Face à l’attitude belliqueuse et expansionniste d’Erdogan, Chypre craint une future annexion de la partie Nord de l’île à la Turquie. En réponse, le gouvernement chypriote élabore tout un réseau d’alliances régionales et internationales pour faire face à la menace turque. Une stratégie qui engage la France à travers ses accords de défense.

Reportage de Marie Corcelle

Depuis 1974, Chypre est divisée en deux. Au nord de la ligne de séparation se trouve la République Turque de Chypre du Nord (RTCN), une entité reconnue uniquement par la Turquie. Depuis l’élection d’Ersin Tatar en 2020 en RTCN, l’influence d’Erdogan s’est considérablement renforcée. C'est une menace supplémentaire qui pèse sur le fragile équilibre entre la République de Chypre au Sud et la RTCN au Nord. Du côté des Chypriotes grecs, on redoute ainsi une annexion prochaine de la partie turque par Erdogan à l’horizon 2023, date à laquelle le Traité de Lausanne fêtera son centième anniversaire. « Erdogan accuse Atatürk d’avoir restreint la grande nation turque dans des frontières étroites. Son objectif est de les élargir de nouveau. Il n'a pu le faire ni en Irak, car les États-Unis se sont interposés, ni en Syrie à cause de la Russie. Le seul endroit où il pourrait le faire serait Chypre », expose calmement Giórgos Lillíkas, ancien ministre des Affaires étrangères de Chypre. Pour le ministre de la Défense Charalambos Petrides, cela ne fait aucun doute : l’annexion de Chypre Nord est évidente. Assis dans le fauteuil de son bureau à la porte blindée et capitonnée, il explique avec fermeté que la militarisation du nord de Chypre par la Turquie en est une parfaite démonstration : « La Turquie militarise complètement la RTCN alors qu’elle se situe à 50 kilomètres de ses côtes. Pourquoi, si ce n’est en vue d’une annexion ? C’est bien cela qui se cache derrière la proposition d’une solution à deux États au lieu d’une réunification ».

La volonté turque de rouvrir la station balnéaire de Varosha s’inscrit dans la même stratégie. « Cette réouverture n’est qu’une façade, c’est en réalité une extension de l’occupation ». Si cette annexion du Nord est redoutée au Sud, les Chypriotes grecs, en conséquence, craignent une invasion de leur partie de l’île. « La Turquie veut intervenir et avoir un contrôle sur l’ensemble de Chypre. C’est ça, la stratégie. Souhaitant devenir le leader du monde musulman et étant donné la position géographique et l’importance géostratégique de Chypre, c’est capital », constate Giórgos Lillíkas.

Chypre au cœur de la Patrie bleue

L’attitude expansionniste d’Erdogan en Méditerranée Orientale qui vise Chypre s'appuie sur la doctrine de la Patrie Bleue (Mavi Vatan) développée par l’amiral Cem Gürdeniz. Ce dernier prône le contrôle de la mer Égée en vue d’accroître la puissance de la Turquie. Cette théorie délimite les nouvelles frontières maritimes turques, et implique une Zone Économique Exclusive (ZEE) qui empiéterait sur celle de la Grèce et de Chypre. Cet espace maritime permet à un État côtier d’exploiter de manière exclusive les différentes ressources d’une zone allant jusqu’à 200 miles de ses côtes - si la géographie le lui permet -, selon la Convention de Montego Bay des Nations Unies de 1984 qui régit le droit de la mer. Or, la Turquie n’a jamais ratifié ce traité. Et la République de Chypre, où des gisements d’hydrocarbures ont été découverts dans ses eaux territoriales, se trouve ainsi au beau milieu de la carte maritime idéale souhaitée par Erdogan. Son contrôle est donc essentiel pour le président turc. « Il y a des hydrocarbures au Sud, mais pas au Nord de Chypre. La Turquie ne reconnaissant pas la République de Chypre, elle a déposé sa propre carte de ce que devrait être sa zone économique exclusive. Sauf qu’elle ne tient pas compte de la présence d'un État au milieu, à savoir Chypre ! C’est comme si Chypre n’existait pas, ou qu’elle lui était déjà complètement acquise », s’offusque Giórgos Lillíkas. Ce qui explique les énormes sommes investies par Erdogan afin de se procurer navires et structures de forage.

Un réseau d’alliances pour riposter

Lorsqu’on demande au lieutenant-général Demokritos Zervakis, chef de la Garde Nationale, sur quels alliés Chypre peut compter d’un point de vue militaire, il répond dans un sourire entendu : « Nous comptons avant tout sur nous-mêmes ». Cet homme imposant, direct et chaleureux affirme qu’il est nécessaire d’assurer la sécurité de la zone – la Méditerranée orientale, ndlr -, ce qui passe par un réseau d’alliances dans la région : « Nous avons un spectre très large de coopération internationale ». Début septembre, les forces spéciales chypriotes et égyptiennes se sont entraînées ensemble pendant deux semaines, dans le cadre d'un exercice militaire à Lythrodontas. En effet, Chypre fait partie d’une coopération trilatérale avec la Grèce et l’Égypte. Alliance qui est amenée à être renforcée afin de préserver la sécurité de la région, suite à la réunion des ministres de la défense des trois pays respectifs au mois de mai. La prochaine doit avoir lieu en Égypte en 2022. Il faut également citer les Émirats Arabes Unis, Bahreïn ou encore la Jordanie, qui font partie de ce réseau d’alliance. Outre les pays de la région, les États-Unis ont également décidé de prêter main forte à Chypre. Sous le gouvernement Trump, Mike Pompeo avait partiellement levé l’embargo sur les armes qui pesait sur la République de Chypre depuis 1987 qui visait à limiter une course à l’armement et à encourager la solution de la réunification. Depuis cette annonce, qui avait eu lieu dans un contexte d’escalade des tensions en Méditerranée orientale, la coopération et les rencontres entre les deux armées vont bon train. Pendant une dizaine de jours, mi-septembre, on a en effet pu voir à Limassol, dans le sud de l’île, les SEALS (force spéciale de l'US Navy) participer à un exercice militaire antiterroriste avec la marine chypriote. Quid de la France ? « La relation avec la France est importante », souligne Demokritos Zervakis. Lors du sommet UE-Méditerranée qui s’est tenu à Athènes le 17 septembre, Emmanuel Macron a réitéré « tout le soutien (…) à Chypre et à son intégrité ». Un appui qui a été effectivement apporté l’année dernière, avec l’entrée en vigueur de l’accord de défense entre la France et Chypre, trois ans après sa signature en 2017. L’aide au gouvernement chypriote passe également par l’alliance de la France avec la Grèce, premier partenaire militaire de l’île : il y a quelques jours, le président de la République a annoncé la vente de 3 frégates à l’armée hellénique. Afin de contrer le joug turc, Chypre se rapproche ainsi de nombreux pays à travers des accords. Mais le lieutenant-général Demokritos Zervakis tempère : « Nous ne faisons pas que recevoir de l’aide sécuritaire, nous sommes aussi des fournisseurs en la matière. Chypre est une base et un lieu sûr, et nos infrastructures sont à disposition de nos alliés ». Cette multiplication des alliances et des coopérations vise aussi à pallier l’absence de sanctions concrètes à l’encontre du leader turc et de ses actions violant allègrement le droit international. Une apathie particulièrement regrettable, notamment de la part de la Communauté Européenne, qui conforte Erdogan dans sa politique expansionniste et qui expose davantage Chypre.

25/10/2021 - Toute reproduction interdite


Tayyip Erdogan prononce un discours lors d'une cérémonie d'inauguration d'un projet de canalisation d'eau reliant la Turquie au nord de Chypre, à Myrtoy le 17 octobre 2015.
© Yiannis Kourtoglou/Reuters
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