Analyses | 15 mars 2020

Conséquences géopolitiques du Coronavirus

De Roland Lombardi
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Roland Lombardi, géopolitologue, nous livre son analyse de la crise du coronavirus et de son impact possible sur la stabilité des grands États.

 
Depuis l'Antiquité, les grandes pandémies ayant frappé l'humanité ont toujours causé des bouleversements géopolitiques notables. Elles ont toujours été des points de bascule dans le cours de l'histoire. Ce fut notamment le cas avec la peste d'Athènes (fièvre typhoïde), au Ve siècle av. JC., qui emporta le grand Périclès et marqua le début du déclin de l'âge d'or athénien. Cette épidémie aurait causé la mort d'un tiers de la population de la cité, qui comptait alors environ 200 000 habitants.

La peste de Justinien, entre les VIe et VIIIe siècles, est la première pandémie (du grec « pan », qui signifie tous et qui s'applique en cas de propagation à la population de tout un continent voire plus) connue de peste. D'origine incertaine, elle serait partie d'Egypte ou serait venue d'Asie centrale et aurait été véhiculée via la Route de la Soie. Quoi qu'il en soit, elle a été propagée par les premiers grands échanges commerciaux. Les estimations varient entre 25 et 100 millions de victimes. Soit un tiers de la moitié de la population de l'époque. Avec 10 000 décès par jour, Constantinople aurait ainsi perdu, en un été, 40% de sa population. Au début du fléau, la grande puissance du moment, l'empire byzantin romain d'Orient jouissait d'une puissance militaire et économique conséquente. Son impact l'affaiblira fortement et sera l'une des raisons principales qui l'empêcha de reconstruire un empire romain unifié.


Quant à la « grande peste » du Moyen-Âge, elle a profondément marqué la mémoire collective des Européens. De 1347 à 1353, cette infection bubonique, une bactérie qui se transmet à l'homme via la puce, aurait tué près de 35 millions de personnes (soit 40 % de la population !) dans une Europe en plein boom, démographique et économique. Une nouvelle fois, les facteurs de propagation sont la guerre et surtout le commerce. Venue d'Asie, les comptoirs commerciaux seront les premiers touchés, et les cités portuaires riches et prospères du bassin méditerranéen comme Constantinople, Messine, Gênes, Venise et Marseille, seront impactées les unes après les autres en une année. C'est à cette époque que fut instaurée la mise en « quarantaine ».
Mais les conséquences sociales, politiques et géopolitiques seront là encore importantes. En effet, cette pandémie décimera les rangs de l'Eglise catholique dont les membres sont les « primo intervenants » de l'époque. Par la suite donc, le « renouvellement des effectifs » sera hâtif et de moindre qualité, ce qui sera, pour certains historiens, l'une des raisons de la Réforme protestante quelques décennies plus tard... Par ailleurs, « la mort noire » affaiblira davantage ce qui restait de l'Empire byzantin, déjà moribond depuis la fin du XIe siècle, et qui finira par tomber face aux Turcs un siècle plus tard, en 1453. Enfin, elle ralentira la Reconquista espagnole et surtout accentuera le déclin de la puissance des Républiques de Gênes et de Venise.
Peut-être que sans elle, un siècle plus tard, Christophe Colomb aurait obtenu les financements de sa patrie natale pour son expédition et qu'aujourd'hui l'Amérique du Sud parlerait italien !


Il y a 100 ans, la pandémie de « grippe espagnole », qui sévit de 1918 à 1919, toucha entre un quart et un tiers de la population mondiale. Selon les sources, en seulement 18 mois et en dépit d'un taux de mortalité de « seulement » 2 à 4 %, elle fut plus meurtrière que la boucherie de la Première guerre mondiale puisqu'elle fut responsable de 25 à 100 millions de morts ! Causé par la propagation d'un virus de grippe A, connu sous le nom de H1N1, cet agent infectieux serait né d'une souche humaine et de gènes aviaires, résultat d'une mutation génétique ayant eu lieu en Chine.
Bien que la pandémie soit surnommée « grippe espagnole » (l'Espagne, neutre durant le conflit mondial et donc non soumise au secret militaire, sera le premier pays à la mentionner publiquement), la « mère de toutes les pandémies » fut vraisemblablement importée de Boston par les soldats américains ayant auparavant séjourné en Chine.


Au même titre que la peste, la « grippe espagnole » marquera également l'inconscient collectif au point d'incarner le summum du fléau épidémique puisqu'elle fut la pandémie la plus dévastatrice de l'histoire touchant toute la planète. Avec plus de 400 000 décès en France et 200 000 victimes en Grande-Bretagne, la pandémie affaiblira un peu plus l'Europe déjà exsangue après la saignée de la Grande guerre. Parmi les victimes célèbres de cette maladie, on peut compter le poète français Guillaume Apollinaire et l'écrivain français Edmond Rostand, l'économiste et sociologue allemand Marx Weber, le grand-père de Donald Trump ou encore le président américain Woodrow Wilson. Ce dernier mourut d'ailleurs durant les négociations du traité de Versailles en 1919 et ne sera donc pas présent pour atténuer, comme il le souhaitait, les dures et humiliantes sanctions imposées par Clemenceau à l'Allemagne vaincue. Nous connaissons dès lors les conséquences de celles-ci dans la suite de l'histoire...


Des projections font état d'un risque de 300 000 morts

Aujourd'hui, le niveau sanitaire, la médecine moderne, les moyens scientifiques, les progrès virologique et épidémiologique pourraient nous faire croire que l'humanité est mieux armée pour combattre ce genre de fléaux. Pourtant, c'est encore une fois un virus microscopique qui paralyse la planète et bouleverse le cours de l'histoire.
Les marchés financiers étaient déjà dans une logique de baisse dès le début de l'année, avec l'apparition du SARS-Cov-2 en Chine. La chute brutale des bourses mondiales la semaine dernière indique déjà que la pandémie (déclarée comme telle par l'OMS il y a quelques jours) va provoquer une crise financière plus grave que celle de 2008.
Cela est malheureusement inévitable attendu que l'activité économique chinoise est au ralenti. Notamment lorsque l'on sait que 80 % des produits industriels consommés dans le monde sont fabriqués en Chine, ou intègrent des composants chinois ! Pas étonnant d'ailleurs que les pays les plus touchés soient l'Italie et l'Iran puisqu'ils entretiennent de fortes relations avec Pékin.
En clair, l'activité économique internationale est en risque de blocage total et l'activité de transport comme l'activité financière en voie d'asphyxie. Certains évoquent déjà un krach boursier sans précédent, une crise bancaire majeure et généralisée ainsi qu'une récession mondiale.
Si l'on se réfère aux chiffres officiels, on constate que la Corée, le Japon, Singapour, Taiwan, Hong-Kong et même la Chine ont su endiguer l'épidémie et semble avoir surmonté pour l'instant la crise. Grâce à leur discipline, leurs organisations sociétales et des mesures drastiques comme des tests à très grande échelle, le cloisonnement des lieux les plus sensibles et des opérations de désinfection de masse des lieux publics, les pays asiatiques sont parvenus à ralentir la progression de la maladie. D'autres pays comme la Russie, Israël et dernièrement les Etats-Unis, ont pris les mesures nécessaires.
S'il faut rester prudent quant à la reprise en main, avec succès, de la situation par la Chine, celle-ci, grâce à son potentiel humain et technique, peut rebondir et sortir grandie de cette terrible épreuve. Cela est même souhaitable pour la suite et une relance rapide de l'activité mondiale, indispensable.
Pas d'inquiétude également du côté des Etats-Unis et de la Russie. Car, que cela nous plaise ou non, chaque nation réagit indépendamment des autres, et sur ce défi de sécurité mondiale, ce sont des mesures de protection nationales qui sont prises. C'est donc des États « forts » que viendra le salut, comme le prouve d'ailleurs l'impuissance de l'OMS et de l'ONU devant cette crise...
Quant à l'Union européenne, c'est une autre histoire. Cette pandémie accentuera son déclin et sa division. D'ailleurs actuellement, c'est la Chine qui vient en aide à l'Italie !
Bien sûr, l'Europe aurait les moyens de réagir et de faire face. Mais ses dirigeants et ses élites hors-sol, ancrés dans la mondialisation et attachés aux libertés individuelles, n'ont pas pris, une nouvelle fois, la réelle mesure de la menace. Exactement comme avec le terrorisme islamiste et la crise des migrants. Il ne fallait pas s'attendre à autre chose de la part de personnes qui considèrent le mot frontière comme un gros mot et qui sont soumis aux diktats de la haute finance !
En voulant éviter la panique pour ne pas connaître une crise financière, ils auront finalement les deux ! L'exemple le plus frappant est celui des responsables politiques français qui ont fait preuve d'une arrogance et d'un manque total d'anticipation. Ce lundi soir, le président français a fait la morale aux Français trop indisciplinés. Pourtant, avec une condescendance criminelle, ce sont les autorités qui ont minimisé l'épidémie dès le début de la crise ! Depuis février et jusqu'à hier, nous assistons à une série d'incohérences irresponsables, d'hésitations et de cafouillages : déclarations de la ministre de la Santé complètement déconnectées des réalités, interdictions de certains rassemblements mais maintien, en pleine crise, des matchs de football avec des équipes italiennes, aucune annulation des vols provenant de Chine, toujours pas de fermeture des frontières (alors que leur modèle suprême, Angela Merkel vient de décider unilatéralement la fermeture des frontières allemandes !), appel aux mesures de « distanciation » et à la prise de conscience des Français alors que, par petits calculs politiques, les élections municipales étaient maintenues ce week-end...


Et bien sûr toujours pas de vigilances sanitaires dans les aéroports !

Pour exemple, à mon retour le 12 mars dernier (le jour du discours du président Macron sur le passage au stade 3) d'une mission en Syrie via Beyrouth, je n'ai eu aucun contrôle de température ni même un questionnaire de santé à Roissy ! Rien ! Alors qu'à l'aéroport de Beyrouth et à la frontière syro-libanaise, lors de mon arrivée (le 5 mars) et de mon départ, ces contrôles étaient bel et bien effectifs !
A présent, nous sommes encore une fois dans l'urgence et la précipitation. Au final, des mesures draconiennes supplémentaires risquent fort d'être encore annoncées prochainement. Mais n'est-ce pas trop tard ?
D'après certains spécialistes travaillant sur des projections, jusqu'à 300 000 personnes pourraient décéder du virus en France si l'on ne prend pas rapidement les mesures adéquates !
Les services d'urgence et de réanimation sont déjà sur le point d'être saturés... Notre système hospitalier, déjà cassé par des décennies de réorganisation technocratique de la santé publique, ne pourra pas encaisser le choc.
L'histoire et la tragique actualité nous l'apprennent. Le risque pandémique est une réalité, encore aujourd'hui. Quelle suffisance cynique d'avoir cru que notre « progrès » nous mettrait à l'abri !
Gouverner, c'est prévoir le pire. Pour l'instant le taux de létalité du Coronavirus est bas (1 à 3 %) mais son infectiosité reste élevée (bien supérieure à une grippe classique) et une mutation létale ou simplement les risques de rechutes des personnes guéries sont toujours possibles à n'importe quel moment.
Les effets sur notre monde interconnecté seraient alors dignes d'un scénario catastrophe hollywoodien ! Malheureusement, on l'a encore vu ces dernières semaines, nos chefs actuels sont loin d'être à la hauteur.
Ce qui est toutefois certain, c'est que le système-monde, dans lequel nous vivions jusqu'ici, sortira fortement fragilisé de cette épreuve...

 

16/03/2020 - Toute reproduction interdite


Des agents de la police des frontières contrôlent les véhicules au dernier poste de péage entrant en Espagne en provenance de France à La Jonquera, Espagne 17 mars 2020
Nacho Doce/Reuters
De Roland Lombardi

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