Société | 17 mai 2020

Corée du Sud : Le tracking, une solution à double tranchant

De GlobalGeoNews GGN
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Le professeur Tilland enseigne l'anthropologie socioculturelle à l'Université de Yonsei, en Corée du Sud. En première ligne dans un pays qui a fait du tracking l'un de ses atouts majeurs dans la lutte contre le Covid-19, elle analyse les différentes conséquences de l’usage de cette technologie, à l'origine de plusieurs scandales

                                                                     Entretien conduit par Alexandre Rousseau

 

GGN : Pourquoi la Corée du Sud semble-t-elle si bien gérer la crise sanitaire ? 

Bonnie Tilland : Je crois que l’héritage culturel qui veut que les contacts physiques soient limités, qu’une certaine pudeur soit conservée entre les individus y est d’abord, pour beaucoup. En Corée, la distanciation sociale est culturelle. Ceci, combinée à une certaine discipline, permet de mieux comprendre la bonne gestion de la crise par la péninsule. Bien sûr, les dispositions socioculturelles n’expliquent pas à elles-seules ce phénomène. Il y a eu un certain nombre de mesures pour protéger, par exemple, les personnes vulnérables : les enfants n’avaient ainsi pas le droit de s’approcher de leurs grands parents afin d’éviter toute transmission. Une mesure qui, malgré son caractère anodin pour nous autres occidentaux, pose une vraie difficulté à la société sud-coréenne, habituée aux foyers intergénérationnels. Certaines familles continuent de vivre au même endroit, rassemblant ainsi deux, trois voire quatre générations au sein d’un seul et même domicile. Il a fallu s’adapter. Le télétravail et téléenseignement ont également été rapidement mis en place. Pour faire le lien avec ma propre situation et à l’heure où je parle (le 15 mai), les étudiants n’ont toujours pas repris les chemins des campus. Il y a quand même une certaine rigueur. Le gouvernement a aussi fait du bon travail parce que tous les systèmes de communication mis en place ont, à mon avis, permis d’éviter énormément de contaminations. À titre d’exemple, quand le nouveau foyer est apparu dans un quartier de Séoul, a Itaewon, tous les étrangers ont reçu un sms (en anglais) de la part du gouvernement pour les inciter à rester sur nos gardes et éviter les zones considérées comme exposées ou ayant été exposées au virus. C’est là - aussi, et malgré tout – l’un des avantages du tracking mis en place par les autorités. En parallèle, tous les étrangers se sont également vu proposer des tests de dépistage.

 

GGN : Quel regard portez-vous sur les méthodes de dépistage pratiquées en Corée du Sud, et sur leur efficacité ? 

Bonnie Tilland : Il est vraiment très facile de se faire tester. Il suffit d’appeler un numéro spécifiquement mis en place par les autorités pour identifier les centres de tests à proximité de notre position géographique. Tout en sachant que bon nombre d’hôpitaux disposent d’un service dédié au dépistage du Covid-19. Il est également possible - en particulier grâce aux mesures de tracking - d’être notifié dans le cas où nous aurions été en contact (direct ou indirect) avec une personne porteuse du virus. Dans ce cas précis, le dépistage est gratuit et prioritaire. Il est aussi possible d’accéder au dépistage pour celles et ceux qui souhaiteraient quand même se faire tester même si aucun contact avec un malade n’a été établi. Toutefois, comme ces demandes restent relativement marginales, elles ne sont pas gratuites et coûtent en moyenne 160 000 wons coréens (environ 120 euros). 

 

GGN : Le tracking est largement utilisé en Corée du Sud. Pourquoi la population ne semble-t-elle pas s’en soucier ?

Bonnie Tilland : Je pense que deux éléments explicatifs peuvent se distinguer des autres. Le premier, à mon sens, c’est le développement extrêmement rapide de la Corée du Sud au cours des dernières décennies. Cet envol économique, politique et social semble avoir créé un esprit de compromis au sein de la société coréenne, la rendant plus ouverte et tolérante à ce genre de pratiques. Le deuxième élément - intimement lié au premier- est le sentiment généralisé qui dirait que, quoi qu’il en soit, “nous sommes déjà tous surveillés”. La pénétration du numérique dans les sociétés, et en particulier en Corée du Sud - qui est très en avance technologiquement, en particulier par rapport à l’Occident - est telle qu’il y a déjà une conscience générale par rapport à ce type de questionnements. Si bien que, quand une crise sanitaire comme celle à laquelle nous faisons face se manifeste, les populations s'accommodent de mesures comme le tracking qu’elles considèrent comme un écoulement inéluctable d’une société déjà profondément numérisée.

 

GGN : L’apparition du nouveau cluster à Séoul change-t-elle la donne ? 

Bonnie Tilland : Lorsqu’un cas de coronavirus est établi, plusieurs informations liées à l’individu concerné sont rendues publiques. L’idée étant - toujours - d’apporter une réponse réellement efficace à l’épidémie et de limiter, autant que possible, la propagation du virus. Nous recevons donc un sms nous précisant l’âge de l’individu, son sexe ainsi que son itinéraire au cours des deux dernières semaines. C’est ce dernier point qui fait polémique. Lorsque le nouveau foyer de propagation est apparu dans le quartier d’Itaewon, à Séoul (quartier réputé pour son cosmopolitisme et ses soirées branchées), beaucoup se sont arrêtés sur le parcours d’un jeune homme de 29 ans - considéré comme le nouveau “patient 0”. Ce dernier a en effet fréquenté - au cours des deux dernières semaines - au moins deux “club gay”. Nous avons constaté la reprise quasi immédiate de cette information par les médias de cette affaire. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que toute cette histoire a entraîné un regain d’homophobie vraiment significatif. Beaucoup faisant le lien entre la récente recrudescence de cas et l’homosexualité. C’est précisément ce point qui change la donne. En Corée du Sud, l’homosexualité est un sujet extrêmement tabou. Si bien que les personnes ouvertement gay et lesbiennes se « comptent sur les doigts d’une main ». Les conséquences d’un “coming-out” dans la société sud-coréenne sont désastreuses, bien plus qu’en Occident. À titre d’exemple, une personne LGBT (Lesbian, Gay, Bisexual, Trans) peut être licenciée si son employeur apprend son orientation sexuelle. Elle peut aussi être déshéritée, “bannie” par sa famille. Les retombées peuvent donc être extrêmement graves. L’ensemble de ces conséquences potentielles a créé une peur-panique dans la communauté gay coréenne et beaucoup préfèrent ne pas se faire tester pour éviter tout risque de voir leur orientation sexuelle rendue publique. La politique gouvernementale de tracking pose donc un réel problème pour ces personnes.

 

GGN : Pourquoi la société sud-coréenne est-elle si réservée vis-à-vis des questions homosexuelles ? 

Bonnie Tilland : Il y a plusieurs éléments de réponses dans les constructions socio-culturelles qui caractérisent le pays. Le familialisme et le constructivisme, par exemple, sont extrêmement ancrés dans la société coréenne. Pour vous donner une définition simple, disons que le familialisme - à la coréenne - trouve son origine dans l’héritage confucéen, très présent en Asie de l’Est. Concrètement, le familialisme est la prévalence absolue de l’autorité, de l’unité et de la hiérarchie familiale sur l’ordre des choses. Le constructivisme est plus récent et plus spécifique à la Corée du Sud. En sociologie, c’est typiquement l’idée selon laquelle les individus se construisent autour de la représentation d’une réalité qui les entourent. Pour synthétiser grossièrement : pas de place pour la différence. Maintenant, quand vous ajoutez ces deux caractéristiques à un évangélisme chrétien (qui considère l’homosexualité comme un péché) encore profondément présent dans la société coréenne, vous comprenez pourquoi un certain nombre de réticences fortes continuent malgré tout de se manifester dans la péninsule quand il s’agit d’aborder des sujets tels que l’homosexualité. Enfin, il n’y a pas de loi “anti-discrimination” en Corée du Sud et les personnes homosexuelles ne bénéficient pas de protections particulières dans le monde professionnel. 

 

GGN : Vous Attendez-vous à une amélioration de la situation de la communauté LGBT en Corée du Sud ? 

Bonnie Tilland : J’ai le sentiment que la société coréenne évolue très rapidement. Donc envisager une amélioration significative des droits de la communauté LGBT n’a rien de farfelu pour moi. Quand nous pensons à la Corée du Sud, nous faisons souvent le rapprochement avec cette “fièvre éducative” qui caractérise le pays. La société coréenne est extrêmement éduquée (92% des jeunes coréens poursuivent des études supérieures après le lycée) et véritablement prête à tout apprendre. Bien entendu, il y aura des résistances, du côté des conservateurs qui gardent une assise vraiment considérable dans le pays. Donc ça prendra un peu de temps. Je ne vois pas le pays légaliser le mariage de même sexe dans les cinq ans qui viennent. Il faudra du temps, peut-être une transition générationnelle pour observer de réels changements dans la perception de la communauté homosexuelle. La société coréenne est une société jeune, il s’agirait de ne pas l’oublier. Elle s’est construite à une vitesse impressionnante pour développer et acquérir ce qui la caractérise aujourd’hui, tant sur les plans politiques, que sociaux ou économiques. Il en ira de même, je crois, pour la reconnaissance des droits LGBT. Mais je suis optimiste, dans dix ans, la situation aura déjà beaucoup changé : les traditions auront muté, les conservatismes seront moins incisifs. Encore un peu de patience. 

18/05/2020 - Toute reproduction interdite


Des personnes portant des masques faciaux pour se protéger contre la maladie à coronavirus (COVID-19) sont assises dans une librairie du centre de Séoul, le 21 avril 2020.
Heo Ran/Reuters
De GlobalGeoNews GGN

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