Dans son dernier film, The Card Counter, le réalisateur culte d’American Gigolo (1980) et scénariste de Taxi Driver (1976) évoque un thème peu ou difficilement abordé par le cinéma américain : le syndrome post-traumatique des militaires. Il le fait avec son obsession récurrente de l’expiation des péchés, pour montrer - sans fard - une nation malade

La chronique d'Olivier Amiel

La religiosité est omniprésente dans l’œuvre de Paul Schrader, issu d’une famille chrétienne très pratiquante où le cinéma était prohibé, car pouvant pervertir les âmes. Il y a ainsi, dans chaque film qu’il réalise ou écrit, des références marquées à la question de la culpabilité – certainement en lien avec son péché originel d’avoir transgressé l’interdit familial.

Dans son dernier film, The Card Counter, on retrouve son goût et sa maîtrise pour l’esthétique des années quatre-vingt qui n’en finit plus d’être à la mode dans la culture populaire depuis une certaine vague nostalgique lancée il y a une dizaine d’années, notamment par le film Drive (2011) de Nicolas Winding Refn. Pourtant, malgré les couleurs acidulées de cette esthétique aux lumières criardes du quartier de Beverly Hills dans American Gigolo, ou aujourd’hui les lumières festives des casinos dans The Card Counter, Paul Schrader en donne chaque fois une vision triste, teintée d’austérité calviniste liée à son histoire personnelle.

Sans trop en dévoiler, The Card Counter relate le quotidien routinier, voire sociopathique, d’un ancien militaire – superbement interprété par Oscar Isaac – qui, au sortir d’une peine de dix ans de prison, est devenu joueur professionnel de poker et black jack, rattrapé par le traumatisme de la seconde guerre du Golfe.

Si la question du syndrome post-traumatique des militaires est devenue une sorte de tabou dans la filmographie américaine, c’est que Hollywood n’a jamais oublié le rôle propagandiste et civilisationnel de son art et de son industrie.

Comme évoqué dans ma chronique de novembre dernier, le cinéma permet ce que Jean-Michel Frodon nomme « La projection nationale » (Odile Jacob, 1998) : « Le cinéma américain a continué de faire ce qu'il a toujours fait, non pas "parler" de l'Amérique mais chanter l'Amérique ».

C’est pourquoi, pendant longtemps, la figure du héros fatigué et traumatisé n’a pas été la bienvenue dans un chant à la gloire de la nation. Hollywood a toujours préféré faire la part belle – jusqu’au ridicule – à des héros intouchables, immortels, surhumains… Mis à part quelques rares exemples, dont le précurseur « Que la lumière soit » (tourné en 1946 par John Huston, mais censuré jusqu’en 1980) ou « Voyage au bout de l’enfer » (1978) de Michael Cimino, « Né un 4 juillet » (1990) d’Oliver Stone, et même le sous-estimé premier volet de « Rambo » (1982) de Ted Kotcheff, avec Sylvester Stallone…

Contre le manichéisme de la repentance victimaire

Paul Schrader va aujourd’hui encore plus loin : le syndrome post-traumatique n’est pas celui d’un héros de la guerre, mais d’un tortionnaire de la prison d’Abou Ghraib, rendue célèbre en 2004 par la fuite de clichés photographiques de GI américains torturant et humiliant des prisonniers irakiens.

En inversant le point de vue, Paul Schrader, au-delà du traumatisme de soldats, se penche sur le traumatisme d’une nation entière, un pays malade de ses péchés ne sachant pas s’il doit les dénier ou les expier pour chasser ses démons intérieurs.

La réponse de Paul Schrader à cette question ne se veut pas manichéenne dans une époque qui malheureusement désire tout simplifier et cliver entre les bons et les méchants. Au contraire, sans faire de leçon de morale facile, sans juger les « brebis galeuses » ni leurs « bergers », sans tomber dans l’outrance du nouveau puritanisme Woke qui veut tout effacer, ni dans le déni d’un patriotisme aveugle ridiculisé dans le film par un joueur concurrent du personnage principal, déguisé en drapeau américain, se faisant suivre par des fans scandant « USA ! USA ! », Paul Schrader appelle à la nuance, à l’altérité. Il retrouve ainsi la même ligne que l’écrivain Bret Easton Ellis, pour qui il avait d’ailleurs réalisé The Canyons (2013), déjà produit par Braxton Pope, scénarisé par le romancier d’American psycho – livre dans lequel l’inversion du trauma entre victimes et bourreaux est à son paroxysme dans une satire d’un pays malade.

L’Académie des Oscars annoncera la semaine prochaine les nominations pour sa 94ème cérémonie qui se déroulera le 27 mars. Il serait bienvenu qu’elle oublie la repentance victimaire comme seule réponse aux maux d’une nation, et qu’elle fasse plutôt le choix d’un film courageux qui ose – sans juger – voir le pire de soi.

Olivier Amiel est avocat, docteur en droit de la faculté d’Aix-en-Provence. Sa thèse « Le financement public du cinéma dans l’Union européenne » est publiée à la LGDJ. Il a enseigné en France et à l’université internationale Senghor d’Alexandrie. Il est l’auteur de l’essai « Voir le pire. L’altérité dans l’œuvre de Bret Easton Ellis » et du roman « Les petites souris », publiés aux éditions Les Presses Littéraires en 2021.

24/01/2022 - Toute reproduction interdite


Arrivée sur le tapis rouge des acteurs Oscar Isaac, Tye Sheridan, Tiffany Haddish et du réalisateur Paul Schrader pour la projection du film 'The Card Counter' à Venise, le 2 septembre 2021.
© Yara Nardi/Reuters
De Olivier Amiel