L'élimination d'Abelmalek Droukdel, le patron d'Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), illustre le savoir-faire de nos commandos d'élite. Les prochaines semaines diront si ce succès a rebattu les cartes politiques et militaires au Sahel. 

                                                                                   Par Mériadec Raffray

L'image renvoyée par le drone Reaper est nette. On distingue le toit d'un gros pick-up blanc stationné à flanc de rocher. Une natte est visible au sol. Même projetée sur un écran numérique, la scène transpire la halte discrète. Elle se déroule le 3 juin dernier, à 80 kilomètres au nord de Tessalit, au Nord-Mali, et à quelques kilomètres de la frontière avec l'Algérie. Suivi depuis deux jours par les capteurs électromagnétiques de l'armée française - probablement alertée par des renseignements d'origine américaine -, le puissant et solitaire véhicule est apparu « au dernier moment dans le visuel » des opérationnels français qui ont attendu le bon moment pour passer à l'action et « neutraliser » le grand patron d'Al Qaida au Sahel, Abdelmalek Droukdel, identifié comme l'un des 5 membres de l'équipage du 4x4. Une cible de tout premier choix : cet Algérien de 50 ans était le numéro trois de l'organisation djihadiste mondiale, mais aussi et surtout le chef d'AQMI, sa franchise régionale.

Expert en explosif du GIA, il a semé la terreur et la mort dans toute l'Algérie avant de jeter son dévolu sur le pays touarègue en 2006, autant par idéologie de conquête que pour échapper à la pression de l'armée algérienne. Sa fiche publiée par l'ONU recense la liste de ses centaines de victimes. Tué dans l'échange de tir avec les commandos français, son corps « a été enterré sur place, selon les lois de la guerre, après avoir été identifié avec certitude », précise une source militaire. Trois de ses compagnons sont tombés à ses côtés, dont Toufik Chaïb, un haut cadre en charge de la propagande et des relations avec la franchise touarègue d'AQMI, le RVIM dirigé par Iyad Agh Ghali. Le dernier, sans doute un chauffeur, s'est rendu. Il a été interrogé par les spécialistes de l'opération Barkhane et remis aux autorités maliennes conformément aux règles en vigueur.

Après un phase d'infiltration discrète au sol, la quinzaine de commandos des forces spéciales françaises dépêchée dans la zone par hélicoptère a donné l'assaut dans la fin d'après-midi du mardi 3 juin. Cette fois, il leur était impossible d'intervenir de nuit, comme ils l'affectionnent pour garder l'avantage. Le début de la saison des pluies a généré un front intertropical rendant très incertaines les conditions de vol et de visibilité. Même au sol, leur progression a été difficile, insiste-t-on à l'état-major des Armées. Un rapide et brutal combat rapproché s'est engagé avec les fuyards qui ont cherché à se dissimuler dans les rochers alentours. Comme toujours dans ce genre d'opération, tout est allé très vite pour les commandos, dont pas un n'a été blessé : « dans ce type d'action aéroterrestre, on ne donne pas formellement l'ordre de tuer la cible. La difficulté est de savoir d'abord : qui est qui ? qui tire et d'où ? On ne connaissait évidemment pas la position exacte de Droukdel. Croyez-moi, ces gens-là ne se rendent jamais », lâche un opérationnel.

L'élimination de Droukdel pourrait rebattre les cartes du djihad dans la bande Saharo-sahélienne. Traqué par Alger, Paris et Washington, on le disait condamné depuis des années à vivre reclus dans son sanctuaire de Kabylie. « On ne sait pas d'où il venait, on ne sait pas depuis combien de temps il était au Mali », affirment les opérationnels français soucieux de protéger leurs délicates relations avec les Algériens. Ils ajoutent : « Nous attendons de savoir ce qu'il venait faire au Mali pour comprendre l'impact qu'aura sa mort. La réponse émergera de l'exploitation de toutes les données recueillies ».

L'ordinateur et les téléphones saisis dans sa voiture ont déjà parlé. De nouvelles cibles apparaissent dans le viseurs de nos forces, indiquent les opérationnels. « Iyad Agh Ghali est au centre de la photo au Mali », lâche une source à l'Etat-Major des Armées. La pression monte sur ce vétéran de la rébellion touarègue, fondateur de la katiba islamiste Ansar Dine, qui a pris le contrôle du Nord-Mali en 2012, aujourd'hui chef du RVIM, le Rassemblement pour la victoire de l'islam et des musulmans, le groupe qui fédère tous les groupes djihadistes affiliés à Al Qaeda au Mali. Chef de guerre respecté, as de la clandestinité qui échappe aux Français depuis 7 ans, il a entamé en mars des pourparlers de paix avec Bamako.

Sa décision de négocier est probablement à l'origine la nouvelle guerre fratricide entre sa katiba et celle de l'EIGS, la franchise de Daech qui a jeté son dévolu dans la zone des trois frontières dans le sud-est du pays depuis un an, sur laquelle Barkhane concentre ses efforts. « Nous avons été surpris par leur affrontement qui prend la forme de raids de pick-up dans le désert avec de nombreux morts ». Entre janvier et aujourd'hui, l'état-major des Armées estime avoir inversé le principe d'incertitude. L'EIGS le faisait peser sur les Africains avec des bilans élevés en début d'année. Désormais, c'est Barkhane, disent-ils, qui jette l'incertitude sur la Katiba. Sur la défensive, ayant perdu plusieurs centaines de combattants, elle vient de perdre un chef important. Le 19 mai dernier, une fois n'est pas coutume, les Forces spéciales ont capturé sans tirer un coup de feu Mohammed El Mrabet, un vieux routier du terrorisme au Sahel, qui jouait un rôle de premier plan dans l'influence idéologique, le recrutement et la formation des combattants. « A l'activité dans les villages, dans les marchés, on sent que la confiance de la population revient dans la zone », affirme-t-on du côté de Balard. « Les choix faits après le Sommet de Pau sur le Sahel en janvier sont manifestement les bons. Le rendement du trio forces spéciales, forces conventionnelles et moyens aériens est optimal compte tenu de l'immensité de la zone et des conditions extrêmes. Peu d'armées au monde sont capables de nomadiser dans le désert pendant trois semaines par 45 degrés. C'est actuellement le lot de tous nos soldats, forces spéciales ou pas ».

12/06/2020 - Toute reproduction interdite


Forces spéciales françaises déployées en bande sahélo-saharienne
Etat Major des Armées /DR
De Meriadec Raffray