Le Convoi de la liberté qui converge vers Paris et Bruxelles rappelle immanquablement les premières semaines des Gilets Jaunes, par sa spontanéité et son hétérogénéité. Un mouvement qui fédère des membres « très différents mais unis autour d’un but » : le retour des libertés individuelles et la fin des mesures sanitaires jugées abusives. Une manifestation populaire, au sens premier du terme, parce qu'elle mobilise un peuple qui se sent maltraité, méprisé. D'où la nécessité d'écouter ces voix pour comprendre la colère et les frustrations qu'elles expriment.

Par Alixan Lavorel

Ils s’appellent Pierre, Victor et Mathilde* . Leurs chemins ne s'étaient jamais croisés. Pourtant, ces trois Français issus de parcours bien différents ont un point commun : ils participent au « Convoi de la liberté », cette manifestation dont le nom est inspiré du mouvement récent des routiers canadiens qui ont en partie bloqué Ottawa au début du mois de février pour protester contre les restrictions sanitaires. En France, le « Convoi de la liberté » connaît une ascension fulgurante sur les réseaux sociaux : en quelques jours à peine, plus de 350 000 personnes ont rejoint le groupe constitué sur Facebook, et plus de 15 000 abonnés suivent le fil d’actualité « officiel » de l’application Telegram. Sur ces deux canaux de communication, les messages postés se suivent par centaines et se ressemblent, appelant à une mobilisation nationale – voire européenne ! – ayant pour point de ralliement Paris, ce week-end du 12 et 13 février. Avant de se diriger dès le lendemain vers Bruxelles, au cœur de l’Europe.

Le groupe Facebook est public, et les membres du Convoi de la liberté partagent volontiers « bons plans » et itinéraires de route pour se diriger vers Paris. Mais peu nombreux sont ceux qui acceptent de se livrer à la presse – et encore moins en dehors de l’anonymat. Pourquoi ? Certains évoquent « des soucis de communication interne », d’autres craignent tout simplement « d’embrouiller davantage le bon déroulement » de ces journées de mobilisation. Car le Convoi de la liberté est bien, avant tout, un mouvement populaire de contestation, en de nombreux points similaires à celui des Gilets jaunes : pas de « leader » unique, des membres très actifs sur les réseaux sociaux, un mouvement apolitique et très hétéroclite. Mathilde ne récuse d'ailleurs pas le rapprochement entre ces deux mouvements. Cette femme de 45 ans, chauffeur poids-lourd, avait elle-même participé aux premières manifestations des Gilets jaunes, avant que les regroupements ne dégénèrent. Mais aujourd'hui, Mathilde assure que la situation et les consciences ont évolué : « Nous ne voulons pas de débordement ou de casse, comme nous l’avions tous constaté lors des manifestations majeures des Gilets jaunes, notamment à Paris. Les revendications ont d'ailleurs été totalement éclipsées et ridiculisées par les violences, car depuis ces événements regrettables, les manifestants n'ont plus été perçus comme légitimes aux yeux de nombreux Français ; ils ont perdu leur crédibilité ». L’exemple des Gilets jaunes revient souvent dans les discours des « convoyeurs », qui y retrouvent la même spontanéité et le même élan des premiers rassemblements à l'automne 2018.

« Mobilisés pour retrouver toutes nos libertés »

Plus de trois ans après, le cortège du Convoi de la liberté se caractérise aussi par la même hétérogénéité des manifestants : chauffeurs poids-lourd, Gilets jaunes, anti-pass vaccinal, motards, taxis... Et la liste s'allonge d’heure en heure sur les réseaux sociaux. Mais au-delà de ces différences, « tous partagent les mêmes objectifs », estime Victor, 43 ans, qui travaille également dans une entreprise de transport comme conducteur de camions. Victor est l’un des membres les plus actifs de la page Facebook du Convoi : « Notre mouvement est constitué de différentes corporations, de différentes religions et ethnies, de vaccinés et non vaccinés. Il n’y a aucune différence, aucun clivage entre nous, juste un peuple européen qui veut lever toutes les restrictions sanitaires, et récupérer ses libertés et ses droits ». Une analyse partagée par Mathilde : « Notre mouvement n’a rien à voir avec les vaccins, si ce n'est notre opposition au pass vaccinal et tout ce qui en découle ; mais nous manifestons aussi contre les hausses des taxes sur le carburant et les énergies en règle générale ! Bref, tout ce qui touche de près ou de loin à nos droits et libertés fondamentales, ainsi que toutes les inégalités qui sont grandissantes, de jour en jour ».

Pierre, 38 ans, rejoint aussi cette marche de protestation. Cet ancien restaurateur a perdu son emploi en CDI « car non vacciné ». Il partage l’analyse de ses camarades rencontrés en ligne, bientôt compagnons de route, à tous les sens du terme. En toute logique, ses revendications concernent directement son propre cas, et au-delà toutes les personnes qui se sont senties lésées par les mesures du gouvernement au cours des derniers mois : « Chaque être humain est libre de se faire vacciner ou non, sans contraintes et restrictions, chaque être humain est libre de son corps. C’est pourquoi nous nous mobilisons pour l’arrêt total de toutes ces restrictions sanitaires, du pass vaccinal, des masques, des personnes mises à pied ou n’ayant pas accès à certains métiers s’ils ne sont pas injectés ».

Si tous les convoyeurs contactés assurent vouloir exprimer leurs revendications dans le calme et rejettent unanimement tous débordements, ils assurent que leur émotion et leur motivation sont « sans faille » afin de retrouver « toutes les libertés et droits fondamentaux que ce gouvernement a piétiné sans en avoir rien à faire », conclut Pierre. « Il est temps de dire stop tous ensemble, main dans la main, sans clivage, au-delà de nos différences, à tous ces mensonges d’État que nous subissons depuis des années », rappelle pour sa part Victor. De son côté, Mathilde attend beaucoup de ce week-end de mobilisation, avec un soupçon de ressentiment à peine dissimulé à l’encontre d'Emmanuel Macron : « Ils veulent nous emmerder ? On va leur montrer ce qu’est un peuple uni, qui compte bien l' emmerder à son tour ! »

* Les prénoms ont été changés à la demande des interlocuteurs

10/02/2022 - Toute reproduction interdite


Un activiste tient des aliments avec des autocollants indiquant "Je soutiens le convoi de la liberté" avant le départ du "Convoi de la liberté", à Nice ,le 9 février 2022.
© Eric Gaillard/Reuters
De Alixan Lavorel