Attention : en matière de statistiques, un indicateur peut en cacher d'autres. Surtout dans le domaine très politique des chiffres du chômage. Pour bien appréhender les tendances, il est indispensable de décrypter l'ensemble des données. Où l'on s'aperçoit que la réalité économique est parfois loin des satisfécits auto-proclamés.

La chronique de Sébastien Laye

Désormais rompu depuis plusieurs années, à commenter les chiffres économiques récurrents, et notamment ceux du chômage en France, je me suis attelé à tenter d’expliciter ces statistiques absconses et à les ramener au plus près du réel, du terrain économique, notamment celui des entrepreneurs (qui est le mien, puisque j’ai la chance d’être à la fois un entrepreneur dans l’immobilier/finance et de suivre les sujets économiques pour un think tank).

Les deux indicateurs (de Pôle Emploi et l'INSEE, ce dernier n’étant pas un organisme indépendant) ajoutés aux données plus pertinentes de la DARES, ne permettent de se faire une idée de l’évolution du chômage que si on les lie et les analyse de manière granulaire. Or, nous avons trié les chômeurs en catégories parfois peu pertinentes, les fameuses A,B, C. Ainsi, depuis plusieurs années, je précise que se focaliser sur les seuls chômeurs de catégorie A a peu de sens, car les autres catégories sont faites de gens qui en réalité n’ont pas un travail au sens classique du terme, souhaitent travailler plus que quelques heures par semaine, ou être en formation. C’est finalement l’évolution du travail, avec la multiplicité des petits boulots, le temps partiel subi, les statuts d'auto-entrepreneurs, qui extirpent des personnes du chômage pour les faire travailler quelques heures par semaine en dessous du seuil de pauvreté ( c’est le cas pour un entrepreneur sur six en France), et qui remettent en cause la pertinence de la seule statistique officielle commentée par les médias et les politiques. Sans parler de la montée en puissance de la formation, tarte à la crème des économistes pour atteindre notre vrai niveau d’emploi, et qui est là aussi un moyen commode de réduire le chômage de catégorie A….Ce halo important de chômeurs, autour de la statistique officielle du chômage de catégorie A, explique par exemple la récente sortie d'Agnès Verdier sur le chômage à 13% en France. Je crois, pour être pragmatique, qu’il faut surtout militer pour une publication fine des données, et dénoncer les manœuvres de récupération politicienne.

Le seul véritable effondrement : celui des licenciements économiques

Prenons l’exemple des statistiques du chômage publiées le 26 Janvier 2022 : 580 000 emplois créés sur le seul 4ème trimestre 2021, soit 10% de plus que sur le dernier trimestre 2020. Une belle réussite apparente, avec en face 513 000 (chiffre stable) nouveaux chômeurs officiels. De quoi probablement s’attendre prochainement à une baisse de la statistique officielle de 8,1% (9,2% en début de quinquennat) pour aller vers 7,5% à la mi-2022. Mais reprenons ces chiffres, et la circulation entre catégories à nouveau, et même en dehors de ces catégories. Dans les nouveaux chômeurs d’abord, toutes catégories confondues, il y a une seule composante qui s’écroule de 13,5% en un an et de 8% sur un trimestre, après la même tendance au cours des périodes précédentes : c’est celle des licenciements économiques. Les aides conséquentes et dispendieuses accordées par les pouvoirs publics, le chômage partiel, les PGEs, ont rendu inutile tout licenciement économique : pourquoi se séparer des gens si l’État vous paye pour les garder, y compris à ne rien faire dans les grandes entreprises. Finalement, les seuls nouveaux chômeurs, dans la granularité des statistiques, sont des démissionnaires (phénomène de la « Grande Démission » avec la réinvention des carrières). Nos entreprises zombies se multiplient, et la gabegie des finances publiques permet de mettre sous bulle les licenciements naturels. Il y a toujours autant de nouveaux chômeurs par fin de contrat par exemple, alors que, si l’activité économique était florissante, ces gens devraient être réembauchés.

Du côté des sorties ou fin de chômage, c’est le règne d’Ubu. Les radiations administratives ont augmenté de 45% en un an et de 20% depuis le troisième trimestre, les défauts d’actualisation, encore en légère progression, représentent presque la moitié des sorties de chômage (219 000 personnes). Au total, sur 580 000 personnes qui sortent du chômage, seules 127 000 ont retrouvé un emploi. En d’autres termes : un trimestre normal sur le front de l’emploi, sauvé par l’absence de licenciements économiques (sinon, avec ces seules créations naturelles, face au rythme d’arrivée des nouveaux chômeurs, le chômage aurait dû augmenter). Des chiffres toujours aussi difficiles à interpréter, sauf à se pencher sur le détail des entrées, des sorties et des catégories.

27/01/2022 - Toute reproduction interdite


Un demandeur d'emploi dans un bureau de l'Agence nationale pour l'emploi (Pole Emploi) à Nice, le 13 novembre 2017.
© Eric Gaillard/Reuters
De Sébastien Laye