Fin mars 2021, l'Iran et la Chine ont signé un pacte de coopération stratégique pour une durée de 25 ans. Accord commercial, coopération militaire et technologique... Si, sur le papier, le projet semble ambitieux, dans les faits, il dépend de la levée des sanctions américaines et du rétablissement de l’accord sur le nucléaire iranien.

Par Sara Saidi.

« Non à l'accord de coopération avec la Chine », « l'Iran n'est pas à vendre ! » sur les réseaux sociaux, beaucoup d’internautes indignés dénoncent le pacte signé le 27 mars entre Téhéran et Pékin. Ce document de moins de dix-huit pages vise à développer les relations entre la Chine et l’Iran dans différents secteurs tels que le pétrole, la cybersécurité et la défense, le tout sur une durée de 25 ans. Face à la polémique et aux rumeurs qu’ont suscité cet accord à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, Mohammad Javad Zarif, le ministre des Affaires étrangères iranien a participé le 31 mars à une discussion sur le réseau social Clubhouse : 8 000 personnes ont assisté à ce débat virtuel.

Rumeurs et inquiétude

Selon Jacopo Scita, doctorant al-Sabah à l'Université de Durham et spécialiste des relations Chine-Iran, l’inquiétude autour de ce pacte vient notamment du fait que le document final n’ait pas été rendu public : « Il y a de la spéculation et des fake news ont circulé. On a parlé par exemple de la somme de 400 milliards de dollars d’investissement de la Chine en Iran, c’est fou, c’est impossible. Et les autorités iraniennes et chinoises l’ont eux-mêmes niée. On a aussi entendu que la Chine va envoyer des troupes en Iran, mais cela n’apparaît pas dans le texte non plus » explique-t-il.

Comble du paradoxe, l’ancien président conservateur Mahmoud Ahmadinejad était l’un des premiers à avoir critiqué le pacte dès juillet 2020, dénonçant alors la « vente de l’Iran à la Chine ». Son argument a ensuite été repris par l’opposition à l’extérieur du pays, renchéri par la mauvaise image de la Chine auprès de la population iranienne : « La diplomatie de la dette, l’inondation du marché iranien de produits bon marché chinois lors de la présidence de Mahmoud Ahmadinejad, la crise du coronavirus et la mauvaise gestion des relations avec la Chine ont entrainé beaucoup de colère parmi les Iraniens. C’est donc normal qu’ils soient inquiets », affirme Jacopo Scita.

Une coquille vide ?

Tel quel, le pacte de coopération stratégique pourrait toutefois n’être qu’une coquille vide : « Il a été présenté comme un accord majeur mais ce n’en est pas vraiment un. (…) C’est plus un Mémorandum qui précise ce que les deux États voudraient développer dans l’idéal. Mais la situation réelle est différente. Ce n’est pas parce qu’on y mentionne une coopération militaire qu’elle pourra être mise en place demain. Dans un document de juillet 2020, (le seul publié ndlr) il n’y aucun détail, pas de sommes citées, pas de mécanisme d’implantation, pas de provision financière. Chacun des projets mentionnés devra être négocié au cas par cas avant de pouvoir être mis en place », explique Jacopo Scita. Des propos que confirme également le site d’information économique iranien Tejaratnews : « Un accord ne peut être appliqué que lorsqu’ un contrat est signé entre les deux parties. (…) Dans le cas de l'Iran et de la Chine ( …) aucun contrat qui obligerait l'Iran à faire quelque chose n'a encore été conclu entre les deux parties ». Lors de la discussion sur Clubhouse, Mohammad Javad Zarif a d’ailleurs lui-même parlé du pacte comme une « feuille de route ».

Un accord pour faire pression sur les Etats-Unis

Le pacte de coopération entre la Chine et l’Iran a été initialement proposé en janvier 2016, lors de la rencontre entre le président chinois Xi Jinping et le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, à Téhéran : « À cette époque, c’était surtout la Chine qui avait un intérêt à signer un pacte pour ne pas perdre l’Iran, un partenaire important dans la région. Mais le président Hassan Rohani était davantage tourné vers l’accord nucléaire avec les occidentaux », indique Jacopo Scita. C’est en 2018, après le retrait des États-Unis de l’accord de Vienne (JCPOA) et le rétablissement des sanctions contre l’Iran que les négociations avec la Chine ont repris. Une première version a ensuite été révélée en juillet 2020 avant sa signature officielle en mars dernier, dans un contexte de reprise des négociations entre l’Iran et les États-Unis.

Pour Téhéran, la signature de ce pacte et le manque de transparence autour montre aux États-Unis et à la communauté internationale que la stratégie de la pression maximale ne fonctionne pas et que l’Iran n’est pas isolé. En interne, le camp conservateur réticent aux négociations avec l’Occident se voit aussi satisfait à quelques mois des élections présidentielles iraniennes.

Stratégie politique de Pékin

Pour Pékin, ce pacte est dans la continuité de sa stratégie politique au Moyen-Orient : « La Chine a une approche différente des États-Unis. Pékin n’aime pas les alliances et privilégie les partenariats. La Chine fait du business. Elle a également proposé un partenariat stratégique à l’Arabie saoudite et aux Émirats Arabes Unis. Elle joue à l’équilibriste entre les différentes puissances de la région », explique Jacopo Scita.

Toutefois, la Chine, qui commerce également avec les États-Unis, ne peut pas faire entièrement fi des sanctions contre l’Iran car elles sont un frein au développement des affaires. Les échanges commerciaux entre les deux États ont d’ailleurs diminué en 2021 par rapport à 2019. Ils étaient de « 980 millions de dollars en mars 2021, contre 1,4 milliard de dollars en 2019 », selon le Financial Tribune.

« La Chine a intérêt à ce que l’Iran rejoigne l’accord sur le nucléaire, pour qu’il y ait moins de tensions dans la région », explique Jacopo Scita. Selon lui, il faut regarder la relation Chine-Iran, sous le prisme de la compétition entre la Chine et les États-Unis. « Pékin a toujours utilisé sa relation avec l’Iran comme un élément de négociation avec les États-Unis. Au final pour l’Iran comme la Chine, cet accord est un levier stratégique vis-à-vis des États-Unis » affirme-t-il. En effet, sans l’accord nucléaire et la levée des sanctions, les projets de développement mentionnés dans le pacte de coopération stratégique entre Téhéran et Pékin risquent d’être compromis.

02/05/2021 - Toute reproduction interdite


Une exposition présentant des missiles et un portrait du guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, ela place Baharestan à Téhéran, le 27 septembre 2017.
© Nazanin Tabatabaee Yazdi/TIMA via Reuters
De Sara Saidi