Chaque jour, des dizaines de migrants syriens, afghans, asiatiques, africains passent la « ligne verte » séparant la République de Chypre des territoires du nord occupés par la Turquie. Arrivent-ils de leur plein gré ou sont-ils poussés par le régime de Recep Tayyip Erdogan ? 

Reportage de Ian Hamel, de retour de Nicosie

Le camp de réfugiés de Pournara, à Kokkinotrimithia, constitué de préfabriqués et de tentes des Nations Unies, entouré de barbelés et de détritus, a été planté au milieu de nulle part. Initialement, il ne devait accueillir que 300 personnes. Ils sont plus de 800 migrants. Il en arrive tous les jours. Tariq, un Syrien de 35 ans, a débarqué le matin même, vêtu d’une chemise et d’un pantalon bien repassés, une petite valise à ses pieds :« Nous étions dans la région d’Idlib. Mon père est mort et notre maison a été détruite. Je suis parti en Turquie avec ma mère, il y a un an. Mais impossible d’y trouver du travail », explique-t-il, d’où son arrivée à Chypre.

Mais à la question de savoir comment il a pu rejoindre l’île sans argent, Tariq s’embrouille. Abdullah vient de la province de Baghlan, dans le nord de l’Afghanistan. Licencié en droit, il travaillait pour le gouvernement. Il raconte que les talibans ont tué ses parents et qu’il a fui. Mais comment a-t-il pu débarquer en Chypre du Nord ? Réponse tout aussi évasive. L’immense majorité des réfugiés du camp arrive, souvent à pied, du nord de l’île, de la République turque de Chypre du Nord (RTCN). Un pays non reconnu par la communauté internationale. Le problème, c’est que la piste d’aviation d’Ercan, n’est pas reconnue non plus comme aéroport international. Seuls les appareils de Turkish Airways peuvent s’y poser.

Passer en Europe sans visa

L’un des employés des Nations Unies nous le confirme : « Les Syriens ne représentent plus que 15 % des occupants du camp de Pournara. Les migrants viennent à présent de partout : d’Afghanistan, du Pakistan, du Bangladesh, du Nigeria, du Cameroun. Leur itinéraire est pratiquement toujours le même : ils atterrissent d’abord à Istanbul, en Turquie, puis, par un autre vol, ils débarquent à Ercan. Et de là, il passent la “ligne verte“, qui sépare Chypre du Nord de la République de Chypre sur 180 kilomètres, sans problème. Comme ce n’est pas une frontière reconnue internationalement, on ne peut pas les arrêter ». Le fonctionnaire de l’ONU nous conseille de prendre quelques précautions : la grande majorité des migrants sont touchés par le variant Delta. Non seulement ils se serrent les uns contre les autres, mais beaucoup oublient de garder leurs masques.

Nico Nouris, le ministre de l’Intérieur, a demandé l’aide de l’Union Européenne. Rien que le nombre de demandeurs d’asile atteint 4 % de la population chypriote (900.000 habitants), contre 1 % en moyenne dans les autres États européens. Et Nicosie ne peut pas renvoyer les “illégaux“ en Turquie, car la patrie d’Erdogan ne reconnaît pas la République de Chypre ! La plupart des migrants sont des réfugiés économiques. En passant le check-point, ils croient avoir touché le gros lot : sans visa, ils ont pu entrer dans un pays membre de l’Union Européenne ! Seulement voilà, l’île est à peine plus vaste que la Corse. Et l’une de ses principales sources de revenu, le tourisme, a chuté avec la Covid. « Venir ici, c’est la plus mauvaise idée que je n’ai jamais eu de ma vie. Il n’y a pas de boulot et les Chypriotes sont racistes », assure un Nigérian, assis sur un banc de Ledra street, l’une des principales artères de la vieille ville de Nicosie. Il assure que depuis son arrivée, en avril, il ne se nourrit que de pain.

Inonder l’Europe de réfugiés

Tous les Chypriotes ne sont pas racistes, mais plus sûrement inquiets face à cette déferlante. Le chauffeur, qui nous a conduit au camp de Pournara, lâche un juron quand un deux roues conduit par un étranger lui coupe la route. « Ils cassent les prix pour prendre les petits boulots, comme ceux de livreurs. Ils ne respectent pas le code de la route. Ceux qui ne trouvent pas d’activité mendient ou chapardent », proteste-il. « Comme d’habitude à Chypre, quand ça ne va pas, on dit : “c’est la faute des Turcs“. Mais je vous rassure, je ne suis pas pro-Erdogan », déclare Doros Polykarpou, responsable de l’ONG KIsa, qui tente de venir en aide aux réfugiés. Elle les défend devant les tribunaux pour éviter les expulsions brutales. « Le pouvoir à Chypre est dépassé car incompétent et corrompu. Et surtout, il n’y a pas de concertation avec Chypre du Nord », déplore-t-il. A côté de nous, une jeune Asiatique sanglote. Elle n’a plus d’argent pour nourrir son enfant.

Mais ce foutoir n’est-il pas l’œuvre d’Ankara ? Il y a quelques années, la Turquie envoyait des milliers de réfugiés syriens sur les îles grecques les plus proches de ses côtes afin de pouvoir exiger de l’Europe des milliards d’euros pour stopper cette immigration. Savvas Kalenteridis, ancien colonel de l’armée de terre grecque, ancien officier de renseignement, a publié « Millî Istihbarat Teskilati, le service secret turc. Guerre sur tous les fronts » (1). Il affirme qu’environ « un million de migrants afghans sont entrés en Turquie depuis l’Iran ». Une grande partie d’entre eux « attendent dans des régions comme celles d’Istanbul, d’où ils peuvent rejoindre la Grèce en peu de temps ». Avec la complicité de l’Iran, Ankara pourrait fournir un soutien logistique à des « millions de personnes qui sont prêtes à émigrer d’Afghanistan, du Bangladesh, d’Inde, du Pakistan, d’Iran, d’Irak et de Syrie » afin d’inonder l’Europe de réfugiés.

Mafias-services turcs, main dans la main

Un projet d’autant plus insensé qu’Erdogan rêverait ainsi de transformer le vieux continent en pays musulmans en quelques années. Combien de temps la République de Chypre résistera-t-elle à cette vague migratoire sans l’aide de Bruxelles ? Himli Tekoglu, animateur de Refugee Rights Association, la seule ONG active de l’autre côté de la « ligne verte » ne croit pas cette invasion volontaire de la part de la Turquie. « La principale explication tient au fait que Chypre du Nord a stoppé toute immigration. Pour ne pas être renvoyés, les réfugiés passent de l’autre côté, en République de Chypre », assure-t-il, avant d’ajouter, « On peut blâmer la Turquie pour beaucoup de choses, mais à ma connaissance, pas pour ça ». Il est possible aussi que les autorités turques ne s’impliquent pas elles-mêmes dans cette opération. Mais comme le raconte Savvas Kalenteridis, les services secrets turcs travaillent main dans la main et presque ouvertement avec le crime organisé. Le Millî Istihbarat Teskilati (MIT) a pu fort bien confier cette basse besogne aux mafias des passeurs…

01/09/2021 - Toute reproduction interdite


Des réfugiés syriens assis devant les tentes du camp de réfugiés de Kokkinotrimithia, le 23 janvier 2015.
©Yiannis Kourtoglou/Reuters
De Ian Hamel