Aucun pays ne pratique avec autant de sévérité la surveillance et le contrôle de sa population que la Chine. En plus du « crédit social », qui conditionne la liberté individuelle au comportement en société, l’État-parti a décidé de limiter l’accès aux jeux-vidéos pour les mineurs, et d’interdire aux « hommes efféminés » d’apparaître à la télévision. Jusqu’où ira la dictature chinoise ? Réponses de Chloé Froissart, sinologue, politologue et professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).

Entretien conduit par Alixan Lavorel

Fild : Quelle est aujourd’hui la volonté du gouvernement chinois en matière de contrôle des citoyens ?

Chloé Froissart : Il y a une volonté de contrôle total, qui est le propre du totalitarisme qu’a clairement mis en place Xi Jinping. On est dans une logique totalitaire, et qui dit totalitarisme, dit qu’il n’y a plus aucune séparation entre le parti le gouvernement et la société dans toute sa composante : que ce soit une organisation sociale, religieuse ou dans n’importe quelle entreprise. Les mesures récentes annoncées pour les jeunes à propos des jeux-vidéos ou l’interdiction pour des « hommes efféminés » d’apparaître à la télévision prouvent le contrôle de plus en plus fort de l’État-parti sur la sphère privée. On retrouve ce phénomène dans d’autres domaines, comme l’évolution du fameux crédit social, permettant d'évaluer les individus en fonction de leurs comportements en société et influençant leurs libertés personnelles.

Fild : Ce phénomène de surveillance massive est-il nouveau en Chine ?

Chloé Froissart : Cette tentation du contrôle total existait déjà du temps de Mao. Pour donner un exemple, afin de mettre en pratique le planning familial, à l’époque maoïste et jusque dans les années 1980, les femmes devaient afficher les dates de leurs menstruations sur un tableau public à l’entrée des entreprises, usines ou unités de productions où elles travaillaient. Avec ce genre de méthode, le parti contrôlait jusqu’aux rapports sexuels des couples ! Pour vous dire à quel point l’intrusion dans la vie privée peut aller loin dans le pays. Aujourd’hui, on est un peu dans le même genre d’idée quand l’État chinois décide de réguler le temps passé par les enfants sur les jeux-vidéos en ligne. Il y a un temps de détente accordé qui est de 40 minutes maximum, mais pas après 22 heures. Le reste du temps doit être mis à profit pour des activités bénéfiques à la construction du pays et à sa grandeur.

Fild : La pandémie a-t-elle permis au gouvernement chinois d’aller encore plus loin dans le contrôle de sa population ?

Chloé Froissart : Après la Covid, des données de santé et de modes de vie ont notamment été incluses au sein du crédit social. On a vu également apparaître la volonté de réprimander des comportements qui sont de l’ordre des choix personnels de vie, comme manger des animaux sauvages , qui vient d’être interdit. Même ceux qui, au départ, prônaient la mise en place du crédit social comme un outil permettant de mieux faire appliquer la loi, critiquent le détournement de ces fonctions initiales, et s'inquiètent de son évolution. C'est désormais un moyen supplémentaire de contrôle beaucoup plus massif et prononcé de la population. Par ailleurs, les décisions concernant l'interdiction des « hommes efféminés » à la télévision chinoise sont liées au culte du corps et de la virilité que Xi Jinping a mentionné à de nombreuses fois par le passé. Selon lui, la Chine a besoin « d’hommes forts », c’est une forme de discours machiste qui est lié à la volonté de force, de puissance pour le pays qu’il souhaite et qui sont des traits communs à tous les régimes totalitaires. On retrouvait ce parallèle au sein du régime nazi.

« La dimension totalement paranoïaque de Xi Jinping »

Fild : Que pensent réellement les Chinois de toutes ces mesures de surveillance ?

Chloé Froissart : Le vrai problème, c’est qu’on ne sait pas vraiment. C’est assez difficile d’avoir une vision claire de ce qu’il se passe dans un pays d’un milliard quatre cents millions d’habitants. Il faudrait faire des études, d’opinions notamment, ou sur les réseaux sociaux. Ce qui est évident, c’est que les gens se taisent par peur. Il est sûr aussi que la politique de Xi Jinping gagne certains cœurs, notamment dans les campagnes où beaucoup de choses sont faites en faveur des populations, en particulier sur le plan social. L’opinion publique est nécessairement diverse et variée, et il est de plus en plus difficile de l’entendre, car il est de plus en plus compliqué pour elle de se manifester et de s’exprimer. Même une critique constructive, qui était possible autrefois, est aujourd’hui interdite et devient donc sacrificielle.

Fild : Quel est l’objectif de ce contrôle total de la population chinoise ?

Chloé Froissart : Tout d’abord, il y a la dimension totalement paranoïaque de Xi Jinping, commune a beaucoup de dictateurs. Il est allé tellement loin dans la répression, que ce soit sur les volets culturels, religieux ou sociaux, qu’il ne peut plus s’arrêter. S’il lâche la pression, il va se faire éjecter. C’est une sorte de fuite en avant, il ne peut que renchérir dans le contrôle, car il y a chez Xi Jinping une véritable peur : celle d’une menace pouvant faire chanceler le régime. Ensuite, il y a une volonté démesurée de puissance émanant du président chinois. C’est-à-dire que la sphère privée n’est pas reconnue et n’existe pas à ses yeux parce que toutes les forces vives de la Nation doivent être mises au profit du renforcement de l’État et de sa puissance, et donc elles doivent être soumises aux règles édictées par le parti communiste. Une phrase que le président chinois a prononcée en 2019 est très importante et reflète bien cet esprit complètement paranoïaque : « Méfiez-vous des dangers au milieu de la stabilité ».

15/10/2021 - Toute reproduction interdite


Un homme passe devant un écran montrant Xi Jinping s'exprimant lors d'une célébration marquant le 100e anniversaire de la fondation du Parti communiste chinois, à Pékin, le 1er juillet 2021.
©Thomas Peter/Reuters
De Alixan Lavorel