Eric Sylvestre est médecin généraliste et consultant de notre site d’information. Nous lui avons demandé de revenir sur les raisons du confinement, et les consignes d’hygiène à respecter impérativement. Propos recueillis par Emmanuel Razavi

Pourquoi faut-il éviter de sortir ?

Il s'agit d'une mesure contraignante, qui peut paraitre excessive pour les personnes non à risque (jeunes, sans pathologie) qui n'ont pas une grande probabilité de présenter une forme grave de Covid-19. C'est pourtant le moyen le plus sûr d'éviter d'entrer en contact avec le virus et de se retrouver être le maillon d'une chaine qui affectera des maillons plus faibles (personnes âgées et/ou avec pathologie). Et c'est aussi le meilleur moyen de retarder l'apparition du pic épidémique (moment ou le nombre de nouveaux cas est à son maximum) qui, s'il est trop rapide, risque de dépasser les capacités de prise en charge sanitaires (des malades du Covid-19, mais aussi des autres maladies aigües nécessitant des soins urgents).

Comment éviter la propagation ?

Avant de répondre, je voudrais revenir sur une notion importante à avoir pour comprendre la propagation d'une épidémie, c'est le taux de reproduction de base (Ro) qui correspond en gros au nombre moyen de personnes qui seront infectés par un malade. Il est facile de comprendre que si un agent infectieux à un Ro inférieur à 1 (une personne contaminante contaminera en moyenne moins d'une autre personne), la propagation s'arrêtera, alors qu'au contraire si ce taux est supérieur à 1, il y aura de plus en plus de malades. Ce qui pourra entrainer une situation épidémique comme actuellement.

Le Ro du SARS-CoV-2 (agent du Covid-19) est évalué aux environ de 3. Même si ce chiffre est discutable, et demande à être précisé, cela signifie qu'un individu contagieux au contact d'une population saine va infecter en moyenne 3 personnes. Pour comparaison le Ro d'une grippe commune est évalué à 1,5. On observe donc rapidement une augmentation exponentielle (d'abord lente puis rapidement explosive) du nombre de nouveaux cas (en théorie: 1 puis 3, 9, 27... et près de 60.000 au bout de 10 générations). Bien sûr cette augmentation ne peut pas continuer indéfiniment, le nombre de malades finirait par dépasser la population totale, ce qui est évidemment impossible.

Dans le premier temps d'une possible épidémie, pour éviter une propagation d'un agent potentiellement épidémique, il faut essayer de repérer et d'isoler le maximum de personnes contagieuses afin de faire diminuer le taux de reproduction en dessous de 1 ce qui, si on y arrive, permet de l’éteindre rapidement. C'est ce qui a pu être obtenu en 2002-2003 avec le SRAS et en 2012 avec le MERS (deux autre Coronavirus). Malheureusement, avec le Covid-19 les foyers s'allument plus rapidement et il a été impossible d'empêcher l'expansion pandémique que l'on observe actuellement. En France, il est actuellement impossible d'espérer pouvoir contrôler tous les nouveaux cas. On assiste donc au développement d'une épidémie de grande importance, étant à ce jour en phase de croissance exponentielle. Le nombre de nouveaux cas va continuer à augmenter avant de se stabiliser et de diminuer. L’objectif à ce stade est donc de diminuer au maximum la vitesse de propagation, afin de retarder et diminuer la hauteur du pic épidémique, afin d’éviter ou tout au moins de limiter l’engorgement prévisible des recours médicaux. Et comme il n’est plus possible de repérer et isoler toutes les personnes contaminantes, il faut considérer tout le monde comme potentiellement contaminant et donc diminuer au maximum toutes les interactions entre personnes contaminantes.

Quelles sont les consignes d'hygiène ?

Si une sortie du domicile est nécessaire il est important d'essayer de limiter au maximum les risques. Tout d'abord éviter tout contact non nécessaire avec d’autres personnes potentiellement porteuses du virus, ne pas se serrer la main, ne pas s'embrasser. Certains préconisent de remplacer ces rituels par un palliatif du genre “contact coude contre coude”. Même si c'est moins risqué, cela reste tout de même un geste pouvant permettre un échange de virus, des rituels sans contact comme signe de la main ou de la tête sont à privilégier. Il faut aussi essayer de garder un minimum de distance (au moins 1 mètre) avec les autres personnes. En cas de toux ou éternuement, couvrir sa bouche avec son coude (les mains étant plus susceptibles de multiples contacts dispersant le virus). Evitez autant que possible les échanges d'objets, et évitez de vous toucher les yeux, la bouche ou le nez. L'autre point important c'est de bien se laver les mains. Le virus du Covid-19 est protégé par une enveloppe lipidique que détruit facilement un simple savonnage, c'est le moyen à privilégier. Un gel hydro-alcoolique est utile pour les situations lors desquelles ce savonnage n'est pas possible (comme en extérieur). Il faut notamment se laver les mains après être sorti dans des lieux publics, après contact avec toute surfaces en extérieur (y compris après échange d'argent), avant et après avoir mangé, être allé aux toilettes ainsi bien sur que dés qu'elles sont sales !

Le lavage avec savon doit être minutieux, au moins 20 secondes, en n'oubliant aucune partie : dos des mains, ongles, entre les doigts, après retrait d'éventuelles bagues. Bien rincer, sécher (idéalement avec des serviettes en papier jetables) et attention à ne pas se recontaminer en manipulant un robinet ou poignée de porte etc. Attention aux faux moyens de protection qui ne manquent pas de fleurir sur internet, du genre boire un verre d'eau toutes les 15 minutes, ce qui serait sensé entrainer les virus dans l'estomac ou il sera détruit. Hélas c'est tout à fait inutile, les virus étant dans les voies respiratoires ils ne sont pas impactés.

Quels sont vos conseils pratiques et règles à respecter à la maison ? Les couples peuvent-ils avoir des relations sexuelles ?

En théorie il vaudrait mieux essayer de garder autant que possible ses distances. En pratique, tant qu'il n'y a pas de symptômes, c'est à chacun de voir en fonction des besoins psychologiques ou de définir les limites. Cela dépend aussi de la situation de risque face à la maladie. Il faudra être plus prudent avec des personnes âgées et ou avec pathologie, comme avec les femmes enceintes. Il faut aussi être prudent si une personne est plus exposée à une possible contamination (personnel soignant par exemple). Attention de ne pas priver un enfant, déjà angoissé par la situation, de câlins qui le réconforteront. Mais expliquez lui aussi les raison d'une diminution éventuelle des contacts. Entre adultes, les relations sexuelles ne représentent pas de risque excepté la transmission salivaire. On peut d'ailleurs certainement prédire une augmentation de la natalité d'ici neuf mois !

Comment organiser au mieux son confinement ?

C'est une question qui dépend grandement de chaque situation : personne seule, en couple, avec enfant ou non, difficile de donner une réponse unique. En fonction de ses gouts il faut essayer de trouver des occupations, faire ce que l'on n'avait pas le temps de faire comme lire, regarder des films, jouer à des jeux vidéo, faire du bricolage etc. Continuez (ou même rétablissez) le contact indirect avec les autres par téléphone, vidéo conférence...

Faites preuve de solidarité en étant à l'écoute des possibles besoins de vos voisins (personnes seules, âgées...). Faire du sport est un excellent moyen de se maintenir en forme et de garder le moral. Il faut bien sur le faire en respectant strictement les consignes, pas de sport en groupe, pas de sports à risque de blessure (pas de skateboard autour de chez soi par exemple) qui monopoliserait des ressources médicales déjà saturées. Reste la marche ou le footing tranquille autour de son domicile, lavez-vous bien les mains avant et après, restez éloignés d'autres pratiquants. Restez à l'écoute de l'évolution de la situation, sans que cela devienne une source d'angoisse. Restez sur des sites sérieux, en évitant une recherche frénétique de solutions alternatives inefficaces et anxiogènes.

Pourquoi les gens qui ne respectent pas les recommandations nous mettent en danger ?

Ne pas suivre les recommandations c'est participer à la circulation du virus. Moins elles seront suivies, plus brutale sera l'augmentation du nombre de cas avec parmi eux une un nombre d’autant plus important de cas graves, augmentation qui à de grand risque de dépasser les capacités en personnel et en matériel de prise en charge sanitaire. Certains pensent que ce n'est pas bien important s'ils l'attrapent, ce ne sera au pire qu'une petite grippe, et effectivement s'ils sont jeunes, en bonne santé, il est peu probable qu'ils fassent une forme grave - qui est toutefois possible malgré tout -. Mais il faut bien qu'ils comprennent qu’en agissant ainsi, ce n'est pas tant leur santé qu'ils mettent en jeu, mais qu'ils contribuent à l'augmentation de la mortalité. Et s'ils ne sont pas convaincus, qu'ils imaginent, s'ils arrivent à l'hôpital avec une fracture suite à une chute en pratiquant un sport à risque, comment ils seront accueillis par un personnel exténué, en surcharge de travail, avec tous les lits pleins, devant faire un choix entre qui soigner et qui laisser sans soins comme cela peut arriver si l’on passe dans une situation de médecine de guerre !

Porter un masque dans la rue est-il utile ?

Il est important de comprendre que les masques simples (de type chirurgicaux) sont faits pour protéger les autres, pas pour empêcher de se contaminer. Ils ont une utilité dans la rue si vous toussez alors que des personnes sont proches de vous, ce qui actuellement ne devrait pas se produire vu les restrictions de mobilités. Les particules salivaires infectieuses ne restent pas longtemps en suspension dans l'air, elles retombent rapidement. Tant qu'on garde ses distances, il n'y a donc pas de danger à passer dans la rue sans masque, même après une personne contaminante. En tant que médecin, quand je me rends actuellement à pied au domicile d'un patient, j'ai un masque que je porte uniquement quand j'arrive en présence du patient.

Quelle est la meilleure stratégie au niveau national ?

On pourrait être tenté comme l'a proposé Boris Johnson pour le Royaume-Uni de “laisser passer l'incendie” et d'attendre qu'il s'éteigne au lieu d'essayer de lutter vainement pour au final ne faire que retarder la progression. Si économiquement cette attitude peut se défendre, elle est hautement risquée sur le plan humain. En effet, le pic épidémique sera d'autant plus haut qu'il sera atteint rapidement, le risque majeur étant la saturation des capacités de soins du pays. Ce qui obligerait à passer à une stratégie de médecine de guerre où il faut choisir qui soigner et qui laisser mourir. Au final, le nombre de cas total peut être similaire, mais la mortalité sera bien plus élevée.

La priorité est donc, si on veut éviter cette surmortalité, de retarder et diminuer la hauteur de ce pic épidémique. Pour cela il faut diminuer au maximum la probabilité de rencontre d'une personne contaminante avec une personne pouvant être contaminée. Il faut donc continuer à repérer et isoler les malades, confiner leurs contacts, mais aussi limiter au maximum toutes les interactions pouvant entrainer le passage du virus entre personnes. Et si ces contacts sont malgré tout nécessaires, en limiter au maximum la probabilité d'échange viral par une hygiène stricte.

19/03/2020 - Toute reproduction interdite


La morphologie ultrastructurale présentée par le nouveau coronavirus 2019 (2019-nCoV) illustrée par les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) à Atlanta, aux États-Unis, le 29 janvier 2020
Alissa Eckert, MS; Dan Higgins, MAM/CDC/Handout via Reuters
De Emmanuel Razavi