Depuis l’invasion turque de Chypre en 1974, la cité balnéaire de Varosha, abandonnée par ses habitants, des Chypriotes grecs, est une ville-fantôme.  Bafouant les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU, Recep Tayyip Erdogan compte en faire le haut lieu touristique de la République turque de Chypre du Nord (RTCN).        

Par Ian Hamel, de retour de Varosha

Qui ne s’est pas promené un jour dans les artères d’une ville abandonnée depuis un demi-siècle, au milieu d’immeubles en ruines, dévorés par la végétation, avec des murs marqués par des impacts de balles, aura sans doute du mal à imaginer l’atmosphère pesante qui envahit brutalement le visiteur. D’autant que Varosha - en grec - Maras en turc - s’étend à quelques pas de plages de sable immaculées et des eaux turquoises et limpides de la Méditerranée. Avant 1974 et l’offensive militaire des forces armées turques, le quartier sud de la ville de Famagouste était la perle touristique de Chypre. Une soixantaine d’hôtels, 3 000 commerces, près de 5 000 résidences. Face à l’avancée des soldats turcs, les 15 000 habitants, essentiellement des Chypriotes grecs, n’ont pu emporter avec eux que quelques vêtements, laissant dans leurs cuisines les restes de leurs petits déjeuners. Ils étaient persuadés de pouvoir revenir très vite, dès que la situation se serait calmée. En 2021, Varosha est toujours une ville morte, une zone militaire sous le contrôle direct d’Ankara.

Famagouste est aujourd’hui encore le principal site touristique de la République turque de Chypre du Nord (RTCN), un État qui n’est reconnu que par la Turquie. Le problème, c’est que les compagnies aériennes, en dehors de Turkish Airways, ne peuvent pas se poser sur l’aéroport de Chypre du Nord. Pour rejoindre la RTCN, qui faut donc faire escale à Istanbul. Ce qui prolonge le déplacement et dissuade un certain nombre de touristes. En revanche, Varosha, interdite d’accès, encerclée par des barbelés, est solidement gardée par des militaires.

Comment expliquer que la Turquie ait pu se priver, pendant près d’un demi-siècle, d’une telle source de revenus ? Dans Odi et Amo,Vignettes of an Affair with Cyprus, John Reddaway, un ancien fonctionnaire britannique en poste dans l’île pendant deux décennies, croit savoir que les Turcs voulaient l’utiliser comme objet de chantage dans leurs négociations interminables avec la République de Chypre et l’ONU (1). Étaient-ils trop gourmands ? Cela n’a pas marché. Les résolutions 550 et 789 du Conseil de sécurité des Nations unies ont exigé le retour immédiat de Varosha à ses habitants légitimes.

Pas d’indemnisations pour les Chypriotes grecs

Cette situation aurait pu s’éterniser encore pendant des siècles si de gigantesques gisements gaziers n’avaient été découverts au large de Chypre. Recep Tayyip Erdogan, jusqu’alors peu préoccupé par la situation de l’île, s’est brutalement investi dans les élections présidentielles de la RTCN en octobre 2020. Résultat, Mustafa Akinci, le président sortant, favorable à une solution fédérale - c’est-à-dire à la réunification du pays - a été battu par le nationaliste Ersin Tatar, partisan de l’indépendance. Le président turc s’est aussitôt rendu dans la partie nord de Chypre pour annoncer la réouverture de Varosha, afin qu’elle redevienne le Saint-Tropez chypriote et le moteur du tourisme en RTCN. Une ouverture sans concertation avec la République de Chypre et les 15 000 Chypriotes grecs, chassés en 1974, et qui n’ont jamais été indemnisés.

Des images satellites prouveraient, selon un rapport de l’Institut français des relations internationales (IFRI), que « la rénovation des routes et la fréquentation des parkings de la station balnéaire démontrent déjà à ce jour une fréquence de visites en hausse, qui atteste d’une reprise progressive des activités » (2). Alors qu’il est toujours interdit d’entrer dans cette zone militaire et même de prendre des photographies, à notre grande surprise, un officier turc nous a indiqué un moyen de nous promener aux abords de Varosha, sans toutefois pouvoir entrer véritablement dans la cité. Il a même plaisanté avec notre chauffeur, un Chypriote grec. C’est sans doute une façon pour la Turquie de commencer à préparer, au moins dans les esprits, la réouverture de la cité-fantôme.

Erdogan est revenu en juillet dernier à Chypre du Nord et, provocateur, il s’est rendu à Varosha. Pour montrer son impunité, le président turc a circulé en compagnie du “président“ Ersin Tatar, non pas dans une limousine mais dans un véhicule militaire. Varosha est à un coup d’accélérateur de la « ligne verte » qui sépare depuis 1974 la République de Chypre au territoire occupé par 40 000 militaires turcs.

On attend toujours une réaction indignée de la communauté internationale.

(1) Publié par Rustem & Brother, Londres, 1990.

(2) Dorothée Schmid, Yasmina Dahech, « La méthode turque en Méditerranée. L’emprise sur Chypre-Nord », juillet 2021.

27/09/2021 - Toute reproduction interdite


Ersin Tatar, candidat à la présidence pour les élections chypriotes turques, visite une zone clôturée par l'armée turque depuis 1974 dans la zone côtière abandonnée de Varosha, le 8 octobre 2020.
© Harun Ucar/Reuters
De Ian Hamel