International | 30 mai 2021
2021-5-30

Cessez-le-feu entre Israël et le Hamas : Le rôle crucial de l’Égypte

De Roland Lombardi
5 min

Au-delà du rôle majeur d’Abdel Fattah al-Sissi pour faire taire les armes à Gaza, la médiation de l’Égypte permet à celle-ci de s’imposer auprès de la communauté internationale comme « un pilier important pour la sécurité et la stabilité au Moyen-Orient »*. Un succès diplomatique loin d’être sans conséquences pour le président égyptien…

L’édito international de Roland Lombardi

Comme pour un dîner, en relations internationales, on ne se met pas à la table des négociations sans avoir de l’appétit !

Comme je l’avais annoncé deux jours avant[1], en imposant le 21 mai dernier un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas après 11 jours d’une nouvelle flambée de violence à Gaza, le président Sissi a su se rendre incontournable auprès de Joe Biden. À la différence de son sulfureux prédécesseur, et sous pression de son aile gauche la plus anti-israélienne de son administration, le président américain a démontré qu’il n’avait aucune prise sur l’État hébreu et encore moins sur le groupe terroriste du Hamas.

Le locataire de la Maison-Blanche a donc été forcé pour faire taire les armes – sûrement à contrecœur mais par nécessité – de ravaler ses critiques et de se tourner vers « le dictateur préféré de Donald Trump » (dixit Biden).

Au regard du résultat, Joe Biden ne fera assurément plus de reproches officiels, à l’avenir, sur la gouvernance « brutale » et les atteintes aux droits de l’homme du raïs égyptien. C’est à coup sûr l’une des principales conditions imposées par Sissi pour sa nouvelle implication active sur le dossier épineux israélo-palestinien. Mais il y en a d’autres…

Ce n’est pas la première fois que Sissi joue les bons offices entre le Hamas et Israël. Lors du dernier affrontement, en 2014, l’Égypte avait déjà obtenu un arrêt des combats. Le Caire discute avec les deux parties. Le pays le plus peuplé du monde arabe entretient des relations soutenues avec l’État hébreu, depuis l’accord de paix de 1979. À partir de 2013 et la prise du pouvoir par le maréchal Sissi (dont Israël fut un des premiers pays à reconnaître la légitimité), celles-ci n’ont jamais été aussi bonnes. L’Égypte a joué un rôle discret mais important dans les accords d’Abraham signés en septembre 2020 entre Israël, les Émirats arabes unis et Bahreïn (suivis par le Maroc et le Soudan). Israéliens et Égyptiens sont partenaires sur de nombreux dossiers comme sur l’exploitation des gisements de gaz en Méditerranée orientale et Tsahal collabore étroitement avec l’armée égyptienne pour lutter contre la branche de Daesh dans le Sinaï.

Si le président Sissi a d’excellents rapports avec l’Autorité palestinienne (AP) et son président Mahmoud Abbas, les relations avec le Hamas à Gaza sont plus complexes. A plusieurs reprises, l’Égypte a régulièrement fermé le point de contrôle de Rafah, noyé les tunnels et même frappé, comme en 2016, les « bases » de la branche palestinienne des Frères musulmans (organisation interdite et considérée comme terroriste en Égypte depuis 2013).

Or depuis ces coups de semonce, le Hamas s’était résolu à se rapprocher du Caire pour l’aider à combattre l’État islamique présent au Sinaï, avec lequel il était soupçonné de collusion par les Égyptiens.

À la différence de sa position adoptée en 2014, durant les derniers affrontements, l’Égypte et ses médias nationaux ont publiquement critiqué l’État hébreu, lui demandant d’arrêter « l’agression » contre le Hamas. Le Caire a également ouvert le passage de Rafah pour fournir de l'aide humanitaire et permettre à des Gazaouis blessés d'être soignés en Égypte.

Cette posture était destinée principalement à l’opinion publique égyptienne, toujours très sensible au sort des civils de Gaza. Mais elle était également un moyen de faire pression sur le partenaire israélien.

En attendant, après avoir reçu les sollicitudes d’une administration américaine dépassée, Sissi a pu imposer l’arrêt des tirs de roquettes du Hamas avec un message assez clair : « Si vous n’arrêtez pas immédiatement, nous laisserons les Israéliens intensifier les éliminations ciblées de vos chefs et surtout, n’oubliez pas que les inévitables aides humanitaires qui suivront[2] la fin du conflit passeront pour la plupart, par nos banques… »

En effet, au-delà du cash envoyé directement par le Qatar (avec l’autorisation d’Israël) à Gaza lorsque la situation socio-économique devient chroniquement problématique, la grande majorité des aides internationales destinées à l’enclave palestinienne, transite par des institutions bancaires égyptiennes qui se chargent de la distribution.

Abbas Kamel, l’homme clé des négociations

Ce nouveau succès diplomatique est principalement le fruit de Sameh Choukri, ministre égyptien des Affaires étrangères, et surtout d’Abbas Kamel, patron des renseignements égyptiens (GIS), qui ont joué un rôle actif dans les pourparlers et qui sont toujours sur place en Israël, à Gaza et auprès de l’AP afin de consolider la trêve.

Abbas Kamel est un général de 63 ans, proche du président égyptien, nommé en 2018 à la tête des puissants moukhabarat**. Il est un mélange de Fouché et de Talleyrand en version égyptienne. Il s’est révélé être d’une redoutable efficacité. On lui doit, entre autres, la transition politique pacifique au Soudan en 2019-2020, sa participation discrète mais cruciale dans les accords d’Abraham et enfin, la reprise en main du dossier libyen à partir de l’automne 2020, où après avoir uni les grandes tribus autour d’Haftar, il est parvenu - après les échecs militaires de ce dernier - à relancer les négociations et la réconciliation entre Tripoli et Tobrouk. Elles ont finalement abouti à la récente formation d’un gouvernement intérimaire d’union nationale.

Le maître-espion est également très actif en Afrique, notamment au Tchad ou lors d’un accord stratégique signé avec l’Ouganda, et surtout dans le différend qui oppose l’Égypte et l’Éthiopie à propos du barrage de la Renaissance. Sur ce dossier, Abbas Kamel rencontre plus de difficultés…

C’est là que les États-Unis entrent en scène. Car c’est un autre point du « deal » secret entre Le Caire et Washington. Au-delà de l’arrêt des critiques sur sa gouvernance de la part d’une administration ayant clairement montré jusqu’ici son hostilité au président égyptien, Sissi a sûrement monnayé sa médiation dans le conflit de Gaza avec un soutien plus efficient des Américains dans son litige avec Addis-Abeba.

Ces derniers jours, le secrétaire d’État américain Antony Blinken était en tournée au Moyen-Orient. Son passage au Caire ressemble fort à une visite de « remerciements ». Un retour au réel pour les idéologues du parti Démocrate et surtout, un nouveau départ avec l’homme fort du Caire qui s’est une nouvelle fois rendu incontournable dans la région. Jusqu’ici l’administration Biden, pour nuire justement à Sissi, était restée plutôt en retrait dans les négociations infructueuses sur les eaux du Nil. Cela devrait sûrement changer d’ici peu…

*Angela Merkel

** service de renseignements égyptien

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

[1] https://atlantico.fr/article/decryptage/proche-orient---l-administration-biden-n-a-pas-compris-le-risque-qu-elle-prenait-a-passer-l-heritage-trump-par-pertes-et-profits-israel-hamas-gaza-palestine-guerre-roquettes-roland-lombardi

[2] https://fildmedia.com/article/israel-gaza-les-raisons-geopolitiques-inavouees-de-l-escalade

29/05/2021 - Toute reproduction interdite


Les Palestiniens célèbrent dans les rues après un cessez-le-feu, dans la ville de Gaza, le 21 mai 2021.
© Mohammed Salem/Reuters
De Roland Lombardi