La petite île de la Méditerranée espère beaucoup de l’Union Européenne, qu’elle a rejoint en 2004. Mais face à Erdogan, Bruxelles ne répond pas aux attentes des Chypriotes qui continuent de faire face aux multiples provocations du président turc.

Reportage de notre envoyée spéciale à Chypre, Marie Corcelle

À l’époque de l’adhésion de Chypre à l’UE, en 2004, à gauche comme à droite, on était unanime : c’était un grand oui pour rejoindre l’Europe. Mais aujourd’hui, Bruxelles ne satisfait pas les revendications de Chypre, qui se sent abandonnée face à une Turquie toute puissante. « Quand Chypre a rejoint l’UE, c’était un moyen d’avoir un allié puissant contre la Turquie, de résister et éventuellement de l’évincer du Nord. C’était un peu naïf », concède Fiona Mullen, directrice de Sapienta Economics, une société qui produit des consultations sur la politique et l’économie chypriote.

Pour le fondateur de l’ancien mouvement Alliance des citoyens, Giórgos Lillíkas, Chypre n’a jamais ressenti un appui de la part de l’UE. « Nous espérions un soutien européen et nous pensions être davantage en sécurité et posséder des moyens de pression contre la Turquie. Aujourd’hui, c’est une grande déception. Dorénavant, nous savons que l’UE n’agira pas facilement contre la Turquie ». Avec ces espérances déçues, Erdogan reste la première source d’inquiétude chez les Chypriotes grecs.

Un manque à gagner pour l’Europe

Pour Zenonas Tziarras, chercheur et analyste en géopolitique pour le Peace Research Institute Oslo (PRIO) de Chypre, la frustration est grande : l’Europe a trop à perdre à intenter des actions contre le régime d’Erdogan. Il prend pour exemple les relations des banques espagnoles avec la Turquie. En effet, la banque BBVA détient la moitié de la seconde banque turque, ce qui représenterait environ 16% de ses bénéfices, selon le journal l’Echo. L’Allemagne, quant à elle, avait à peine réagi lors de l’envoi d’un navire de prospection sismique – l’Oruç Reis – escorté de navires de guerre dans les eaux territoriales grecques en août 2019. Et pour cause : la communauté turque est forte de près de 5 millions de personnes sur le sol allemand, et la Turquie constitue le premier client de Berlin en matière d’armement. L’Allemagne avait appelé à une simple « désescalade » quand la France, proactive, avait décidé d’apporter son soutien à la Grèce en envoyant des navires. Encore une occasion de révéler l’une des multiples fractures du couple franco-allemand. « L’Europe ne fait rien car elle a un manque à gagner. Cela fait grandir la confiance de la Turquie, qui ne voit aucun intérêt à cesser ses agissements », dénonce Zenonas Tziarras.


Chypre face à la pression migratoire

L’Union Européenne fait face depuis plusieurs années au chantage migratoire d’Erdogan, qui menace d’envoyer des milliers de migrants en Europe en cas d’actions à l’encontre du régime turc. « Ce qu’Erdogan menace de faire subir à l’Europe est une pratique quotidienne à Chypre », affirme le ministre de l’Éducation Prodromos Prodromou.

Afin de faire pression sur l’île qui se trouve en travers de sa politique expansionniste, le leader turc fait venir des milliers de migrants en Répuplique Turque de Chypre du Nord (RTCN), qui franchissent ensuite la ligne verte séparant Chypre en deux. « Cette immigration est faite à dessein, et on y trouve à 90% uniquement de jeunes hommes. Ce ne sont pas des familles ou des femmes », précise Prodromos Prodromou. Dans les rues de Nicosie, à Solomos Square ou encore près des remparts vénitiens, où les migrants se promènent seuls ou se réunissent par petits groupes, on ne croise quasiment que des hommes. Ils sont tous âgés de 25 à 35 ans. Pas de femme en vue. Chypre possède ainsi la plus grande proportion de migrants de toute l’Europe, avec 8,7 migrants pour 1000 habitants. « Il y a des endroits où la ligne n’est pas contrôlée, nous avons donc fait renforcer la surveillance, mais ça ne suffit pas. Nous essayons donc d’avoir le soutien de nos partenaires européens sur la question de l’immigration, mais ce n’est pas effectif ». Ionas est chauffeur de taxi depuis plus de dix ans. Un chapelet est accroché au rétroviseur, qui va de pair avec une icône de la vierge à l’enfant installée à côté de l’autoradio. En colère, il accuse lui aussi Erdogan d’être la source de cette immigration massive, se faisant l'écho d'un sentiment populaire très répandu : « Il cherche à nous faire disparaître - les chypriotes grecs, ndlr – avec notre culture en laissant passer des migrants, il veut nous remplacer ». Comme si le hasard voulait lui donner raison, le chauffeur remonte une rue où une quinzaine de migrants font la queue devant un centre d’information. Quelques mois plus tôt, la République de Chypre s’était d’ailleurs déclarée en état d’urgence face à l’afflux massif de réfugiés syriens et avait appelé l’UE à l’aide. En effet, ne disposant pas nécessairement d’accords bilatéraux en la matière avec le pays d’origine de certains migrants, Chypre avait requis l’assistance de Bruxelles afin de rapatrier les individus vers ces pays. Sans réelles mesures prises lors de la réunion de fin septembre à Malaga, en Espagne, les pays du MED5 ( Italie, Chypre, Malte, Grèce et Espagne ) ont demandé à ce que « la politique migratoire commune soit basée sur une répartition équitable des responsabilités entre États membres ».

L’impossible résolution du problème chypriote sous l’égide de l’UE

Lors de l’adhésion de Chypre à l’UE en mai 2004, beaucoup misaient sur la voie de sa réunification. Mais depuis l’échec des négociations à Crans Montana en Suisse en 2017, la situation est au point mort. Pour Fiona Mullen, ce n’est pas tant Bruxelles qui est à blâmer, mais plutôt le gouvernement chypriote. « Les chypriotes grecs ont blâmé la Turquie d’avoir fait échouer les négociations, mais beaucoup de diplomates européens se demandent s’ils ont réellement essayé de résoudre le problème par eux-mêmes », confesse-t-elle à demi-mot. Toujours est-il que l’Europe est impuissante à trouver une solution. Au mois de juillet, suite à la visite d’Erdogan en RTCN, le chef de la diplomatie de l’UE Joseph Borell a émis de vives critiques à l’encontre de la réouverture prochaine de Varosha, ainsi qu’à la réaffirmation d’une solution à deux États pour résoudre le problème de la division de l’île. Ce dernier avait déclaré dans un communiqué : « L’UE souligne une nouvelle fois la nécessité d’éviter les actions unilatérales contraires au droit international et les nouvelles provocations, qui pourraient accroître les tensions sur l’île et compromettre la reprise des pourparlers en vue d’un règlement global de la question chypriote ». Le porte-parole turc des affaires-étrangères avait répondu que ces déclarations étaient nulles et non-avenues, et qu’avec une telle attitude, il était impossible pour Bruxelles de jouer un rôle positif dans la recherche d’un règlement de la question chypriote.

Face à l’aide peu effective de l’UE, Chypre noue depuis plusieurs années des relations bilatérales dans la région, afin de tenter de peser face à Erdogan. Mais avec le départ d’Angela Merkel, qui a toujours joué la carte de l’apaisement avec la Turquie, Bruxelles changera-t-elle sa politique face au néo-sultan ? Chypre reste dans l’attente d’une réponse.

11/10/2021 - Toute reproduction interdite


Des Chypriotes grecs manifestent à Dherinia contre la visite du président turc Tayyip Erdogan dans la partie nord de Chypre contrôlée par la Turquie, le 19 juillet 2021.
© George Christophorou/Reuters
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