International | 11 mai 2020

Comment l’Arabie Saoudite abordera-t-elle le jour d’après ?

De Jean-Pierre Marongiu
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Confrontée à la pandémie de Covid 19 qui redistribue les cartes d’un nouvel ordre mondial, l’Arabie Saoudite est également en complète mutation sociétale. Alors quid de sa situation politique dans les prochains mois ?

                                                                                                    Par Jean-Pierre Marongiu

À l’heure où l’Occident s’interroge sur le monde d’après, les stratèges géopolitiques du Moyen-Orient analysent les cartes qu’ils ont en main pour faire main basse sur le pot. Selon que l’on soit un joueur large ou serré, passif ou agressif - les amateurs de poker angliciseront les termes - les risques d’effondrement sont plus ou moins grands. La probabilité d’emporter la suprématie mondiale dans la guerre du pétrole est ténue, mais terriblement excitante pour joueur serré et agressif…trop sans doute.

Et parmi ces joueurs, il en est un particulièrement ambitieux, il s’agit de Mohamed Ben Salmane. Au début de la pandémie Covid 19 qui redistribue les cartes d’un nouvel ordre mondial, l’Arabie Saoudite est en complète mutation sociétale. Le plus jeune ministre de la Défense au monde, MBS, a pris en main la modernisation du pays en 2015 avant d’être adoubé prince héritier en 2017.

Depuis 3 ans, MBS conduit le pays comme une Porsche 550 Spyder sur la route de Cholame (Californie). Cette analogie avec James Dean rebelle, égocentrique et joueur de poker agressif, n’est pas dénuée de sens. MBS va vite, trop vite, mais son bolide, bien que puissant, est trop léger, trop dépendant de l’unique source de revenus du pays, le pétrole. Et surtout inféodé au pacte de Quincy avec les USA.

Et c’est probablement cette dernière carte qui risque d’être fatale à ses ambitions. Un joueur de poker ne peut remporter la mise qu’en comptant les cartes sur la table et spéculant sur la psychologie des joueurs adverses.

Dès lors, plusieurs questions se posent.

1. Était-ce bien joué que de provoquer un joueur de l’envergure de Vladimir Poutine en le forçant à se coucher après l’échec des négociations entre l’OPEP et la Russie et ses alliés en mars dernier à Vienne ?  MBS a procédé à une baisse historique de ses prix, inondant le marché de barils à bas coût. Profitant de sa position prédominante, il a ensuite augmenté agressivement son volume de production, un coût d'extraction très faible et ses réserves lui permettant de résister à une telle baisse des prix. Une victoire à la Pyrrhus, d’autant que MBS aurait pu s'éviter un appel téléphonique à Vladimir Poutine s’apparentant davantage à un chantage qu’à un contact diplomatique. La rancœur de l’ours soviétique étant proportionnelle à son ego, cette échauffourée laissera des traces politiques.

2. Était-ce bien joué de se frotter simultanément au joueur imprévisible qu’est Donald Trump dont l’attention tout entière est tournée sur une réélection prochaine ? L’indépendance énergétique étant l’un de ses objectifs stratégiques majeurs. MBS, en inondant le marché américain de près de 50 millions de barils faisant s’effondrer les prix autour de 20 dollars, s’est frontalement attaqué à l’industrie américaine du schiste. Laquelle ne peut survivre qu’avec une stabilité du baril supérieure à 50 dollars.

3. Était-ce bien avisé d’isoler l’Arabie saoudite du reste du monde ? Autour de la table du jeu géopolitique, MBS est désormais en froid avec la Russie et les USA qui réfrènent leurs réactions en attendant une prochaine redistribution des cartes. Au rang des adversaires, la Turquie n’est pas des moindres depuis l’assassinat du journaliste Khashoggi sur ses terres. Le blocus imposé au Qatar n’a pas donné les résultats escomptés. La guerre au Yémen s’avérant être interminablement coûteuse et incertaine. Cette guerre face à l’Iran chiite, MBS ne peut se permettre de la perdre.

4. Le confinement mondial du Covid 19 en plein ramadan qui a ravivé des tensions internes au sein même de la famille royale ne porte-t-il pas les germes d’une révolution de palais ? Selon un membre de la famille, 150 membres du clan Al-Saud auraient contracté le Covid-19. Parmi eux, le prince Faiçal bin Bandar bin Abdulaziz Al Saud, gouverneur de Ryad et membre important du régime. MBS, retranché avec ses ministres dans un palace en bord de mer rouge, a mis ses oncles et cousins à contribution obligatoire en leur faisant financer ses stratégies aussi ambitieuses que hasardeuses. Les Saouds se maintiennent au pouvoir par des accords tribaux financés par l’industrie pétrolière, or l’état des finances du pays est au plus mal, un déficit de près de 28% du PIB est à redouter pour les années à venir. Un revers supplémentaire comme une dégringolade du taux de change du riyal saoudien par rapport au dollar pourrait pousser les ennemis intérieurs du régime à renverser la table.

5. Le pacte de Quincy qui assure une protection militaire de l’Arabie Saoudite par les USA depuis 1945 et qui a résisté à tous les orages y compris à l’implication des Sauds dans les attentats du 11 septembre, survivra -t-il à une colère trumpienne ? Cet accord contre nature est aujourd’hui la carte maîtresse de MBS, Donald Trump aux prises avec le coronavirus et la perspective prochaine d’une élection ne pouvant perdre de vue son ennemi préféré sur la scène internationale : l’Iran.Il est probable qu’en dépit du danger que font courir MBS et sa politique des prix bas, Trump choisisse de continuer à maintenir ce partenariat. Le président américain est coutumier des voltes-faces, ce qui le rend paradoxalement très prévisible.

6. Le coronavirus qui affecte peu l’Arabie saoudite avec un taux de létalité très bas de 0,73, même si 150 membres de la famille Saouds ont été testés positifs et que 500 lits VIP ont été réservés au King Faisal Specialist Hospital, a déjà fait une victime : l’ambitieux plan “Vision 2030” de Mohamed ben Salmane. Ce plan prévoyait de réduire la dépendance du royaume au pétrole et de l’ouvrir vers l’extérieur grâce à un arsenal de réformes sociales et de diversification économique. Si un assouplissement juridique concernant l’abolition de la flagellation ou celle de la peine de mort pour les mineurs a été salué par les organisations humanitaires, le développement du tourisme sera lui retardé de plusieurs années. Un joueur de poker possède toujours une stratégie de repli. Pour MBS ce sera la carte football. En effet, le Qatar craindrait une réattribution du Mondial 2022 à l’Arabie saoudite, explique le Monde. En s’appuyant sur les accusations de la justice américaine qui a estimé le 15 avril dernier que des pots-de-vin avaient été versés en 2010 à des dirigeants de la FIFA pour l’attribution de la coupe du monde, Gianni Infantino, l’actuel patron de la FIFA, très proche de MBS, pourrait bien pencher dans ce sens.

La crise sanitaire que traverse le monde, tout comme une partie de poker, aura un gagnant, des joueurs ayant su conserver leurs mises de départ.  Si d’ores et déjà, on peut raisonnablement parier sur le grand gagnant de la partie COVID 19, à savoir la Chine, si on imagine bien l’Allemagne et les USA conserver leurs mises, il est extrêmement difficile d’évaluer la possibilité d’effondrement de l’Arabie Saoudite.

Un joueur compulsif comme Mohamed Ben Salmane peut remporter le tapis en un seul coup, comme il peut tout perdre en une nuit.

12/05/2020 - Toute reproduction interdite

 


Un Saoudien se tient devant un écran d'affichage des cours des actions de la banque ANB à Riyad, en Arabie Saoudite, le 15 mars 2020.
Ahmed Yosri/Reuters
De Jean-Pierre Marongiu

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