Le système-monde interconnecté dans lequel nous vivions jusqu’ici sortira fragilisé de l’épreuve que nous traversons. Au-delà des tensions entre la Chine et les Etats-Unis, des conséquences de la crise financière et sociale provoquée par les confinements, le blocage total des activités commerciales et des échanges internationaux risque de raviver les colères populaires, notamment dans les pays du Sud de la Méditerranée, du Moyen-Orient et de l’Afrique. Par Roland Lombardi

Pour certaines, les conséquences de la crise sont déjà connues : tensions politiques au niveau local et régional, et nouvelles tensions migratoires en Europe. Des bouleversements politiques et sociaux sont aussi à prévoir en Occident du fait de l’envol du chômage, des récessions, de la baisse des croissances de plusieurs points et enfin, des nombreuses entreprises qui feront faillite. Les Etats-Unis, première puissance mondiale, ont été gravement impactés sur le plan économique. 20 millions de personnes seraient actuellement au chômage ! Un chiffre historique. Une situation qui aura assurément un impact sur l’élection présidentielle de novembre prochain et sur la politique étrangère américaine.
En Italie et en France, où les gouvernements ont failli face à la crise, le bilan financier sera catastrophique et des déstabilisations sont à attendre... Evidemment, il y aura bien, à terme, une reprise économique. Mais celle-ci prendra du temps.
Il semble que seuls les Etats-nations, qui n’ont pas sacrifié leurs services de santé à des politiques bassement comptables et qui auront su préserver leur indépendance stratégique, paraissent être les mieux armés pour gérer cette crise sans précédent. Ayant fait rapidement les meilleurs choix, ils s’en sortiront sûrement sans trop de casse.
Du Maroc à l’Iran en passant par Israël
Dans la zone MENA (en anglais "Middle East and North Africa ») ou ANMO (l’équivalent français), désignant la région du monde constituée de l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, la pandémie du Covid-19 risque d’avoir des retombées inquiétantes. Même si, là encore, ce sont les états qui auront le mieux affronté le virus qui tireront leur épingle du jeu. Comme sans doute au Maroc, où les bonnes décisions ont été prises à temps et la gestion de la pandémie s’est avérée efficace. Alors que nous connaissons en France une pénurie de masques - et de tests ! - pour nos soignants (et bien sûr pour la population), le Royaume chérifien a en effet réussi à préserver et renouveler ses stocks, et les masques sont en vente libre dans toutes les grandes surfaces et pharmacies du royaume.
De même, si les données et les informations demeurent encore très floues, les territoires de l’Autorité palestinienne et Gaza - sous la coupe du Hamas - ne s’en sortent pas si mal. Aussi étonnant que cela puisse paraître, cela est dû à l’aide discrète d’Israël, pays rodé aux crises graves, et par ailleurs en tête des cinq Etats les plus efficaces contre l’épidémie devant l’Allemagne, la Corée du Sud, l’Australie et la Chine. C’est également le cas pour la Syrie d’Assad qui bénéficie d’une assistance sanitaire conséquente de son allié russe.
Ailleurs dans la région, la situation demeure incertaine du fait du déni des autorités et de la communication opaque des régimes autoritaires en place. Certes, les autocrates, eux, ne s’embarrassent pas de lourdeurs administratives ou d’études scientifiques scrupuleuses (comme pour l’utilisation de la Chloroquine). Ils ne tergiversent pas dans leurs décisions, tranchent et parviennent à imposer rapidement des mesures drastiques comme le confinement généralisé, qui est cependant plus ou moins respecté. En effet, lorsqu’on connaît l’importance des rapports sociaux et la propension de ces sociétés à la vie en extérieur, que l’on sait par ailleurs que les échanges sociaux sont au cœur d’une économie déjà fragile et précaire, basée essentiellement sur le petit commerce de proximité, souvent synonyme de survie pour la grande majorité des déshérités, il est évident que tout cela pose certaines difficultés.
Toutefois, et c’est un avantage par rapport aux sociétés occidentales, celles du Maghreb et du Proche-Orient sont aussi habituées à vivre et à se contenter de peu. Elles sont ainsi passées depuis longtemps maîtresses dans l’art de la débrouille et du système D.
La crise sanitaire a aussi eu pour conséquence d’instaurer des cessez-le feu dans les conflits de la zone. En Syrie, sous la pression russe et turque. Malheureusement, en Libye et au Yémen, on l’a vu ces derniers jours, l’arrêt des hostilités a fait long feu...
La pandémie a également permis à certains régimes de mettre entre parenthèses (avec l’assentiment des organisateurs), les mouvements sociaux et les grandes manifestations de rue ayant secoué en 2019 certains pays comme l’Algérie, le Liban, le Soudan, l’Irak ou l’Iran. Une aubaine pour resserrer l’étau sur les opposants... Toutefois, la colère n’a pas disparu. Loin de là ! Ces pays sont à présent de véritables cocottes-minute ! On peut aisément le vérifier sur les réseaux sociaux.
En Iran, la crise du Covid a terriblement aggravé la situation socio-économique déjà critique du fait des sanctions américaines. C’est la raison pour laquelle, les autorités iraniennes ont finalement décidé la fin du confinement et du redémarrage de l’économie afin d’éviter un effondrement général du pays. Nul ne sait pour l’heure, quelles seront les répercutions sanitaires de ce pari risqué à court et moyen terme... La Turquie d’Erdogan est elle aussi en grande difficulté.
A l’issue de la crise, le ralentissement des économies et des échanges internationaux risque donc de fortement raviver et exacerber les exaspérations et les contestations sociales. Le tourisme, qui avait déjà pâti des printemps arabes, est pour longtemps au point mort. La ‘umra, le petit pèlerinage annuel à La Mecque a été annulé et le hajj, le grand pèlerinage, est pour l’instant en suspens. Si l’on rajoute à cela la « guerre du prix du pétrole », initiée assez maladroitement par l’Arabie saoudite, qui a fait chuter de manière historique le prix du baril, les monarchies du Golfe ont de quoi s’inquiéter très sérieusement.
D’autant plus, qu’en dépit d’un accord conclu récemment entre l’OPEP, la Russie et les Etats-Unis, sur une limitation de la production mondiale, mais aggravée par la crise du coronavirus et l’effondrement de la demande chinoise et asiatique, la chute vertigineuse des cours du pétrole peut durer...
Ainsi, avec une démographique incontrôlable, une pandémie mondiale qui induit une crise financière accompagnée d’une explosion de la pauvreté et enfin, la chute des prix du pétrole, la région doit inévitablement faire face à une conjonction de facteurs détonants.
Tout cela peut avoir pour conséquence une probable et nouvelle crise migratoire...

En outre, ne perdons pas de vue que tous les mouvements islamistes radicaux, qu’ils soient violents comme Al-Qaïda ou Daesh, ou qu’ils s’inscrivent dans une logique électorale comme les Frères musulmans, sont en embuscade. Ils attendent patiemment leur heure. Pour eux, le Covid-19 n’est qu’un châtiment divin envoyé du ciel pour frapper les mécréants et, dans l’absolu, aider à l’avènement de leur hégémonie...
Certes, on peut imaginer que, devant l’effacement prévisible d’une Europe plus divisée que jamais, et des Etats-Unis fortement affaiblis, la Russie et surtout la Chine, qui n’ont absolument aucun intérêt à un embrasement de la zone, s’engouffreront dans la brèche en venant en aide d’une manière ou d’une autre aux Etats en difficulté. D’abord pour confirmer l’efficacité de leur modèle de gouvernance, et surtout pour asseoir leur leadership dans la région (comme en Europe d’ailleurs, on l’a vu avec l’Italie). Mais en auront-ils les moyens ? Y parviendront-ils ? Est-ce que ce sera suffisant ? Pas sûr.
Le véritable enjeu pour la région sera de savoir comment les mouvements démocratiques issus de la société civile vont s’organiser et canaliser leur colère. Et surtout, de quelle manière, après la crise, ils vont pouvoir donner un second souffle à leurs critiques légitimes de la corruption et du gaspillage de leurs gouvernants. Ensuite, est-ce que la mobilisation sera au rendez-vous ? Ne va-t-on pas assister, à la fin de cette épreuve, à un sentiment de soulagement, de griserie et à un ardent désir de passer à autre chose, comme ce fut le cas lors « des Années folles » à l’issue du premier conflit mondial ? Qui peut savoir ? Il n’en reste pas moins que c’est une question qui mérite d’être posée.
Quoi qu’il en soit, tout cela dépendra également du niveau de la contestation et par-dessus tout, de la capacité de ces fameuses autocraties à faire face à la crise et, encore une fois, à leur efficacité (ou pas) dans la gestion de cette pandémie. Il en va de leur légitimité... ou de ce qu’il en reste. Car le jour d’après, le temps du bilan viendra. Inévitablement.

22/04/2020 - Toute reproduction interdite


Une femme portant un masque tient un panneau indiquant "Nous sommes la source de la révolution" lors d'une manifestation à Bagdad, en Irak, le 8 mars 2020
Thaier Al-Sudani / Reuters
De Roland Lombardi