En suréagissant et surinterprétant la prise de parole dune poignée danciens officiers qui ont signé une tribune dans Valeurs Actuelles, le gouvernement sest tiré une balle dans le pied. Il a contribué à mettre en lumière la franche adhésion de lopinion publique aux inquiétudes exprimées par les pétitionnaires. Une leçon politique à méditer.

Par Mériadec Raffray

La tribune des militaires intitulée « Pour un retour de l’honneur de nos gouvernants » n’est, en rien, un appel au putsch de l’armée d’active. Il s’agit d’abord d’une supplique un peu sommaire, maladroitement connotée, à l’adresse de nos gouvernants. Émanant d’un groupe d’officiers retraités depuis de longues années, quasi-inconnus, sans influence sur leurs successeurs, elle évoque le « délitement » de la société, les « périls qui montent », la « violence qui s’accroît ». Des constats que l’on peut facilement partager. Deux jours après sa reprise par l’hebdomadaire Valeurs Actuelles, puis par Marine Le Pen, un Tunisien radicalisé, entré illégalement dans notre pays et titulaire d’un titre de séjour, assassine au couteau, à l’entrée du commissariat de Rambouillet, Stéphanie Monfermé, 49 ans, l’archétype du fonctionnaire de catégorie C travaillant dans l’ombre à la sécurité de ses concitoyens. C’est le 18e attentat islamiste contre les forces de l’ordre depuis 2012…

Dénonçant les effets de « l’immigration », de « l’islamisation », de la doctrine de « l’antiracisme », la tribune prédit un scénario dont le microcosme médiatico-politique se fait régulièrement l’écho depuis les émeutes de 2005 dans les banlieues, et auquel, dans la discrétion pour ne pas alimenter la paranoïa, les états-majors des forces de sécurité intérieure et des militaires travaillent. C’est leur mission de se préparer aux « éventuelles » menaces futures. « Si rien nest entrepris », concluent les auteurs, « le laxisme continuera à se répandre inexorablement (…), provoquant au final une explosion et lintervention de nos camarades dactive dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles et de sauvegarde de nos compatriotes sur le territoire national ».

Beaucoup d’anciens officiers supérieurs connus et respectés ont refusé de signer le texte. Ils le trouvaient faible, trop politisé, ne souhaitaient pas à associer leur nom à celui, par exemple, du général Piquemal, dont les dérapages ont défrayé la chronique médiatique et judiciaire. Le ministère des Armées aurait pu s’en tenir prudemment au service minimum. Réagir simplement de façon à désamorcer le buzz animé par les agitateurs gauchistes qui se sont engouffrés dans le piège tendu par le RN. Non, il a préféré sortir l’artillerie lourde. En enfourchant le fantasme de l’armée putschiste, en convoquant la Grande Muette, Florence Parly a donné en un tour de main une ampleur nationale à l’affaire.

58% des Français soutiennent les signataires

L’effet boomerang est spectaculaire. Depuis que les Français ont découvert le texte, il a pris une tournure inédite. Comme le révèlent les résultats du sondage Harris Interactive pour LCI en date du 27 avril, non seulement ils soutiennent ces militaires retraités, mais ils adhérent franchement à leurs inquiétudes. On savait que l’institution jouit d’une forte cote d’amour dans l’opinion. On découvre maintenant que - tous bords politiques confondus - nos compatriotes partagent leurs préoccupations. 64% ont entendu parler de la tribune et 58% soutiennent ses signataires. Autant, voire davantage encore, condamnent par avance les sanctions promises par le chef d’état-major des Armées aux militaires d’active et aux généraux en « deuxième section » (rayés des cadres d’active mais toujours mobilisables). Sur le fond, c’est un véritable plébiscite : 86% pensent que les lois de la République ne s’appliquent plus à l’ensemble du territoire ; 84% estiment que la violence augmente de jour en jour ; 74% confirment que la société se délite et que l’antiracisme produit de la haine entre les communautés. Alors que 62% disent avoir perdu confiance dans les forces de l’ordre à la suite de l’épisode des Gilets Jaunes, 48% se prononcent pour l’intervention de l’armée dans les banlieues même sans ordres…

En avril, un autre document portant sur le sujet de l’islamisme conquérant a été élaboré par le Centre de recherche Interarmées, un cercle de réflexion animé par des officiers ayant quitté le service. Plus charpenté, moins politique, il est signé par une quinzaine de généraux en deuxième section et circule sur les réseaux. Que va faire le ministère des Armées : punir ceux-là aussi ou les ignorer, au risque de donner du grain à moudre à la défense de ceux qui passeront devant ses juges ? Si l’opinion a pris fait et cause pour ces pétitionnaires, dont la qualité d’ex-officiers légitime évidemment la parole, c’est aussi parce que la réaction du gouvernement est le symbole d’une dérive de l’État que chacun mesure au quotidien. Fort avec les faibles, impitoyable à l’endroit de ses serviteurs qui tiennent le front et ont le malheur de mettre un pied sur la ligne jaune, mais laxiste ou impuissant avec les fauteurs de troubles et les ennemis de l’intérieur. Résultat de cet imbroglio, la version numérique de la tribune (désormais signée par 18 000 militaires ou ex militaires) s’échange de manière virale dans les casernes. Et les plus affûtés ont retrouvé une réflexion portant le timbre de l’Ecole de Guerre, intitulée : « L’expression des militaires : la liberté au service de la Nation ». Dans ce texte produit par un stagiaire de la 24e promotion (2016-2017), on y trouve la confirmation que la notion de « devoir de réserve » brandie par les politiques ne repose sur aucun fondement juridique, et que le statut général des militaires pose une exigence de « discipline, légalité et neutralité » dont les limites sont sujettes à interprétation… A la suite de Thucydide qui, au IVe siècle avant Jésus-Christ, a écrit : « Une Nation qui fait une grande distinction entre ses érudits et ses guerriers verra ses réflexions faites par des lâches et ses combats menés par des imbéciles », l’auteur en conclut : « La libre expression des militaires est un signe de vitalité démocratique et le plus sûr auxiliaire de la victoire ! »

30/04/2021 - Toute reproduction interdite


Le chef d'état-major de l'armée française, le général François Lecointre, lors d'une conférence de presse à Paris.
© Benoit Tessier/Reuters
De Meriadec Raffray