Interviews | 19 mars 2020

Confinement en Italie : le témoignage d’Alexis Kauffmann

De GlobalGeoNews GGN
6 min

Alexis Kauffmann est professeur de mathématiques au Lycée Victor Hugo de Florence, en Italie. Il est aussi le fondateur de Framasoft, une association de promotion et de diffusion de logiciels libres. Depuis une dizaine de jours, il vit confiné à son domicile et continue à enseigner tout en tâchant de préserver sa santé et celle de ses proches. Il raconte.  

                                Propos recueillis par Alexandre Rousseau

GGN : Vous vivez en confinement depuis plusieurs jours. Parvenez-vous à vous adapter ?
Alexis Kauffmann : Je viens de poster un tweet en disant que tout ceci ressemble un peu à « Un jour sans fin ». C’est un film dans lequel le héros se réveille et revis toujours la même journée. Et c’est un peu ce qu’il nous arrive. Notre quotidien est rythmé par les mêmes allers et retours entre la maison et le supermarché. Sur le plan psychologique, la situation est évolutive. Au début il y a une sorte de panique, on va dévaliser les supermarchés mais aussi un peu d'excitation, c’est inédit, c’est historique. Mais sur la longueur, il y a une certaine lassitude. On sent quand même le confinement, qu’il y a des choses qu’on ne peut plus vraiment faire. Et ce malgré internet. Internet nous permet vraiment de ne pas nous sentir en prison.

GGN : Comment se déroule votre journée ?
Alexis Kauffmann : Ma journée est un peu ritualisée. Généralement le matin on a des visioconférences avec les élèves. Comme je suis en couple avec une enseignante, on se relaie pour les tâches liées à la cuisine et l’éducation de notre enfant de quatre ans. Nous avons la chance de pouvoir sortir sur un petit parking privé qui est en plein air, ça nous fait un moment de détente avec notre enfant : il peut jouer au foot, faire un peu de trottinette. L’après-midi on prépare les cours, on corrige les différents travaux en ligne et ce jusqu’à la fin de la journée. On a gardé à peu près les mêmes horaires et on continue de s’habiller (il rit).
Il y a cependant plusieurs vraies différences avec mon quotidien « ordinaire » habituel. D’abord, il faut s’occuper de notre enfant, être disponible, ne pas forcément le mettre devant la TV ou Internet. Il faut aussi gérer toute l’information qui arrive en permanence, l’aspect technique de notre nouveau cadre de travail : il y a une charge mentale énorme. Il y a beaucoup de pression et finalement les journées passent très vite. On a beaucoup à faire et on cherche plutôt le temps où on va pouvoir se détendre. La détente dans ces moments-là, c’est vraiment la lecture d’un bon vieux livre papier pour sortir de cet environnement numérique anxiogène. Enfin, il y a ce moment devenu rituel, en fin de journée : le point presse de l’État Italien sur les chiffres de la journée. En ce moment ça monte toujours. C’est d’ailleurs le moment où l’on ressent vraiment la pression parce que sinon au quotidien on ne la ressent pas vraiment. Autour de nous c’est vide, à part quand on va au supermarché. On ne voit pas les gens malades bien qu’on commence à avoir des amis qui ne se sentent pas très bien. Le danger est là, nous en sommes bien conscients mais il est plutôt impalpable et en même temps la vie continue. On ne se rend pas vraiment compte.

GGN : L’Italie est sévèrement touchée par le COVID-19, comment vivez-vous cette situation ? Quel est votre ressenti général sur la question ?
Alexis Kauffmann : La situation actuelle ressemble un peu à l’image que l’on avait de l’Italie, un pays un peu désorganisé mais qui en même temps est chaleureux et sympathique. Désorganisé, parce que bien sûr ils ont été frappés de plein fouet et qu’il y a eu certainement de la négligence. Mais ce qui ressort aussi c’est l’entraide, l’empathie et l’inventivité des italiens. Ils sont aussi très créatifs par rapport à la situation et ça réconforte. Il y a une vraie acceptation de la situation de la part de la population, les gens jouent réellement le jeu. Ils ont compris que c’était le seul moyen d’enrayer l’épidémie. Il y a beaucoup d’optimisme. Je ne vois pas de paranoïa et globalement tous les produits restent disponibles dans les rayons. On notera juste l’absence de pain et d’eau gazeuse. Toutefois, même si on nous rassure beaucoup, il n’empêche que le pays est complètement à l’arrêt et à un moment donné, en termes de richesse, ça ne va pas suivre.
Les supermarchés sont encore alimentés mais la question qui commence inévitablement à être posée c’est : « jusqu’à quand ? ». On se demande si le pays est en capacité de tenir longtemps - en termes économiques. Florence, par exemple, vit principalement du tourisme et on constate déjà que beaucoup de PME ont mis la clé sous la porte. Il y a beaucoup de petites structures qui licencient, qui explosent parce qu’elles n’ont pas forcément la capacité de tenir.

GGN : Comment ce confinement se traduit-il en Italie ?
Alexis Kauffmann : Il y a une réelle différence avec la France : l’anticipation. Les Français ont plus ou moins eu le temps de le sentir et de se retrouver en famille par exemple. En Italie, on a été un peu pris de court. En plus, les mesures ont à chaque fois été à effet immédiat. On n’a pas vraiment eu le temps de se préparer. On voyait bien que la situation se dégradait rapidement en Lombardie mais on ne pensait pas non plus que tout le pays serait aussi rapidement touché et que toutes les mesures seraient appliquées à l’échelle nationale. Ici en Italie, on a également notre formulaire en ligne. Mais c’est un peu plus strict. On ne peut pas sortir faire du sport, les réunions sont interdites. Il est aussi interdit d’être à deux dans les rues ou dans une voiture.

GGN : Parvenez-vous à continuer à enseigner correctement ?
Alexis Kauffmann : J’utilisais déjà beaucoup les nouvelles technologies donc mes élèves étaient un peu habitués. Le changement n’a pas été trop brutal pour eux. Personnellement, pour le moment j’y arrive. Bien qu’il y ait quand même quelques petites subtilités. Il est difficile - dans mon cas - d’écrire des formules de mathématiques sur un clavier d’ordinateur et bien sûr il y a des limites à l’enseignement complètement à distance. Il est vraiment difficile de savoir si une notion nouvelle a bien été reçue et correctement enregistrée par les élèves.

GGN : Que mettez vous en place pour palier à cette absence de présentiel ?
Alexis Kauffmann : On a tout un système numérique, une plateforme qui permet d’être en contact avec les élèves, de leur donner du travail, de les corriger. Mais on ne s’improvise pas du jour au lendemain spécialiste de l’enseignement à distance. Je dis ça pour moi mais aussi pour l’ensemble de mes collègues. Et pour le moment on constate qu’on en fait trop - en termes de préparation de cours, d’adaptation de contenu - pour un résultat qui reste relativement aléatoire. En ce moment, on commence à mettre la pédale de frein sachant d’autant plus que la situation reste énormément anxiogène pour les élèves comme pour les professeurs.

GGN : Le télé-enseignement apparaît dépendant à internet. Que se passerait-il le réseau était saturé ?
Alexis Kauffmann : On se pose actuellement la question. C’est une possibilité puisqu’on constate déjà une connexion un peu plus lente ces derniers jours. Possiblement parce que la France s’y est mise et que les serveurs géants de Google et Facebook - situés à Amsterdam et en charge du débit européen - commencent à ralentir du fait de la surconsommation de bande passante. Si l’on imagine que si les États-Unis entrent à leur tour en confinement, alors effectivement on peut s’attendre à de réelles problématiques de disponibilité de réseau. Si une telle chose devait se produire, c’est un certain nombre de choses qui seraient systématiquement mises à l’arrêt. C’est une problématique inquiétante, oui. Bien entendu, et pour rester positif, une telle situation pourrait favoriser la décentralisation du web afin de ne plus dépendre de quelques plateformes quasi-monopolistiques telles que Google, Microsoft etc. Une décentralisation qui en plus, serait beaucoup moins gourmande en bande passante. Netflix, à titre d’exemple, en monopolise 50% en France actuellement. C’est gigantesque. Il est possible que les gouvernements aient la tentation de réduire l’utilisation et le débit de Netflix et YouTube car trop consommateurs. Ce serait une forme de nationalisation du réseau.

20/03/2020 - Toute reproduction interdite


Alexis Kauffman
DR
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