C’était il y a tout juste 200 ans : la Vénus de Milo arrivait au Louvre et soulevait l’enthousiasme général. Depuis, sa célébrité n’a jamais faibli, et elle figure parmi les chefs-d’œuvre du musée parisien. Mais ce succès relève-t-il de la seule valeur esthétique ? Découverte dans un contexte de guerre d’indépendance grecque et de rivalités occidentales, la statue de marbre est surtout un symbole idéologique et politique. Une “incarnation” française de la liberté.

Par Stéphanie Cabanne.

Nul ne sait qui la sculpta, pour quel commanditaire, ni ce que sont devenus les bras qui lui manquent. Malgré deux siècles d’études et de recherche, la Vénus de Milo conserve sa part de mystère. Tout au plus peut-on s’accorder pour dire que les différentes parties qui la composent ont été assemblées à la fin du IIe siècle av. J.-C. et qu’elle était parée de bijoux en métal doré avec des boucles d’oreilles, un diadème et un bracelet au bras droit.

Les conditions de son étonnante découverte sont en revanche connues : le 8 avril 1820, un jeune officier de la Marine française, Olivier Voutier, croise au large de l’île de Milo, dans les Cyclades, à bord d’une goélette royale. Lors d’une escale sur l’île, il rencontre un paysan, Yorgos Kentrotas, qui déterre des pierres afin de construire un muret autour de son champ. Le jeune Français remarque qu’une pierre de forme irrégulière, nappée de glaise, paraît être un buste de femme. Il incite le paysan à creuser encore. Une seconde partie est mise au jour : les jambes, couvertes d’un drapé. Voutier sort le carnet de croquis dont il ne se sépare jamais et fait un dessin. Cette trouvaille faite à flanc de montagne et non loin de la mer, est le fruit du plus grand des hasards. Mais il comprend aussitôt que c’est une chance pour la France et qu’il faut faire vite.

S’engage une véritable course contre la montre : les autorités de l’île, informées, désirent conserver la statue. Un moine, Oconomos, effectue même un premier versement pour son acquisition. Mais tous craignent des représailles de l’autorité ottomane qui veille jalousement sur le patrimoine de l’Empire. Le conseil des sages de l’île envisage alors de proposer l’œuvre à Nicolaes Morousi, leur référent à Constantinople.

Dans le même temps, Voutier informe ses compatriotes français, principalement l’ambassadeur de France auprès de la Sublime Porte, le marquis Charles de Rivière.

Rivière envoie immédiatement à Milo son secrétaire, le vicomte de Marcellus, chargé de négocier pour obtenir l’œuvre qui, entre-temps, a été prise à Yorgos Kentrotas . La tâche est ardue et deux jours entiers sont nécessaires pour faire valoir que Voutier est bien le découvreur de la sculpture et que Kentrotas l’a promise aux Français. Face aux craintes des îliens qui redoutent la réaction de Constantinople, ce sont finalement l’argent et la menace des canons qui les font céder. Le 24 mai 1820, la Vénus de Milo est acquise par la France.

La rivalité des nations

À l’issue d’un long périple en mer, la Vénus de Milo débarque à Toulon le 23 décembre. Le marquis de Rivière l’a convoyée jusqu’au roi de France, non mécontent de quitter l’Orient et désireux de plaire à Louis XVIII. Il est reçu au premier étage des Tuileries le 1er mars 1821. Le roi récompense sa bonne fortune en le nommant Capitaine des gardes. Même s’il n’est pas un esthète, le souverain se félicite de l’arrivée d’un antique de choix au Louvre.

Il est en effet conscient de la nécessité de faire revivre Paris en tant que capitale artistique et pour cela, de rendre au Musée royal son prestige perdu. Londres et Munich aspirent aussi à devenir la « nouvelle Rome » ou la « nouvelle Athènes » en rassemblant de prestigieuses collections. Le Louvre, à son apogée sous l’Empire grâce aux butins rapportés des conquêtes napoléoniennes, s’est vidé brutalement en 1815, suite aux restitutions ordonnées par le Congrès de Vienne. Des centaines de chefs-d’œuvres ont regagné leurs pays d’origine. Les Français ont vu repartir avec un vif regret les antiques du Vatican. La Vénus de Milo arrive à point nommé. Elle sera un « chef-d’œuvre » par la force des choses - qu’elle en soit un ou non !

À son crédit, elle est un original grec, ce qui lui confère une valeur particulière au moment où l’Europe prend conscience que l’Antiquité ne lui était alors connue qu’à travers des copies romaines. Un véritable culte pour ce qui est grec se développe, ainsi qu’une compétition acharnée : la Bavière possède les sculptures du temple d’Athéna de l’île d’Égine, acquises en 1812 au nez et à la barbe de la France, et Londres expose fièrement les marbres du Parthénon, rapportés en 1816 par Lord Elgin. Paris prend sa revanche !

Enfin, à l’heure où les premiers partisans grecs se soulèvent pour se libérer du joug ottoman, l’imposante statue de marbre fait peu à peu figure de symbole. Sa beauté intemporelle n’est-elle pas l’incarnation du génie et de l’âme grecs ? Aux yeux des Français, mobilisés en faveur du peuple grec et rassemblés autour du Comité philhellène de Paris, elle devient l’image triomphante de la liberté. D’ailleurs Delacroix, un des artistes mobilisés en faveur des indépendantistes, arpente les salles du Louvre. Il admire les antiques grecs et s’en inspire pour brosser ses allégories féminines - la Liberté, et la Grèce expirant sur les ruines de Missolonghi...

Reproduite à l’infini, vénérée par Rodin ou Chateaubriand, détournée par les artistes du XXe siècle, la célèbre statue de marbre connaît donc une seconde vie. Si l’on ignore tout de la première - caressée par le vent de la mer Égée, à proximité de l’amphithéâtre de Milo - cette destinée française en a fait le miroir de nos rêves, de nos ambitions et de nos aspirations à un monde meilleur.

30/09/2021 - Toute reproduction interdite


Le Colonel Olivier Voutier (1796-1877)
© Médiathèque de la ville de Hyères/Wikimedia Commons
De Stéphanie Cabanne