International | 28 mai 2019

Comment le Qatar fait pression sur les Intellectuels en France

De Emmanuel Razavi
7 min

Abdelrahim Ali*, spécialiste égyptien de l’islam politique et fondateur du Centre d’Etudes sur le Moyen-Orient (CEMO) donne l’alerte. Le Qatar - et ses affidés de l’organisation islamiste des Frères Musulmans - exercerait des pressions sur des journalistes et des chercheurs français pour les empêcher de diffuser leurs travaux. Il faut écouter les mises en garde de cet intellectuel, qui décrit avec lucidité les méthodes et la stratégie inquiétantes des chantres de l’islamisme sur le territoire français. Propos recueillis par Emmanuel Razavi 

Quelle est la mission du CEMO ?

La diffusion d’idées erronées sur les groupes de l’Islam politique en Occident et leurs rôles dans leurs pays respectifs, et le fait de dire qu’il s’agit d’institutions démocratiques persécutées par des dictatures, a largement contribué à faire pénétrer ces mouvements extrémistes en Europe. Or, cette situation doit cesser ou du moins, il faut écouter l’interprétation et les analyses de ceux qui ont un point de vue différent, qui ont connu ces organisations, observé leurs idées et se sont opposés à elles, ainsi qu’à leurs dirigeants, leurs cadres et leurs partisans dans de nombreux débats. C’est pour cette raison que ce projet a été créé et que Le Centre d’Etudes du Moyen-Orient à Paris (CEMO), est un centre spécialisé dans les études de l’Islam politique et du terrorisme. Le Centre a développé une coopération avec tous les autres centres, et s’est largement ouvert à la communauté de la recherche scientifique en général. Nous avons accueilli des généraux et des professeurs à la Sorbonne, ainsi que des anciens ministres et des dirigeants d'institutions importantes telles que la Fondation De Gaulle et la Fondation Napoléon. Nous avons également eu recours à un grand nombre d’écrivains français, dont Roland Jacquard et George Malbrunot.

Comment analysez - vous aujourd’hui la stratégie d’influence du Qatar ? En quoi le Qatar manœuvre-t-il les Frères Musulmans en France ?

De nombreux livres publiés en Occident, notamment en France, expliquent et révèlent en même temps les tentatives de Doha d’étendre son influence en Europe, surtout en France. Ce petit émirat utilise la trilogie de l'argent, des médias et des groupes de pression pour s’infiltrer au sein des Etats et tenter de se procurer des cartes de pression lui permettant d’étendre son influence, ce qu’il ne peut faire de par sa taille, sa position géographique, le nombre de ses habitants ou son statut international. Il suffit de souligner que durant la récente crise iranienne, l'émir du Qatar s'est rendu en Iran pour une visite éclair de quatre heures. Il a prétendu avoir tenté de convaincre l’Iran de ne pas « lancer des opérations provocatrices contre des cibles américaines dans la région du Golfe ». Mais les renseignements américains ont découvert que l’émir transmettait des informations à l’Iran. Washington a pris alors la décision d’arrêter toute coopération avec Doha. Les activités du Qatar en Europe sont claires. L’émirat finance l'organisation internationale des Frères Musulmans, ses associations, ses mosquées et ses institutions financières réparties dans toute l'Europe. Des journalistes français comme Georges Malbrunot et Christian Chesnot ont d’ailleurs révélé ces activités dans leur récent ouvrage « Qatar Papers ». (…). Sans parler de ce que le Qatar fait en Libye et en Syrie et qu’il continue à faire dans un grand nombre de pays du monde, ce qui a incité les pays arabes à le boycotter et à le soumettre à un siège régional.

Quelle force représentent réellement les Frères Musulmans en France ?

Vous devez savoir que l’Union des organisations islamiques de France - comme elle s’appelait avant le milieu des années quatre-vingt-dix - a été fondée en 1983 à partir de l’union de 6 petites organisations qui sont devenues aujourd’hui 250 organisations et associations possédant 170 mosquées partout en France, et deux écoles secondaires : le lycée al-Kindy dans la banlieue de Lyon, et Averroès à Lille. Si nous examinons les méthodes d’enseignement dans ces écoles, et le style de leurs sermons dans les mosquées, nous constatons qu’ils préconisent une séparation entre les garçons et les filles dans les classes, et l’enseignement de la matière du djihad en le définissant comme le combat contre les non musulmans, sans parler de la diffusion de valeurs contraires aux valeurs de la République française. Ajoutons à cela que les membres de l’organisation ont juré une fidélité parfaite aux idées du fondateur des Frères Musulmans Hassan al-Banna et qu’ils ont prêté allégeance au Guide de l’organisation - selon le système de l’allégeance établi à l’intérieur du groupe, et qu’ont admis nombre de ceux qui l’ont quitté comme Mohammad Louizi, Tharwat al-Kharbawi ou Mukhtar Nouh. L’allégeance signifie la fidélité à la stratégie définie par Al-Banna en six étapes : la construction de l’individu musulman selon la méthode des Frères, la construction de la famille musulmane, la construction de la société musulmane, la construction du gouvernement islamique, la construction du califat islamique, et la domination du monde. Il n’est donc pas étrange que le nom « Union des organisations islamiques en France » soit devenu en 1995 « Union des organisations islamiques de France », ce qui montre que l’organisation a commencé à considérer la France comme l’un des pays auquel doit être appliquée la stratégie en 6 étapes, et qui doit être transformé à un certain moment, déterminé par « la puissance, les fonds et la situation politique » en Etat islamique, ou plutôt en Etat frériste. Il suffit d’indiquer également que lorsque l’un des conseillers de Macron sur l’islam a élaboré une stratégie de relation avec l’islam français, il a désigné 3 pôles de l’Union des organisations islamiques de France pour mettre en œuvre cette stratégie. C’est pourquoi nous avons mis en garde contre cette influence qui repose sur l’utilisation des mosquées, des écoles, des associations et des fonds importants provenant du commerce de produits halal et des dons au profit de la construction des lieux de prière et des associations, outre les fonds transférés par le biais des valises diplomatiques de certains pays du Moyen-Orient bien. Nous avons mis en garde contre cette influence qui nuit aux références morales et civilisationnelles de la République française dans toutes les régions où elle s’exerce. En particulier les banlieues de Paris, Lyon et Lille. Mais la grande catastrophe réside aussi dans l’annonce par l’Union des organisations islamiques le 29 janvier 2017 (suite à la victoire de Trump en novembre 2016) de sa séparation de l’Organisation internationale des Frères lors d’une réunion tenue à Istanbul, de crainte que l’Union ne soit visée comme l’Organisation internationale par les décisions annoncées par Trump dans son programme électoral. Cela signifie l’entrée de l’Organisation en Europe et en France dans l’action clandestine, étape la plus dangereuse.

Votre centre d’études a été l’objet de pressions. De quoi s’agit-il ?

Nous avons subi des pressions depuis le premier jour où nous avons commencé notre activité en France. Les Qataris ont en effet protesté auprès de l’administration de l’Hôtel Meurice contre la tenue de la première conférence du Centre le 6 octobre 2017, sur le financement du terrorisme par le Qatar, à laquelle ont participé nombre de chercheurs, journalistes et politiciens français comme Georges Malbrunot, Eric Champier, Pierre Berthelot, l’ex-candidat aux présidentielles françaises François Asselineau et l’ex-ministre français des Affaires étrangères Roland Dumas. Les Qataris et leurs amis en France n’ont cessé de nous poursuivre jusqu’à la conférence de presse tenue à l’Assemblée nationale française et à laquelle a participé Mme Marine Le Pen en qualité de députée au Parlement français - et pas autre chose -, et lors de laquelle nous avons expliqué devant les commissions des relations extérieures et de la défense, le danger de l’implantation de l’Organisation internationale des Frères en France, et son achat de nombre de politiciens français. Après le colloque, les mêmes accusations du site Mondafrique ont été portées contre le président du Centre, le qualifiant d’adepte de la théorie du complot, et d’ennemi d’Israël et du sionisme. Ont été utilisés pour cela nombre de témoignages de leurs partisans dont le Frériste Nabil Ennassri et l’ex-djihadiste Romain Caillet (…). Cela a poussé l’Union des organisations juives de France à publier un communiqué contre le président du Centre en s’appuyant sur ces accusations sans fondement. Malgré cela, nous avons continué sur notre voie, et avons tenu une autre conférence au Sénat français puis au Parlement européen, puis au Press Club de France, avant de nous rendre à Genève et de tenir une conférence au Club de la presse des Nations unies. Là, ils nous ont envoyé Hani Ramadan, petit-fils de Hassan al-Banna et nombre d’ex-djihadistes pour nous terroriser. Puis ils ont essayé de brouiller nos paroles, ce qui a conduit les organisateurs à les expulser de la salle. Le journaliste suisse Ian Hamel a d’ailleurs écrit un long article dans la revue Le Point pour expliquer ce qui s’était passé. Leurs partisans continuent de nous pourchasser, répandant de fausses informations sur le Centre et son président, en vue de de nous faire renoncer à notre mission qui a pour but de révéler les ingérences qataries et fréristes en France et en Europe.

Plus globalement, pensez-vous qu’il y ait des pressions exercées par les Frères Musulmans sur des journalistes ou des chercheurs en France ?

D’une manière générale, oui. Mais la question importante est de savoir le type de pressions que peuvent exercer l’Organisation des Frères et ses alliés turcs, Qataris et Iraniens sur les journalistes et chercheurs français. De mon point de vue, ces pressions s’exercent de trois façons. La première : par des campagnes contre certains journalistes en les accusant de recevoir des financements de certains pays pour critiquer les Frères et leurs alliés Qataris et Turcs. Comme dans le cas de Georges Malbrunot et Christian Chesnot après la publication de leur livre « Qatar Papers ». La seconde : en recrutant nombre de politiciens et de journalistes pour les défendre, mais aussi attaquer leurs adversaires en lançant de fausses accusations. Cela influe forcément sur le moral des journalistes et des chercheurs. La troisième : utilisée par certains pays soutenant la Confrérie et en particulier le Qatar, qui infiltrent des groupes de presse à travers le monde et achètent des parts de leur capital pour influencer la prise de décision … C’est ce qu’a fait le Qatar dernièrement avec une revue française connue, ce qui a conduit à interdire la publication d’un article d’un grand journaliste, qui révélait la corruption d’un haut responsable qatari.

*Abdelrahim Ali est un spécialiste de l’islam politique de renommée internationale. Ses ouvrages en la matière font autorité - aussi bien au Moyen-Orient qu’en Europe - Certains sont traduits en plusieurs langues (ses deux ouvrages « Daech, la redistribution des cartes dans un monde bouleversé » et « l’Etat des frères musulmans, l’Europe et l’expansion de l’organisation internationale » sont édités à Paris aux éditions de l’Harmattan). Il est député au parlement égyptien depuis 2015.

29/05/2019 - Toute reproduction interdite


L'émir qatari Cheikh Tamim bin Hamad al-Thani arrive à Paris le 10 novembre 2018, pour une visite et un dîner au musée d'Orsay, à la veille de la cérémonie commémorative de l'Armistice, à Paris, France.
Benoît Tessier/Reuters
De Emmanuel Razavi

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