Interviews | 9 septembre 2020

Corinne Châtelain : Un savoir-faire Français

De Stéphanie Cabanne
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Corinne Châtelain est la restauratrice de référence de meubles Art déco et de design contemporain. Son adresse circule dans le milieu très fermé des galeries et des puces, chacun préférant ne pas savoir quelle travaille aussi pour les autres. C’est l’histoire d’une passionnée à la réputation internationale, que rien ne destinait à bichonner des meubles.

                                                                       Entretien conduit par Stéphanie Cabanne.

GGN : Quest-ce qui vous a amenée à devenir restauratrice de meubles ?

Corinne Châtelain : J’ai travaillé pendant sept ans au théâtre du Rond-Point comme responsable de l’événementiel. Je côtoyais les comédiens et les metteurs en scène. J’adorais être dans les coulisses mais à la moindre occasion, je descendais au sous-sol pour regarder travailler les décorateurs. J’étais fascinée par le montage des décors, je traînais parmi eux en espérant qu’ils me demandent un coup de main ! Un jour, le chef décorateur, Antoine Pic, a fini par me demander pourquoi je ne faisais pas ça moi aussi. Fatiguée du monde du théâtre, des caprices des comédiens et des horaires tardifs, j’ai décidé de tout arrêter.

GGN : Comment vous êtes-vous formée ?

Corinne Châtelain : Jai réfléchi pendant deux mois. Il est vrai que depuis des années, je ramassais des meubles sur les trottoirs et j’allais en chercher chez Emmaüs pour les retaper. En 2005, j’ai trouvé Infa Crear qui propose des formations aux métiers d’art. J’ai passé huit mois dans un atelier, auprès d’un ancien compagnon du devoir. A la réception des diplômes, l’ébéniste et restaurateur Jérôme Théveny, était présent. Il a vu mon travail et ma proposé de venir travailler dans son atelier. J’y suis restée un an avant de voler de mes propres ailes.

GGN : Qui sont vos clients ?

Corinne Châtelain : J’ai très rapidement travaillé pour les tapissiers, les galeries spécialisées en Art déco, à Paris, Berlin, Londres... Nous sommes peu nombreux à restaurer les meubles du XXe siècle car les professionnels travaillent généralement sur la période Louis XV ou Louis XVI. Concernant le design contemporain, ce sont en majorité des étrangers qui sont collectionneurs : les Américains aiment Le Corbusier et les Anglais Charlotte Perriand... Du coup, les meubles voyagent beaucoup ! Lhistoire la plus incroyable est celle de chaises Sognot en rotin, achetées aux enchères à Paris par un collectionneur qui les a emportées chez lui, à Hong-Kong. Comme il na trouvé personne pour les restaurer là-bas, il me les a envoyées et après restauration, je les lui ai réexpédiées à Hong-Kong.

GGN : Les techniques sont-elles différentes de celles utilisées pour le mobilier anciens ?

Corinne Châtelain : Je travaille avec un galeriste new-yorkais qui me lance régulièrement des défis : il m’apporte des meubles modernes et c’est à moi de madapter et de trouver des solutions techniques ! Il ne faut pas hésiter à revenir à danciennes techniques, parfois oubliées. Les meubles de Le Corbusier étaient fabriqués en Inde, dans un style brutaliste. Les problématiques de restauration sont plus proches de notre Moyen-Âge que du XVIIIe siècle. On est tout-le-temps en train de chercher des produits et des techniques. Une des raisons pour lesquelles les professionnels viennent chez moi est que je n’utilise que des gommes-laques et des produits anciens.

GGN : Comment définissez-vous votre métier ?

Corinne Châtelain : Il y a l’aspect technique bien-sûr mais il y a aussi une grande part d’instinct. Sans chercher à retrouver l’aspect « neuf » d’un meuble - ce qui est impossible -, il faut comprendre les attentes du client et adapter les solutions à l’esthétique recherchée. Par exemple, un galeriste américain m’a demandé de donner à son banc un fini « Ve avenue ». Un autre client m’a demandé « une nuance sexy mais pas trop shining » ! Dautres préfèrent que le meuble conserve sa patine. Moi aussi, jaime que lon sente lhistoire du meuble et son vécu.

GGN : De quoi souffrent les meubles ?

Corinne Châtelain : Ils souffrent à peu près tous de décollages à cause de la chaleur des appartements ! Les colles utilisées par les menuisiers et les ébénistes ramollissent sous l’effet de la chaleur et cristallisent lorsque la température redescend. Avec ces chauds-froids, elles finissent par ne plus coller. Les canicules nuisent aussi beaucoup aux meubles. A chaque rentrée, jai à restaurer des meubles qui ont souffert de l’été !

GGN : L’épidémie de Covid a-t-elle impacté votre travail ?

Corinne Châtelain : Oui. Je travaillais sur un gros projet pour la galerie Magen de New-York qui a acheté tout le mobilier connu de lartiste Hervé Baley, un élève de Franck Lloyd Wright. Architecte lui aussi, il concevait ses meubles en fonction de chaque maison. Il s’agit toujours de pièces uniques. Une grande exposition devait avoir lieu en juin. Jai déjà restauré une trentaine de meubles mais pour l’instant, tout est en suspens. La Covid nous pose aussi des difficultés pour nous fournir chez nos sous-traitants. Par exemple, nous n’avons plus de paille pour le cannage ou le rempaillage des fauteuils car toute la paille était importée de Chine. Elle n’était d’ailleurs pas toujours de bonne qualité et se déchire facilement. Aujourd’hui, les prix flambent, comme pour le rotin et la gomme-laque. Cela qui commence à poser des problèmes. Il faudrait que la France recommence à produire de la paille, et de qualité !

Iinformations : chatelaincorinne.blogg.org

10/09/2020 - Toute reproduction interdite

 


Fauteuil Hervé Baley en cours de restauration dans l'atelier de Corinne Châtelain
De Stéphanie Cabanne

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