinguerai les faits imaginaires terrifiants ou scandaleux - notamment ceux qui se propagent sur les réseaux sociaux où l'on s'imagine recevoir l'information de gens « comme nous », de bonne foi - des théories dites conspirationnistes.

Ces dernières fournissent une explication générale et surtout désignent un coupable caché. J'en connais plusieurs variétés qui circulent en ligne :

- C'est un coup des Américains pour déstabiliser l'économie chinoise.

- C'est un virus fabriqué dans un laboratoire militaire chinois et qui s'est échappé (une thèse similaire avait circulé sur le SIDA dans les années 80).

- Les Américains l'auraient exporté en Chine, mais involontairement, à l'occasion des Jeux Militaires Mondiaux d'Octobre dernier.

Vient de s'ajouter une théorie vue trois millions de fois en vidéo (mais retirée par Youtube) : le virus aurait été inventé par l'institut Pasteur, en 2004. La preuve : un dépôt de brevet.

C'est simplement jouer sur le sens du mot inventeur (l'inventeur qui trouve quelque chose et celui qui crée quelque chose) : il ne s'agit pas du même virus, mais d'un autre proche, et plus ancien, disparu, avec un code génétique différent. Le brevet n'avait pas pour but de « fabriquer » un virus tueur, mais de lui trouver un vaccin !

Le succès de ce genre de théories repose sur :

- Notre réticence à croire que quelque chose d'aussi mauvais ait une cause naturelle ou aléatoire. Il doit y avoir un responsable.

- Notre tendance à accepter tout un raisonnement douteux sur la base d'un « document authentique » brandi triomphalement.

- Nos doubles standards : très critiques à l'égard de toute information qui vient d'en haut, prêts à gober tout ce qui est présenté comme courageusement révélé par une minorité de gens très perspicaces (dont nous ferions partie).

Quels signes permettent de reconnaitre qu'une information est « fausse » ?

1) Sa source. Surtout s'il s'agit d'un site non professionnel qui a l'habitude de révéler des scandales ou des crimes cachés toutes les semaines. Ou qui fait partie d’un réseau de sites extrémistes, conspirationnistes, obscurantistes, etc. qui se renvoient souvent les uns aux autres.

2) Son ton : « Les médias pourris vous disent que...Mais je vais vous faire une révélation »

3) L'autorité dont elle se réclame. Un document que personne n'avait vu, des experts que l'on aurait tenté de faire taire, des pseudo-professeurs ? Un service mystérieux ?

4) Elle nous plaît trop. Elle flatte nos passions ou nos préjugés.

5) Les gens que cela attire et qui la reprennent. Les complotistes ont tendance à croire plusieurs thèses complotistes.

6) Sa simplicité apparente. Cause unique : « c'est de la faute de... » . « Il est désormais évident que... ». La conspiration du silence qu'elle prétend briser.

7) Son ton péremptoire. « Il n'y a qu'à regarder l'image »... « Tous les experts savent que...Ce n'est pas par hasard que A s'est produit à cause de B, puisque c'est juste après... »

8) Elle a dû être repérée par quelqu'un de compétent. Une petite recherche du texte ou de l'image sur un moteur de recherche vous indiquera sans doute que l'info est signalée et sans doute réfutée.

19/03/2020 - Toute reproduction interdite


François-Bernard Huyghe
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De GlobalGeoNews GGN