Steven Moore est lanceur d’alerte. Avec son équipe La Team Moore  et le réseau de bénévoles (R)Evolution, il traque les pédo-criminels sur internet afin de les compromettre. Avec le confinement, il affirme que les signalements de contenus pédo - criminels en ligne ont explosé.  

                                                             Propos recueillis par Peggy Porquet.

GGN : Votre groupe citoyen a démarré ses activités en France l’année dernière. Combien de pédo-criminels avez-vous recensés ?
Steven Moore : J’ai commencé d’abord seul en mars 2019, puis la Team Moore s’est constituée le mois suivant. Depuis le 1er décembre nous avons lancé le réseau (R)Evolution avec des bénévoles un peu partout en France, en Suisse, en Belgique au Canada et d’autres pays à travers le monde. Au moment où je vous parle, nous pourrions transmettre à la justice les dossiers de plus d’une centaine de prédateurs sexuels, qui permettraient l’ouverture d’enquêtes, des arrestations et des procès. Ce chiffre est en constante augmentation chaque jour qui passe.

GGN : La Team Moore collabore-t-elle avec les forces de police ?
Steven Moore : Nous demandons un cadre légal depuis plus d’un an. Nos interlocuteurs nous rétorquent que ce n’est pas notre travail, ce qui est vrai. Ils prétendent que nous pourrions empiéter sur leurs enquêtes, ce qui est faux, car toutes les personnes que nous avons remises à la justice étaient hors des radars. La plupart étaient multirécidivistes. Au Québec, nous avons signalé un réseau criminel de huit personnes qui ont été jugées pour production et diffusion d’images pédopornographiques. Nous avions créé trois faux profils d’enfants. L’initiateur de ce réseau avait contacté les trois profils en envoyant quotidiennement des vidéos alors qu’il se masturbait. En tant que bénévoles, nous demandons une collaboration avec les forces de l’ordre. Depuis que nous avons lancé (R)Evolution, une demi-douzaine de policiers et de gendarmes nous on rejoint dans l’ombre et nous aident à faire passer des dossiers. Il est très compliqué pour nous de présenter un dossier à la Justice. Nous transmettons ceux que l’on estime les plus dangereux. Les policiers et les gendarmes les remettent à la Justice en leur nom propre. Nous sommes prêts accepter les procédures les plus strictes que l’on pourrait nous imposer et que nous ne manquerions pas de respecter. C’est un fait, les forces de l’ordre qui travaillent sur le sujet sont en sous-effectif et l’ont reconnu à plusieurs reprises. Dans un reportage de l’émission Envoyé Spécial, le chiffre de 150 personnes a été avancé, 20 pour la Police nationale et 130 pour la Gendarmerie, sachant que 80% d’entre eux travaillent sur des questions de cyberterrorisme et en aucun cas sur des affaires de pédo-criminalité.

GGN : Combien de cas de pédo-criminels ont été examinés en justice depuis l’existence de votre groupe ?
Steven Moore : Pour la Team Moore elle-même, ses actions ont mené à seize arrestations et une vingtaine pour le réseau (R)Evolution. Les seize personnes qui ont été arrêtées vont passer en procès en France. A Reims, nous avons compromis numériquement quatre personnes qui travaillaient dans la même société. Elles voulaient avoir des ébats sexuels avec des petites filles dans des caves. Dans l’affaire de Bordeaux, nous avons mis à jour un multirécidiviste qui avait fait de vraies victimes. A la Réunion, il s’agissait de deux personnes qui travaillaient avec des enfants et qui seront jugées en juillet prochain.
Beaucoup de plaintes déposées par nos bénévoles ont été refusées, ce qui est illégal. L’article 15-3 du code pénal stipule que les forces de l’ordre sont tenues de prendre les plaintes, qu’elles viennent d’un mineur ou d’une personne majeure. Nous avons eu d’autres cas ou des mains courantes ont été faites à la place. Je m’en souviens d’une ou la police a noté « nuisances diverses ». Là, on ne parlait pas de quelqu’un dont le chien aboyait trop tôt le matin ! On parlait d’une personne qui donnait rendez-vous à une petite fille de douze ans dans la forêt ! L’enquête a été classée sans suite. Dans d’autres cas, les forces de l’ordre nous ont dit que l’infraction n’était pas caractérisée, ce qui est faux. L’article 227-22-1 stipule que faire des propositions sexuelles à un mineur ou à une personne se présentant comme telle est passible de deux ans d’emprisonnement, et cinq ans s’il y a eu une rencontre physique. Cela montre que certaines forces de l’ordre ne connaissent pas cette loi, et encore moins le grand public.

GGN : Le 27 mars dernier, Europol a signalé une forte augmentation de l’activité de recherche en ligne à contenu pédopornographique, dû au confinement. Faites-vous le même constat ?
Steven Moore : Absolument. Depuis le début du confinement, ça a littéralement explosé. Nous recevons quotidiennement des vidéos de bébés ou d’enfants se faisant violer face caméra ou subissant d’autres sévices. Notre réseau est tellement vaste que les gens nous appellent de partout et nous demandent de l’aide. Ils nous envoient des contenus qu’ils ont repéré pour savoir si l’on peut faire quelque chose et remonter à la source. Nous nous entraidons beaucoup. Nous sommes cependant très vigilants à ne pas franchir la ligne rouge en se retrouvant dans un schéma d’incitation au crime. Cela n’est pas recevable en Justice et peut provoquer des poursuites judiciaires. Les gens qui exposent des identités sur internet peuvent se retrouver condamnables pour atteinte à la vie privée. La Justice française est faite ainsi. Nous voulons que notre démarche soit faite dans la plus stricte légalité, ce qui pose problème aux autorités françaises. Depuis le début du confinement, je reçois l’appel d’une personne toutes les dix minutes qui souhaite nous rejoindre. Nous recevons en moyenne deux à trois vidéos quotidiennement et nous n’avons pas encore l’œil partout. Nous sommes des intercepteurs et non des chasseurs. Les pédo-criminels viennent à nous et engagent la conversation. (…) Lorsque j’ai donné l’alerte aux autorités canadiennes sur un prédateur qui avait déclaré vouloir vivre avec une jeune fille de douze ans dans un chalet ou que j’ai fait parvenir le dossier d’un homme venant de Metz qui avait lui-même violé sa fille à Europol, on m’a d’abord rétorqué que ce que je faisais était illégal. J’ai argumenté avec eux et ils ont fini par revenir sur leurs déclarations. (…) Les personnes qui travaillent avec moi sont à 70% des anciennes victimes, ou sont parents d’anciennes victimes. Je suis convaincu que la protection de l’enfant ne fait pas rire l’opinion publique française. Je suis lanceur d’alerte depuis 13 ans et j’ai voulu réaliser quelque chose de concret pour remettre à la Justice des éléments compromettants plutôt que de m’indigner derrière mon écran. Début janvier 2019, j’ai été contacté par la mère d’une des victimes des pédo-criminels de la Réunion et c’est elle qui m’a donné l’impulsion. Ma satisfaction est de voir que sa petite fille que je ne connais pas, qui ne pouvait plus sortir de chez elle, est sortie d’affaire. Elle est apparemment épanouie et âgée de 15 ans. Je me suis confronté à ses prédateurs et l’affaire a été révélée par voie de presse. Leur arrestation a suivi. (…) Dans l’affaire de Reims que je vous citais précédemment, nous sommes passés par toutes les voies légales telles que la plateforme Pharos, la Gendarmerie, la cybercriminalité, et nous avons été refoulés de partout. (…). Nous avons fourni au Procureur les échanges par mail de trois mois de conversation avec les prédateurs. Il les a refusés par la suite. Il a aussi ouvert une enquête contre nous pour atteinte à la vie privée car il y a eu une plainte d’une des familles des prédateurs. Je n’ai pas encore reçu ma convocation, mais j’ai vraiment hâte d’aller répondre de mes actes devant la Justice.

GGN : Le confinement suscite-t-il un éventuel relâchement parental quant à la surveillance de l’activité des enfants sur internet ?
Steven Moore : Oui malheureusement. Il y a aussi un autre problème. Avant le confinement général, lors de l’annonce de la fermeture des écoles, nous avons posté un message d’alerte pour prévenir les parents de ne pas confier leurs enfants à n’importe qui pour leur garde. Avec l’annonce de la fermeture, des pseudo-nounous se sont révélées dans toute la France. Même s’il est infime, il y a un pourcentage certain de gens qui veulent profiter de ces enfants. De plus, avec le confinement, nos enfants ont du temps libre et la plupart ont un smartphone. Même si les parents leur interdisent l’accès aux réseaux sociaux, ils y parviennent. Soyons réalistes. J’ai l’une des membres de mon équipe qui s’est rendu compte que sa fille était sur Instagram et Snapchat malgré son interdiction. Sur ces plateformes, tout comme Facebook, TikTok, YouTube , il y a des réseaux pédophiles bien implantés. Tout ceci n’est absolument pas sur le darknet. Il y a quelques jours, j’ai diffusé sur notre page Facebook des commentaires pédopornographiques dans lesquels des gens discutent publiquement de se créer des groupes WhatsApp pour s’envoyer des vidéos d’enfants. Ils sont des dizaines à parler publiquement !


GGN : Actuellement, les réseaux sociaux font-ils un réel travail de modération et de suppression des contenus à caractère pédo pornographique ?
Steven Moore : Non. J’accuse ouvertement Facebook de complicité passive sur le sujet. Nous avons rendu publiques des captures d’écran sur lesquelles Facebook nous répond qu’ils sont débordés en raison du Covid-19. Il faudra que l’on m’explique pourquoi ils sont très forts pour supprimer des Fake news et beaucoup moins pour la suppression de contenus à caractère pédopornographique. Nous avons reçu une deuxième réponse de Facebook qui nous explique que telle ou telle photo n’enfreint pas les standards de sa communauté. On marche sur la tête ! Que cette réponse soit automatique, que les algorithmes de Facebook passent à côté d’une image, je veux bien le concevoir. Mais comme nous sommes des centaines à signaler ces contenus, que nous recevons d’autres messages disant que si nous sommes dérangés, nous pouvons nous désabonner de tel ou tel fil, je me pose de plus en plus la question de cette complicité passive. Il y a quelques années, Facebook avait quand même posé la question de savoir si la publication de jeunes filles de 14 ans dérangeait les utilisateurs ! Facebook a des algorithmes, mais aussi des modérateurs…

GGN : Vous avez brièvement échangé avec le Président Emmanuel Macron lors de sa visite à la Réunion en Octobre dernier. Qu’en est-il ressorti ?
Steven Moore : Nous nous sommes parlé dans les yeux et je lui ai fait remarquer qu’il y avait vingt cyber-patrouilleurs sur tout le territoire français pour surveiller les réseaux sociaux alors que lui-même disposait de 1500 gendarmes et policiers pour sa protection personnelle lors de sa visite. Je lui ai aussi demandé une explication sur le fait que des citoyens dénonçant la pédopornographie sur internet inquiète les autorités. Il a répondu que c’était faux. Il a menti puisque les plus hautes autorités de la police et de la gendarmerie ont confirmé leur inquiétude, en disant que notre action était interdite et contre-productive. Emmanuel Macron m’a aussi parlé de la proposition de loi Avia, sauf qu’elle ne mentionne aucunement la pédophilie et la pédo-criminalité.

07/04/2020 - Toute reproduction interdite


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De Peggy Porquet